Du pain et des jeux (de maux)

Un drôle, qui croyait que le langage en dit toujours plus que ce qu’il dit, se leva gravement pour prononcer ces mots : « l’épi des mies » est un retour du pain au blé d’antan. Il faut toujours se rendre à l’origine pour s’acquitter de ce que nous lui devons. Cette poussée de la vie contre la non-vie est une tentative quasi divine d’exister dont nous sommes le flambeau provisoire. Et il arrive que l’épi ait de beaux jours devant lui. Cela ne l’empêche pas de finir dans une baguette relativement cadavérique. On ne mange que des vies mortes. S’agissant de l’Homme, il est difficile d’en faire un fromage, si ce n’est, quand il est mort, un tombeau dont la croûte brille au soleil. »

Ce drôle qui se prenait pour Jésus Christ ajouta : « Reportez-vous à mes évangiles » ; et de citer : « Et mourir » chez L’Harmattan et « A tombeau ouvert » chez Unicité.

Un philosophe qui passait par là se met à penser qu’il faut prendre au sérieux cet élucubration de poète.

« Les jeux du langage, dit-il, qui ne sont guère plus innocents que l’Homme lui-même, nous conduisent à faire d’une destruction notre pain quotidien, symbole plus ou moins chrétien du partage. Quand la solitude s’abat sur les miettes d’un pauvre peuple, l’épidémie – pour l’appeler par son nom – « circule ». Elle remet en mouvement les personnes qui s’endormaient, chacune dans son lit, comme dans le pain d’une baguette en forme populaire de phallus bien cuit. Une communion de la peur leur est donnée par les prêtres d’une République tutélaire. La mort enfin revient prendre sa place dans des vies remplies d’images, d’idées, comme d’objets en tous genres dont l’ensemble n’est pas sans ressembler à une décharge si bien nommée qu’elle n’est pas sans faire autour de la Planète une couronne d’épines. Faut-il donc que nous nous déchargions de nos fautes sur le Monde qui nous a faits ? C’est un règlement de compte en forme de sacrifice, et voilà la Mort au bout du rêve d’éternité.

Si bien que l’épidémie en question se charge de tout, comme les Pompes funèbres. Elle remet le consommateur humain devant son immaturité métaphysique. Il s’agit de regarder la vie comme une passoire. L’épi moulu se fait farine et pain mort mais nourrissant. La Mort maltraitée prend sa revanche. Elle est au bout de la rue, et même à la fenêtre ; elle pend au nez du moindre visage et elle sourit comme du pain frais.

Ce qu’il y a de christique dans l’opération revient à reprendre la vie dans le sens annoncé de sa longueur non pas temporelle mais existentielle, de cordon ombilical ou flûte traversière en mal de rupture. Une vie coupable se coupe par cet effet de renversement qui fait que la Mort même et le pain sont notre nourriture dite de base (le fameux panier de la ménagère). N’en déplaise en effet aux partisans de « la vie à tout prix », notre époque en appelle à la Mort, et d’ailleurs, n’en fait-elle pas l’un des thèmes privilégiés de son cinéma ? Ce besoin de Mort est aujourd’hui au fond de la peur le virus le plus intime d’une épidémie prétexte. Il est aussi l’appel à la guerre qu’annonce une violence endémique, cette solution qu’on n’ose appeler « finale », mais qui, à tout le moins, saura donner corps à la destruction sacrificielle de la matière dont nous rêvons malgré nous comme d’un bénéfice supposé de l’âme.

Comment donc renouer avec l’épi, qui, comme l’épée, est une « pointe », sans tomber dans la barbarie ? Le point du jour, à la naissance pointue de la vie, garde sa nuit en réserve. Noël et le massacre des Saints Innocents sont les deux faces d’une même médaille : comment se convertir à la réalité d’un partage de la Vie avec la Mort qui ne se raccroche pas aux guérisons passagères ou éternelles ? Comment se contenter, comme le bon vieux blé, de servir le dieu-pain modeste et capital, en se faisant moudre jusqu’à la moëlle ? Faudrait-il en revenir à la guerre pour ré apprendre le prix de la nourriture et tous ces morts qui nous portent à bout de bras ? Et, aimer la vie, pour ce qu’elle vaut d’incertitude et, par là même, de génie véritablement créateur, comme il arriva pour Homère et son peuple. A l’heure des automatismes, le risque de vivre, objet de fascination légendaire, vaut bien qu’on lui abandonne notre médiocrité de petit maître. Les héros ne sont ni des gagneurs ni des victimes. Ils sont le blé modeste. Si ce que nous appelons notre culture tient à autre chose qu’au remplissage d’outres vides, nous le devons à ceux et celles qui jouent leur vie sur ce que, faute de mieux, nous appelons nos valeurs : ce qui nous vaut de mourir comme un épi de blé mûr !

