URUFFE à Cherbourg

Librairie RYST – Cherbourg  – 7 mars 2009 – J.-P. BIGEAULT

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Introduction

Je n’ai inventé ce message de l’au-delà que pour souligner cette évidence  : dans la mémoire le vivant et le mort ne sont pas loin l’un de l’autre. Cette évidence justifie les trois points suivants  :

1) On peut aborder cette proximité de la vie et de la mort par l’humour. C’est ce que j’ai essayé de faire dans “Petit tas d’épitaphes

2) Mais l’humour est une sorte de cache-sexe appliqué à la tragédie dans la mesure où la tragédie nous expose à la crudité, à la cruauté des pulsions et de la vie en général telles que nous les voyons à l’œuvre dans

Le double crime de l’abbé Desnoyers, curé d’Uruffe”.

Dans cet ouvrage j’ai tenté de descendre dans les enfers du psychisme humain en essayant de comprendre sinon de pardonner.

3) Enfin, j’ai rebondi sur les dessins de Gwezenneg – venus après coup me ré assommer des coups de ce crime – en tentant d’y réintroduire

Une autre parole qui se perde dans le chant
Comme tous les naufrages humains
Comme les déchirures charnelles de la Hague
Comme notre terre travaillée aussi par la mort
Afin que les unes comme les autres
Se laissent enlever à l’horizon plus tendre de la mer

Ce sont les “Cahiers”
“d’Uruffe à la Hague”

Uruffe

C’est par le journal Le Monde en date du 6 décembre 1956 (3 jours après le crime) que j’ai appris le drame qui devait me hanter pendant plus de 50 ans.
Je me vois encore dans mon bureau de jeune professeur au milieu de la douzaine d’adolescents, qu’avec ma compagne de l’époque, nous hébergions dans une vieille demeure Napoléon III de la région parisienne. Loin d’être indifférent aux réactions qui devaient être les miennes, ce contexte aura joué, tout au contraire, un rôle déterminant dans la tentative de compréhension – sinon d’explication – dont le drame que je vais évoquer allait devenir, pendant tant d’années, le si étrange objet.

Il vous faut en effet savoir que mon intérêt pour l’éducation – qui devait s’appuyer sur de nouvelles études consacrées à la Psychologie – avait pour le moins deux origines  : la première venait de la guerre que j’avais vécue, adolescent, et qui m’avait révélé à quel horrible prix nous avions dû payer le “malaise dans la civilisation” dont avait parlé Sigmund Freud dès 1930. Découvrir à 15 ans que le fameux humanisme dans lequel j’avais été élevé débouchait sur Auschwitz, pour ne citer que ce nom-là, ouvrait un abîme dans lequel sombrait non seulement une culture, mais une éthique dont l’éducation s’était complu à gonfler les vessies en lanternes idéalistes.

La seconde origine de mon intérêt pour l’éducation – qui ne faisait à vrai dire que renforcer la première – tenait au milieu clérical dans lequel j’avais évolué et dont je commençais à comprendre que l’appel à la vie dont résonnait l’époque n’y trouvait un écho qu’au prix d’un renforcement des ambiguïtés  : le refoulement y côtoyait le passage à l’acte (pédophilique) dans la difficile gestion du désir – ce désir devenu lui-même, après les contraintes de la guerre, le signe emblématique d’un monde nouveau.

Aussi bien l’époque, où s’affirmait dans bien des engagements une élite chrétienne audacieuse sinon aventureuse, était elle aussi le cadre d’un processus de déchristianisation qui semblait faire bégayer l’histoire et les consciences. On y voyait ainsi des prêtres-ouvriers «  condamnés  » (en 1953) et des mouvements d’action catholique (JOC-JAC-JEC) renvoyés à leur spiritualité céder la place à des curés plus ou moins seuls et qui s’activaient comme ils pouvaient dans une réalité dont les repères n’étaient plus ce qu’ils avaient été. Décidément, qu’il s’agisse de leur monde intérieur ou du monde social, il y avait quelque chose d’ingouvernable au sein même d’un système de valeurs qui, comme le système colonial, n’obéissait plus à ce qu’Emmanuel Mounier avait appelé «  le désordre établi  ».