Il faudrait donc que l’épidémie nous apprenne autre chose que la peur de mourir ; qu’elle remette en scène la dramaturgie de toute vie et nous dispense d’y ajouter l’abaissement du sacrifice que constitue sans le dire le désir absolu de sécurité. Car nous n’avons rien à sacrifier de ce que nous appelions autrefois « l’honneur ». Ainsi, notre liberté doit elle être défendue comme consubstantielle à notre dignité. Le prétexte du danger que, dans une épidémie, chaque citoyen fait courir aux autres, est à mettre au compte d’une tentative détournée d’accusation du Mal et du malheur, comme d’un assassinat en bonne et due forme. Le sacrifice du bouc émissaire ne sert qu’à fabriquer de la fausse innocence. On pourrait aussi bien brûler les parents indignes pour conjurer l’épidémie de violence qui sévit dans une partie de la jeunesse. Le coût des accusations, quand elles ne portent pas sur une véritable intention de nuire, est plus élevé que celui de l’épidémie, comme d’ailleurs on l’a déjà vu au temps de la guerre elle-même : opposer les apôtres supposés du Bien à ceux du Mal, c’est l’Inquisition évoquée par Dostoïeski, Dieu a bon dos !

Or, la Vie n’est pas ce dieu là. La Vie est une tentative, comme toute création, Essai divin si l’on veut. Les machines fonctionnent selon leurs propres règles. Les humains tentent d’opposer à ce fonctionnement le rêve indiscipliné de ceux qui ont conscience de braver l’ordre établi. Ils entrent d’ores et déjà dans ce qu’on pourrait appeler « l’autre monde ». La porte de la Mort, ne faut-il pas qu’elle soit ouverte ? Il se peut que nos lointains devanciers aient appris à côtoyer ce mystère en chassant pour manger, comme si la Mort devait être partagée pour garder sa place dans la Vie. Notre maîtrise du Monde par la Science et les technologies, sans compter les « bons sentiments », nous a sans doute fait perdre pour un moment les acquis d’une exploration plus réaliste. Dans une telle lecture, l’épidémie aurait une portée symbolique plus éclairante (que le décompte bureaucratique quotidien de ses victimes). La connaissance (par ailleurs toute relative) des éléments qui la composent comme de leur maîtrise (vaccins, traitements) n’occupe le devant de la scène que pour masquer la pensée désarmée de l’homme post-moderne devant la Mort. Par là même, l’ensemble des réactions (officielles ou non) n’est-il pas constitutif lui-même de l’épidémie entendue aussi comme un phénomène socio politique et culturel.

L’épidémie est donc une épreuve pour la démocratie. Comme une guerre – mais, à coup sûr, de façon plus modeste – elle conduit à revisiter la condition humaine et les fondements des valeurs qui semblent politiquement lui permettre de s’assumer. De ce point de vue, l’épidémie force dans ses retranchements l’ordre établi. Elle renvoie la pensée à ses exigences quand les automatismes – tel celui de la consommation, au sens le plus large – prennent le pas sur l’analyse critique.

Le pain est une figure culturelle de notre lien à la Nature. Sa fonction nutritive procède d’une transformation qui passe par la destruction. Il nous éclaire sur notre rapport à nous-même. Ne vivons-nous pas de tous les morts qui nous ont fait et continuent de nous faire ? C’est aussi bien de nous projeter dans notre fin que nous tirons notre force la plus créative. Il vaudrait mieux que la peur de la Mort cède la place à un affrontement somme toute banal, et qui, moins obsédé par la défaite, se donne l’occasion de vaincre en soi ce qui nous tue avant l’heure sous le prétexte de nous sauver. »

Le poète, ayant écouté incognito le philosophe de service, dit : « les mots valent toujours mieux que la pensée si on les libère de leurs chaînes. C’est comme les hommes. Les sources cachées parlent de ce que ne disent pas les fleuves. La Vie est une source qui s’en va rejoindre la mer. « Ô saisons, Ô châteaux ». Les Pyramides bâties par des esclaves sont les phantasmes de toute-puissance dont Microsoft et les autres se font sur le dos des suiveurs un paradis de « fortune », ce mot au double sens. Et s’il fallait prendre nos monuments – fût-ce certaines de nos idées – pour des trompe-la-mort comme tant de discours ? La source n’en demande pas tant. Son murmure nous la rend si proche que la mer au loin lui revient comme la terre elle-même, car elle sait que le Monde est un tout. »

Le poète ayant dit ces mots s’éleva dans le ciel en fumée. C’était son feu qui le poussait jusqu’aux étoiles.