Telle est donc la toile de fond devant laquelle je me trouvais au soir du 6 décembre 1956 lorsque j’ai lu dans Le Monde le récit suivant  :

C’est mardi matin qu’on avait découvert…
                                                                 Et ce fut l’aveu.

Les faits – puisque c’est ainsi qu’on en parle – dépassaient l’imagination en cela précisément qu’un curé, généralement estimé dans son village en dépit de son penchant connu pour la fréquentation des femmes – et en particulier des jeunes filles – ne trouvait pas sa place dans le catalogue de nos représentations criminologiques.

Mais ce n’était encore rien auprès de ce que l’enquête et le procès en Assises, deux ans plus tard, devaient nous révéler. Car ce prêtre assassin, qui protestait de sa foi et de son attachement à la prêtrise, s’était dans le crime même, invraisemblablement comporté comme s’il était dans l’exercice de son sacerdoce  : il avait administré les sacrements à ses propres victimes, c’est-à-dire qu’il avait donné l’extrême onction à sa maîtresse et, l’ayant abattue, avait poignardé son enfant – leur enfant – après l’avoir fait naître, par une sorte de césarienne, du cadavre de sa mère.

A quelle extrémité de la stupidité ou de la perversion sacrilège, nous trouvions-nous projetés, ou à tout le moins dans quelle forme caractérisée de psychopathologie  ?
Cependant bien des témoignages démentaient ces hypothèses.
Guy Desnoyers avait été un élève assez médiocre au long de ses études mais un jeune homme discrètement engagé – résistant à son heure – et après le séminaire un prêtre qui avait animé plusieurs paroisses dont, pour finir, celle d’Uruffe – non loin de Domrémy en Lorraine – avec un égal succès auprès des jeunes et des familles.

Certes ce sympathique curé avait des amies. Ce bruit s’était répandu bien au-delà du village et jusqu’à l’Evêché de Nancy. Mais ce qui serait plus tard retenu contre lui comme le dérèglement d’un séducteur organisé n’affectait pas l’idée qu’on se faisait d’un homme qui contribuait généreusement à la vie d’une petite cité ouvrière où, sans lui, les jeunes se fussent adonnés à la boisson ou à d’autres excès. Mais enfin, que Desnoyers fût comme on dit, débrouillard n’en faisait pas le monstre que pourtant il allait devenir  !

Cependant les experts eux-mêmes confirmèrent que l’abbé Desnoyers ne souffrait d’aucune maladie mentale même si, comme devait l’écrire en 1962, dans son livre “Trois crimes rituels”, Marcel Jouhandeau, “l’éclipse de la conscience à la faveur de laquelle les puissances occultes s’emparent de lui et le conduisent déjà hors de lui-même” s’était combinée en lui avec l’invraisemblable cohérence religieuse d’un homme de foi.

Cette folie qui n’en était pas une me parla d’autant plus – je dois le redire ici – que j’avais vu jusqu’où la sexualité de plusieurs prêtres aux prises avec une affectivité plus confusionnelle que perverse (au sens psychanalytique du mot) pouvait les conduire alors même que leur idéal restait intact.

De plus la fréquentation éducative des adolescents, la découverte que je venais de faire du destin conjugal de mes pulsions, la rencontre somme toute violente des mouvements de maturité et d’immaturité tels qu’ils apparaissent de façon déstabilisante dans ces moments du développement psycho affectif qu’on appelle “crises” lorsqu’il s’agit de l’adolescence, tout cet ensemble me conduisait à partager ce point de vue du grand journaliste de l’époque qu’était Bertrand Poirot-Delpech  :

“il semble en réalité que, par nature et par un concours de circonstances, Desnoyers n’ait pas quitté l’enfance…le malheur a voulu que cet “enfant” livré à lui-même ait, à plus de trente ans, des désirs d’homme, une fonction qui inspirait la confiance, un révolver aussi…”

Le Monde 26/27 01 1958
Double crime, page 180

Or c’est dans ces temps-là que j’eus l’occasion d’approcher la réalité d’une circonstance, à la fois bien différente et non moins étrange, voire, à certains égards, scandaleuse pour l’esprit, où se donnait à voir un autre mélange des pulsions de vie et des pulsions de mort qui associait la mise au monde et la destruction du vivant.