Jean-Pierre Bigeault,
15 janvier 2022

De quelle « merde » S’agit-il ?

Que le Président de la République distribue sa « merde » à qui le voudra, qu’un certain nombre de français trouvent cela justifié, ou en tout cas compréhensible, voire excusable, voilà donc bien l’image de la France, excrémentielle, et, sans même se l’avouer, anti républicaine.

Car les « non-vaccinés », qu’on en pense ce qu’on voudra, sont des citoyens comme les autres. Jusqu’à preuve du contraire, ils ont le droit de refuser le vaccin, y compris au nom de la morale appelée à la rescousse par les sermonneurs de service.1

Quant au Complotisme – à quoi l’on cherche à réduire la position des anti vaccins – à qui fera-t-on croitre que les scandales récurrents n’auront pas justifié cette méfiance à l’égard de produits pharmaceutiques qui, pour avoir fait la fortune de certains, n’en ont pas moins envoyé la mort un certain nombre de patients. Quand des personnels médicaux refusent eux-mêmes de se faire vacciner, on peut tout de même se poser des questions !

Le mépris du Président de la République pour les anti vaccins s’inscrit lui-même dans une attitude et des propos qui visent, depuis le début de son quinquennat, tous ceux qui, à ses yeux, ne sont que des « gens de rien ». De quelle République s’agit-il donc ? Au temps de Pétain, sous le gouvernement de Vichy, Juifs et Communistes et bien évidemment Résistants, étaient assimilés à des « traîtres ». N’est-ce pas à cette même place que le Président de notre République met aujourd’hui les antivax ?

Quant un pays ou un gouvernement est confronté à la Défaite, il lui faut des coupables. Il rejette sa propre « merde » sur une catégorie de pestiférés désignée. Voilà où nous en sommes.

Les gros mots d’un homme qui, de par ce qu’il représente, devrait, non seulement inspirer le respect mais le pratiquer lui-même, en disent plus long que tous les discours.

Et s’il s’agit d’une « tactique » politicienne, si les coups bas les plus abjects en font partie, qu’on sache que le Pays – malade bien au-delà du covid – y perdra son âme !

Devant cet « abaissement » politico moral, faut-il rappeler que, si l’exemple de dignité doit venir d’En Haut, la formation citoyenne à la responsabilité2 reste un domaine de l’éducation républicaine dite nationale.

A quand cette réforme fondamentale ?

Jean-Pierre Bigeault,
9 janvier 2022


1 Au nom de la morale, combien d ‘autres citoyens, parfois même « décorés » par la République, ne devraient-ils pas être poursuivis pour « mise en danger de la vie d’autrui » ?

2 Un avocat me fait remarquer que la responsabilité même de nos représentants n’est pas sans poser problème : en effet, sur 577 députés, 334 seulement étaient présents à l’Assemblée, qui ont voté pour ou contre, ou se sont abstenus, concernant la loi portant sur le pass vaccinal. Ne peut-on légitimement s’étonner que 243 députés étaient absents !?

Du foie gras, Coqs en pâtes et autres  « dindons de la farce »

A l’époque du foie gras, notre pensée pour les braves oies du Capitole n’est sans doute pas innocente. Une fois perdus, les anges – qui les ont remplacées pendant quelques siècles – nous revenons à elles, à l’heure des périls.

La juste cause animalière, si elle règle son compte à notre bon Descartes, pourrait bien dire l’angoisse qui nous assaille de nous voir transformés nous-mêmes en « animaux-machines ». Car l’homme de notre post-modernité a du souci à se faire pour lui-même, le dindon de la farce. Déjà livré aux mécanismes du Marché et de la Communication (sans parler de la technocratie galopante), il pressent que l’eugénisme nazi n’aura été qu’une tentative partielle de chosifier en déchet des prétendus sous-hommes assimilés à la vermine. Est-il besoin en effet d’être complotiste pour apercevoir la transformation des peuples en assez morne clientèle ? Oubliées en partie, les abominations de la « Solution finale » travaillent ainsi dans les couloirs de la pensée. Les signes bien enveloppés d’un retour à la Barbarie y frappent à la porte de la conscience. Il n’est pas jusqu’au principe de « l’homme augmenté », qui, derrière la fascination, n’alimente une angoisse séculaire : que cachent les transformations promises, le fameux Progrès ?

C’est alors que semble s’imposer le retour imaginaire à la chère communauté animale, celle du temps béni de Noé. L’Arche, déjà sacrée, vieux jardin paradisiaque, se lève devant la « dénaturation » de l’animal humain.

Il s’agit donc en tout cas de « sauver l’Homme ». Et quant à ce brave animal – dont ceux qui en font l’élevage savent mieux que personne ce que nous avons en commun – on se souviendra que, s’il fut heureusement substitué à Isaac au temps d’Abraham, ce n’est sans doute pas par hasard. Devenu « l’Agneau divin » dans une Culture explicite ou implicite de la Rédemption, il est encore le messie ambigü d’un retour plus ou moins festif à la « Terre-mère ».

Il n’est donc pas dit que les animaux mangés par l’homme ne survivent pas au massacre organisé de la destruction planétaire. La communion n’a pas besoin d’être officiellement mystique pour réinsérer l’homme dans une chaîne alimentaire qui le protège du cannibalisme. Car, qui veut faire l’ange, fait la bête ! Notre retour à la nature ne relève pas seulement d’une « écologie pour les nuls ». Il exige de notre pensée un effort de modestie et d’ouverture, une capacité d’accéder au partage que pratiquent certains chasseurs, moins haineux que bien des redresseurs de torts. La viande – mot qui désigne étymologiquement « ce qui sert la vie » – confère au charnel une proximité religieuse avec l’âme que nos conquêtes technologiques les plus propres auront du mal à produire. Il n’est d’ailleurs pas dit que la guerre hautement technologique qui nous arrive mette un terme à la violence que l’homme nourrit contre lui-même. Et qu’on cesse de gaver les oies – comme on serait bien inspiré de le faire pour une partie « avide » de l’Humanité – n’en laisse pas moins pendante la grande question humaine : comment aimer la vie avec sa mort, sans faire payer aux plus faibles le prix de notre angoisse ?

A l’heure où une partie significative de l’humanité souffre de bien des violences – dont la malnutrition – la cause animale ne saurait tenir lieu de substitut à la cause humaine, laquelle devrait aussi bien nous rappeler que « l’homme est « d’abord » un loup pour l’homme ».

Jean-Pierre Bigeault,
27 décembre 2021

À tombeau ouvert

À l’occasion de la parution de son livre « À tombeau ouvert », Jean-Pierre BIGEAULT a réuni Marie-Christine DAVID-BIGEAULT et Benoît MARÉCHAL pour lire des extraits de ces nouvelles qui associent la gravité et la légèreté autour du thème de la mort.

Vidéo Dominique Morlotti

 « Ainsi avait retenti, par-delà le chant des automatismes, le cri de l’espace, cri joyeux d’une hauteur terrestre piquetant le ciel.

Son cœur d’aviateur avait bondi. Avait-il donc choisi ce métier pour lais- ser derrière lui ce qu’il devait perdre ? Mais quoi ? Il n’aurait su le situer sur la carte embrouillée de son histoire.

C’est en tous cas l’Himalaya aperçu au loin qui, tel un père évidemment céleste, avait esquissé à son intention le geste de la promesse. Des années que, tâtonnant dans sa nuit, il attendait le lever de ce jour...

Il allait amorcer la descente. Il apercevait déjà les contours de la ville, tache d’ombre flottante et sa nappe d’eau sale. C’est ainsi qu’il voit Bang- kok, à ses yeux, cité maudite. N’est-ce pas le choc frontal de sa vie : pureté rude en son élan de montagne à demi-divine et chute nauséeuse de l’homme en son marais ? »

Extrait de la nouvelle L’aviateur

Editions Unicité - décembre 2021

À tombeau ouvert

À l’occasion de la parution de son livre « À tombeau ouvert », Jean-Pierre BIGEAULT a réuni Marie-Christine DAVID-BIGEAULT et Benoît MARÉCHAL pour lire des extraits de ces nouvelles qui associent la gravité et la légèreté autour du thème de la mort.

Vidéo Dominique Morlotti

 « Ainsi avait retenti, par-delà le chant des automatismes, le cri de l’espace, cri joyeux d’une hauteur terrestre piquetant le ciel.

Son cœur d’aviateur avait bondi. Avait-il donc choisi ce métier pour lais- ser derrière lui ce qu’il devait perdre ? Mais quoi ? Il n’aurait su le situer sur la carte embrouillée de son histoire.