Mes études de psychologie m’avaient amené à l’époque jusqu’à l’hôpital parisien de l’Hôtel-Dieu et tout particulièrement jusqu’au quartier spécifique où étaient détenues des femmes coupables d’infanticide sur leur propre enfant.
Cette occurrence relança mon questionnement sur les états-limite qu’avait à sa façon évoqué Marcel Jouhandeau à propos de l’abbé Desnoyers. Ce qui ressortait en effet de l’étude dans laquelle je m’étais engagé avec une jeune psychiatre, était que bon nombre de ces mères, atteintes de ce qu’on appelle une psychose puerpérale, n’avaient tué leur enfant qu’à la faveur de cet état somme toute passager dont, comme le curé d’Uruffe, elles ne gardaient qu’un souvenir confus.
Faut-il ajouter qu’elles étaient en mesure de reprendre ensuite une vie quasi normale  ?
La question du “sens” de ce passage à l’acte – si étroites que fûssent les limites de son inscription dans l’espace et dans le temps – se posait d’autant plus que le délire n’était pas chez ces patientes – pas plus que chez Guy Desnoyers – le mode habituel de leur rapport à la réalité.

J’en étais là de mes questionnements quand une rencontre inattendue me replaça quelques années plus tard devant l’énigme d’Uruffe.

Un jeune psychologue – qui venait de faire dix ans de prison (où il avait d’ailleurs fait ses études) pour meurtre et avec lequel je devais lier d’ailleurs un lien d’amitié – me parla de Guy Desnoyers qu’il y avait connu. C’était, me dit-il, un homme sensible, affable mais retenu, qui s’occupait alors avec grand soin de la bibliothèque.

J’appris un peu plus tard que le soigneux bibliothécaire avait envisagé d’épouser une visiteuse de prison qu’il voyait régulièrement. Le destin de l’homme Desnoyers, sans doute encore et toujours à la recherche d’un impossible, s’inscrivait peu à peu pour moi dans une crise qui le dépassait.

Je rédigeai quelques articles à partir de l’infanticide et esquissai tout un livre auquel s’intéressera d’abord un grand éditeur. Mais après quelque temps, l’éditeur pensa que le sujet était trop scientifique.
Puis les années passèrent  ! Je m’étais engagé dans une psychanalyse personnelle, j’avais développé mes activités éducatives en les spécialisant dans la direction du médico-social. Devenu psychanalyste moi-même, j’étais entré dans le monde singulier de la psyché et me tenais sur la frontière incertaine qui sépare et réunit le normal et le pathologique. Guy Desnoyers n’avait pas entièrement disparu. Un certain nombre de mes patients, candidats à la prêtrise, voire prêtres mariés, me renvoyaient à la tragédie d’Uruffe. Il m’arrivait de penser que si ce malheureux curé avait été soigné, non pas comme le fou qu’il n’était pas, mais comme l’enfant dont il n’arrivait pas à renaître, à grandir…, si l’évêque de Nancy, au lieu de le renvoyer à la prière, l’avait orienté vers un psychanalyste, tel qu’à l’époque Marc Oraison, médecin devenu prêtre à Bordeaux (il est vrai suspect aux yeux du Vatican), le crime d’Uruffe aurait pu se jouer comme une de ces tragédies du monde antique sur une scène où sa vérité dramatique se fût exprimée à moindre frais et au bénéfice de l’humain.

J’en étais là de ma pensée lorsque survint, beaucoup plus près de nous, en l’an 2000 le livre de Jean-François Colosimo intitulé “Le jour de la colère de Dieu”. (J.-C. Lattès).
L’auteur, théologien orthodoxe, éditeur et journaliste, y expliquait tout au contraire que le crime, dans sa transréalité démoniaque, trouvait sa terrible et métaphysique justification en ce qu’il servait la cause de Dieu.
Ce livre, magnifiquement écrit, érudit quant à ses références théologiques, apocalyptique au sens propre du mot, c’est-à-dire révélateur du sens spirituel caché dans le destin charnel de l’homme pêcheur, me fit l’effet d’une vieille bombe à retardement, de celles qui éclatent, après la guerre, quand personne n’y pense plus  !