C’est en tous cas l’Himalaya aperçu au loin qui, tel un père évidemment céleste, avait esquissé à son intention le geste de la promesse. Des années que, tâtonnant dans sa nuit, il attendait le lever de ce jour...

Il allait amorcer la descente. Il apercevait déjà les contours de la ville, tache d’ombre flottante et sa nappe d’eau sale. C’est ainsi qu’il voit Bang- kok, à ses yeux, cité maudite. N’est-ce pas le choc frontal de sa vie : pureté rude en son élan de montagne à demi-divine et chute nauséeuse de l’homme en son marais ? »

Extrait de la nouvelle L’aviateur

Editions Unicité - décembre 2021

De l’inceste comme « produit culturel » …

Il fallait bien que l’inceste se vendît au marché des livres.

L’agneau, embroché dans une cheminée qui tire, reste un plat sans façon et qui s’offre au partage. Il se mange chaud ou froid. C’est la vengeance de l’innocence !

Car on est dans une époque qui redécouvre la Nature et se remet à l’aimer. Le sexe, même tordu, c’est comme un arbre : on se réfugie sous son feuillage. Et de tous les côtés, on se tourne vers le Bien qui, comme l’Argent, finit toujours par briller dans les poches des innocents aux mains pleines. Une vérité qui rapporte vaut toujours mieux qu’un mensonge qui coûte. Entre les bons et les méchants, si le compte est bon, les affaires ont la prospérité qu’elles méritent. L’inceste est un produit tout de même plus rare que l’amour. Il faut en profiter avant que, comme le pétrole, il ne retombe dans le puits sec des familles. Quant aux abuseurs de service, ils ont de beaux jours devant eux : leurs victimes les plus malignes en auront fait de ces chevaliers d’industrie dont, une fois repris, les fonds de commerce font encore recette.

C’est que l’inceste, qui ajoute à l’agression sexuelle la violence d’un pouvoir fondé sur la confiance, n’est pas un crime comme les autres. Il enferme les victimes dans une prison dont les portes une fois ouvertes, on risque d’offrir aux visiteurs le même tourisme de complicité qui fait du Mal un objet culturel parmi d’autres. Les pires blessures relèvent de soins certainement plus intimes. Leur réparation fait appel à un autre traitement que la violence dont le crime fut déjà l’instrument ambigu.

Le succès de l’inceste en « littérature » met à jour les contradictions d’une époque qui offre au désir pervers ce qu’elle s’enorgueilli de dénoncer comme des atteintes à la personne.

Mais c’est que la vertu se vend mal !

Jean-Pierre Bigeault,
1er novembre 2021

Peut-on rire ou à tout le moins sourire, par temps de guerre ?

Oserais-je dire à propos de ce cher monde trop souvent frappé d’hystérie et d’aveuglement ce que mon grand âge m’a permis d’entendre sans sourciller à la fin d’un excellent dîner entre amis ?

C’était une femme qui, approchant l’âge de la retraite tout en conservant, il est vrai, bien des traits de sa jeunesse, déclara sans ambages : « eh bien moi, je n’aimerais pas qu’on n’eût plus envie de me mettre la main aux fesses ! »

Cette pensée fut débattue. Dans un monde où les fantasmes ont vite fait de rejoindre les passages à l’acte, la violence d’une caresse serait-elle, comme on le martelait en effet dans les milieux bien-pensants, la marque définitive de l’esclavage féminin ? Les femmes de notre joyeuse compagnie s’étant mises à soutenir la candidate aux effleurements, les hommes se réjouirent tout en s’inquiétant. Ils avaient l’air, à 60 ans, de ces femmes qui, à 40, se croient vieilles et commencent à rêver de virginité.

Je m’attelai dès le lendemain à démêler cette sombre affaire. Je me dis d’abord : « le désenchantement du monde aurait-il sonné le rappel des religions du Salut ? Car fallait-il en effet punir les fesses et les mains baladeuses pour en finir une bonne fois avec « la domination masculine » ? Etait-ce vraiment par là qu’il fallait commencer ? C’est que je voyais pointer le retour des radicalismes et autres intégrismes pénitentiels. Les vieux démons de la « pureté » allaient-ils reprendre du poil de la bête ? Car enfin, le dérapage de quelques malappris – ce bon vieux mot qui mérite qu’on le sorte des placards scolaires – valait-il qu’on assimilât tous les hommes à ces obsédés de la fesse qu’avaient trop souvent été quelques tyrans – nationaux ou domestiques, voire de chastes prélats ? Car oui ! n’était-ce pas, d’un coup, toute la tristesse du monde – contre laquelle s’était levée notre joyeuse camarade – qui revenait encore une fois menacer la vie au nom même de la vie ? Quant à la répression du mâle (puisque c’était le mot) identifié au Mal – et tout particulièrement du Mâle blanc – était-il si simple de la justifier par le fait que l’esclavage et la colonisation avaient été historiquement menés, comme d’ailleurs la guerre, par des hommes ?

Voilà donc, me dis-je, une pensée syncrétique, ou je ne m’y connais pas ! J’avais beau chercher, mes ancêtres paysans étaient sagement demeurés sur leurs terres et, quant à moi, je n’avais jamais levé la main sur une femme, fût-ce en rêve. Etais-je donc véritablement un mâle, tout blanc que je fusse par ailleurs ? Mais certes, dans ma jeunesse, j’avais « couru après les filles », expression consacrée qui dit bien ce qu’elle veut dire : que les femmes en effet sont appelées à « se sauver » devant l’insistance de ces garnements qui, à défaut de se prendre pour Tarzan, s’autorisent tout de même à exhiber quelque chose de leur désir. Mais cela me rappelait de bien plus tristes souvenirs. C’était, à l’âge des frasques que je viens d’évoquer, les célèbres « missions » que lançait la Sainte Eglise pour le rachat des pécheurs. Les morales instituées, voire politisées – sous Vichy – n’y allaient pas par quatre chemins : bon grain d’un côté, ivraie de l’autre. Ces raccourcis me rappelaient les fascinations totalitaires qui avaient fini par plonger le monde dans la guerre et ses atrocités. Ainsi, plutôt que d’en rire, la condamnation ex-cathédra du « mâle blanc » me ramenait-elle à un passé de désolation. Etrange retour par ces temps redevenus moralisateurs où la dénonciation des Juifs, des Arabes et des Blancs dominateurs se justifie d’une clairvoyance retrouvée.

Quand une pensée collective se met à désigner d’autorité une catégorie de coupables, quel psychanalyste ne se demanderait pas si les accusations portées sur « les autres » ne servent pas d’abord à protéger les accusateurs d’un mal qui les ronge ? Il fallait bien qu’à travers les Mâles, ce fut en effet la sexualité dont, sans le dire, on rouvrait le procès. Car la sexualité portait en elle, non seulement la question des différences identitaires mais, comme l’économie elle-même, celle de sa puissance et de l’usage qu’on en fait. N’était-elle pas devenue l’objet imaginaire d’une liberté plus ou moins dévergondée : fruit défendu, figure géométrique des positions académiques ou anarcho-fascisantes, bombe ou, à tout le moins, grenade plus ou moins familiale, et enfin machine à fabriquer Dieu dans la fange originelle…

Quand, dans un tel micmac, les vierges de service ne pensent plus qu’à la maternité, fallait-il encore que les mâles s’avouent conquistadors à l’assaut des bons et doux sauvages ?

Cette bande dessinée disait, selon moi, une vérité difficile. Elle mettait en images la pulsion agressive là où précisément cette pulsion joue à se cacher : dans l’amour, fût-ce le plus grand et y compris dans les relations homosexuelles1 et même maternelles. Sale temps pour les artistes ! Sans doute, s’en tenant à la brutalité qui en reste la version réputée bestiale, oublie-t-on un peu vite que la violence et la vie (racine indo-européenne « vi ») sont intimement associées. A telle enseigne que cette donnée à laquelle n’échappe pas l’homme – si « animal supérieur » soit-il – justifie spécifiquement l’éducation en tant précisément qu’elle vise à faire de cette association une force maîtrisée.

Enfin donc, et pour enfoncer un peu plus le clou freudien, ne fallait-il pas se convaincre qu’après la fameuse – et il est vrai parfois malheureuse – Révolution sexuelle, un processus de refoulement plus ou moins collectif était en marche. Il s’en prenait aux pulsions agressives – supposées exclusivement masculines – pour en finir une bonne fois avec « le divin plaisir » et ses accointances douteuses avec la violence. Ainsi, d’une certaine façon, le procès de la sexualité dénonçait le pire pour attaquer le meilleur ! Ou comment l’angélisme reprend ses droits sur cette pauvre humanité faite de pièces et de morceaux. Ou encore, comment substituer le Saint Esprit de la French-théory (d’ailleurs revisitée) à la malice d’un être humain à la fois composite et tendancieux ?