En un mot j’avais trop de respect pour le spirituel pour le laisser confondre – comme c’est en effet devenu la mode – avec le psychologique en évacuant le dernier au présumé profit du premier. Je déniais à un auteur, si respectable qu’il soit, le droit de se poser en prophète au mépris de l’homme dont il instrumentalisait la vie, au bénéfice de sa vision, alors même que cette vie avait déjà été instrumentalisée… jusqu’au crime.

Et c’est ainsi que j’ai entrepris de reprendre l’affaire d’Uruffe en la ramenant à l’homme.

Je me suis enfermé à nouveau, mais cette fois comme dans la prison de son psychisme, avec l’abbé Desnoyers qui aurait pu être mon frère et qui l’est de toute façon en tant que l’un de ces “frères humains” dont parle François Villon. Cette “sombre fraternité” – c’est ainsi que j’ai désigné mon lien avec Desnoyers – n’a guidé mes pas que pour autant qu’il m’a été possible de m’identifier à lui. Ce faisant, je n’ai pas agi en témoin extérieur, en historien fort de ses documents. Je me suis placé devant ce pauvre homme comme devant un patient ordinaire, mais presqu’entièrement muet ou parlant une autre langue, come cela arrive. Je l’ai réinventé, comme l’archéologue auquel Freud se compare, à partir des quelques ruines qui étaient à ma disposition. A partir aussi de ces restes en moi, non seulement d’enfance, mais d’enfance blessée et idéalisée, celle-là qui constitue le socle de nos maturités fragiles.

Cette méthode en partie fondée sur le rapprochement sinon le mélange des personnes (transfert – contre-transfert dit-on en psychanalyse) m’a conduit à mélanger également les genres.
Mon essai est aussi un poème. Les tragiques grecs ne parlaient, ne faisaient parler l’inceste et le parricide, qu’en faisant passer leur réalité démesurée (à l’extrême limite du pacte humain) par l’ordonnance et la scansion du chant. La folle rationalité du crime – comme dans ses extrémités aussi celle de l’amour – ne se découvre pas dans les manuels de psychologie, et les biographies les plus parlantes sont des vies réinventées par des poètes.
J’ai voulu ainsi sortir de la fascination qu’exerce sur nous le spectacle de la violence – et les refoulements au moyen desquels nous évitons de la penser – en l’apprivoisant par une familiarité progressive, telle précisément que le chant le permet dans l’écoulement de sa durée.

J’ai été guidé dans mon travail par une conviction, elle-même née d’un constat assez banal, aussi vieux que la culture humaine  : comme la vie et la mort sont un tout, les pulsions créatrices de l’homme ne sont pas longtemps dissociables de ses pulsions destructrices. Elles sont mêmes tellement liées que l’amour – et en particulier ce qu’on appelle «  l’état amoureux  » – s’avèrent être un théâtre assez habituel pour la mise en scène de leur collusion. La sexualité humaine, faite de pièces et de morceaux, se prête à ce mélange assez banalement pervers, tout autant d’ailleurs que son refoulement, quand on voit par exemple ce qu’au nom de «  l’amour du prochain  » la Sainte Inquisition, conduite par l’Eglise jusqu’à l’aube des temps modernes, a su accomplir en matière de criminalité légale.

Mais n’est-ce pas le moment de nous souvenir de ce que dit Freud à propos de certaines transformations de la pulsion sexuelle  : «  quelqu’horrible qu’en soit le résultat, on y retrouve une part d’activité psychique qui correspond à son idéalisation  ».

Pour revenir à mon point de départ – c’est-à-dire aux leçons de la guerre – j’ai donc voulu dénoncer les méfaits d’un idéalisme non contrôlé, que cet idéalisme projette l’homme hors de sa condition en oubliant de quoi il est fait, ou que l’homme s’oublie en Dieu, comme si Dieu le dispensait d’être lui-même et de chercher à se connaître selon le vieux précepte de Socrate.
Un crime comme celui du curé d’Uruffe nous éclaire sur la capacité de ce que Robert Musil appelle «  l’homme sans qualités  » à convertir sa dépression larvée en passage à l’acte, comme on déclenche une guerre, quand l’économie est en faillite.

Car Guy Desnoyers ne courait après les femmes, comme après la suractivité dont il ne remplissait sa vie que pour combler ce vide abyssal en lui où il s’était perdu avec son idéal, comme l’enfant qui n’a pour image de lui-même que l’image obsessionnelle de son jouet à l’érotisme clos.