J’en étais là. Fallait-il donc en revenir au Péché originel par ces temps où la Nature et l’Animal menacés nous arrachaient des larmes ? Et quant aux femmes qui avaient repris leur clitoris en main, fallait-il cependant les condamner à se remettre au vieux travail de l’innocence, fût-ce en se retirant de la « foire aux hommes » ? Après tout, les pauvres victimes de la violence avérée n’en montraient-elles pas le chemin ?

Ainsi donc, comment redire, après tant d’heureux rapprochements entre les hommes et les femmes, que les combats de la séduction, cette sorte de chasse, intéressaient tous les sexes qu’on voudra, sans que, pour autant, l’homme qui est un « loup pour l’homme », fût, en tant que mâle, le premier et le seul amateur de « gibier ». La vie humaine, comme toute vie, n’est-elle pas un jeu avec son destin ambigu ? Aussi bien, la « petite mort » dans la jouissance amoureuse, n’est-elle pas au mieux, la victoire symbolique partagée d’une prise sur la vie et qui ne tue personne ?

Mais, arrivé là, je me suis dit qu’en effet, cet art de l’amour appelé aussi « érotique » restait une marche vertigineuse au-dessus de ce qui, par-delà les plaisirs, petits et grands, relève, qu’on le veuille ou non, de ce qui reste « l’angoisse humaine ». « Faire l’amour » est aussi, comme la séduction elle-même, un jeu de capture qui vise la réciprocité et ne trouve assurément sa légitimité au bout du compte que dans le partage. Ou bien c’est une violence dont rien ne dit d’ailleurs que la femme en soit la victime exclusive. Car bien des viols échappent jusqu’à la conscience dans le désordre relationnel parfois le plus banal. Et n’est-ce pas en effet comme la tristesse d’un monde où l’on évite de penser que les machines à faire de l’argent exercent aussi sur les personnes la violence dominatrice anonyme d’une fausse libération ?

J’en arrivais là : la plus grande et la plus insidieuse des dominations – la plus exemplaire aussi – ne se cachait-elle pas derrière son ombre ? Le mâle franco-américain n’avait-il pas bon dos ? Ne servait-il pas à dissimuler l’empire d’une économie dévorante et son idéologie passe-partout ? Un train peut en cacher un autre. Quant à la grossièreté des hommes et l’attachement des femmes aux stigmates de la force, ne procèdent-elles pas le plus souvent d’une même misère en forme d’aliénation ? Une lutte politique contre les misères sociales devrait commencer à l’école, si nous acceptions véritablement que la scolarité soit d’abord éducative comme d’ailleurs elle le proclame. Car le Monde, fût-il approché sous l’angle de la production économique, doit d’abord être appréhendé comme une relation entre des personnes, puisque nous sommes en République.

Je me souvenais aussi : sous les bombes, autrefois, par temps de guerre, il fallait bien tenter de vivre. Les hommes et les femmes étant ce qu’ils étaient, il arrivait que l’amour fût plus fort que la violence du monde et que ses modestes enchantements nous rendent, non seulement nos corps, mais nos âmes.2 Ainsi donc fallait-il ré enchanter ce monde plutôt que de le jeter avec l’eau du bain, bébé mal aimé ; se souvenir que les corps humains sont appelés à l’aide, quand précisément les esprits se perdent dans les idées-choses de la grande machine à penser.

Ainsi, tout vieil homme que je fusse et aimé d’une femme que j’aimais, la joie de vivre me semblait aussi importante que le pain dont j’avais manqué à l’époque. L’attirante beauté des femmes comme celle des hommes illumine le monde et elle échappe plus d’une fois à certains de ses codes comme à son exploitation trop souvent éhontée.

Et quant à la violence des hommes et des femmes (car les formes de ces violences, si différentes soient-elles, renvoient aussi bien à une domination subie), il serait assez naïf de croire que les lois et les règlements en viendront à bout. Elles ne diminueront significativement que si la culture dont nous nous réclamons cesse elle-même de nourrir la violence en l’instituant comme une force de la vie tant sociale que professionnelle. A la violence des maîtres répond en effet celle des esclaves.3 Ce jeu voulu par la grande machine à la fois moralisante et destructrice de l’attention à l’autre par la fascination des choses et des exploits4 doit être dénoncée. Les violences des riches comme celles des pauvres se répondent. Elles relèvent d’une perversion sociale connue (en tous cas par les sages de tous les temps) et la plupart du temps acceptée. La suffisance des dénonciations théoriques et leur arrogance font partie de cette violence contre-productive ; s’il s’agit véritablement de défendre le bonheur, il serait grand temps de rechercher les chemins calmes au milieu du bruit et de la fureur de celles et ceux qui vendent leur vérité au prix du mal qu’ils dénoncent.

Et je pensais à la Psychanalyse à la fois si omniprésente et déniée dans un monde qui préfère les morceaux de la mise en pièces à la tentative de cohérence d’une pensée. Elle n’est qu’une vérité qui se cherche et cependant elle a aussi tendance à confondre ses hypothèses avec des certitudes. La violence ne l’épargne pas. Toute science, ou présumée telle, ne tombe-t-elle pas à son tour dans tel ou tel piège de l’inconscient, fût-il paré de chiffres ? Reste le cheminement de la recherche semblable à une vie. Une politique gagnerait tout autant à donner l’exemple d’une démarche en quête. Elle se fixerait l’objectif moins minimaliste que celui qui consiste à s’occuper des effets sans soigner les causes. Les pouvoirs symboliques, comme ceux de la pensée, ne devraient-ils pas tout aussi bien s’interroger sur les forces qui les produisent ? Et ainsi, l’amour de la Nature, aujourd’hui à la mode, n’est-il pas une simple consolation comme cela arrive à l’Amour ? Ne risque-t-il pas d’être emporté par la violence des appropriations ? Et quant à la sexualité elle-même, qu’on lui demande trop ou pas assez, le danger qu’on lui fait courir n’est-il pas le même ? Le Monde a besoin aussi de nous échapper pour que, remis à sa juste place, il nous inspire plus de tendresse que sa capture. Et aussi bien les femmes vis-à-vis des hommes que l’inverse, et les femmes entre elles et les hommes entre eux.

Quant aux fesses de notre amie, elles brilleront, pensais-je, comme le font au soleil les pierres de Lune.

C’était encore une fois mon âge poétique qui parlait. Je m’étais rapproché des arbres. Ils me faisaient rire dans ma barbe et je les caressais. Ah ! les caresses. Sourions avec les feuilles. Les murmures de l’amour ont-ils eu raison de ma violence ?

Jean-Pierre Bigeault,
1er octobre 2021

1 On lira sur ce sujet mal connu le livre de Carmen Maria Machado : La maison rêvée, Christine Bourgeois, 2021.
2 On pourrait lire sur ce point le beau texte de Simenon intitulé « Le train » in Georges Simenon, Romans, Tome II, La Pléiade.
3 Qui a approché – en tant qu’éducateur ou thérapeute – les femmes battues, en a fait la douloureuse expérience.
4 Le culte de la force, tel qu’il fut à la fête inaugurale du nazisme par la démonstration physique des athlètes comme des armées fascina une foule en détresse.

ET MOURIR

A paraître le 18 juin 2021
1 mai 2021

 

Il nous arrive de regarder notre vie d’un bout à l’autre, comme un paysage dont nous saisirions l’immensité d’un seul mot. Mais quel chemin entre soi et le monde, quand le mot dit et redit se perd à son tour dans l’étendue ? Ne faut-il pas approcher la mort, en s’avançant chaque jour, jusqu’à elle, comme nous irions au devant de la mer ?

L'Harmattan - Poètes des cinq continents - 2021

ET MOURIR

1 mai 2021

 

Il nous arrive de regarder notre vie d’un bout à l’autre, comme un paysage dont nous saisirions l’immensité d’un seul mot. Mais quel chemin entre soi et le monde, quand le mot dit et redit se perd à son tour dans l’étendue ? Ne faut-il pas approcher la mort, en s’avançant chaque jour, jusqu’à elle, comme nous irions au devant de la mer ?

L'Harmattan - Poètes des cinq continents - 2021

AIMER

1 mai 2021

S’il fallait dire un dernier mot de l’Amour en le retraversant comme un pays, à la fois dans son « confinement » et son ouverture, quelle poésie appelée à l’aide viendrait au secours de notre cœur ? Car, comme le dit Rilke, « tout ange est d’angoisse ». L’amour, « bande de terre féconde entre le fleuve et le roc » n’est accessible au voyageur que s’il s’élance et se retient à la fois, aventurier d’un monde intérieur sans forme définitive et pourtant inscrit dans l’histoire, la géographie et le mystère de toute vie. Cela tourne avec le voyageur comme la Terre elle-même, manège d’amour au paradis de quelle enfance ?

L'Harmattan - Poètes des cinq continents - 2021