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Une école pour la République

L’accès à l’Instruction publique a joué un rôle historiquement essentiel dans l’émancipation sociale. Les « fameux hussards de la République » auront été jusqu’à la dernière guerre les acteurs déterminés et déterminants de cette opération. Dénoncée aujourd’hui et pratiquement non traitée, « l’inégalité des chances » reste un problème. Elle contribue toutefois à masquer une réalité beaucoup plus large. De façon plus générale en effet, on peut dire que la « réussite scolaire » elle-même ne permet pas à tous les citoyens de la République d’être les vrais partenaires d’une démocratie dont les valeurs déclarées sont « la liberté, l’égalité et la fraternité ».

Le système scolaire, tel qu’il est conçu, ne sert en réalité qu’à dégager une « élite » et cette élite qui tend à devenir « un Etat dans l’Etat » se désolidarise de facto de ceux sur lesquels, à un titre ou un autre, elle exerce un pouvoir. Alors que sont régulièrement dénoncés à ce titre, bon nombre de personnalités politiques, de hauts fonctionnaires et de technocrates, le doute s’étend sur des responsables du Secteur privé, voire sur les intellectuels eux-mêmes, quand leur jugement péremptoire semble défier la réalité modeste de ceux qui la subissent de plein fouet. Le peuple, y compris lorsque cette élite en prend ostensiblement la défense, se sent dépossédé de sa vérité. Il soupçonne même ses défenseurs de tirer parti de la situation au profit d’un arrivisme qui ne dit pas son nom. Le soupçon gagne une population hétérogène et c’est ainsi qu’un mouvement parfois difficile à définir tel que celui des « gilets jaunes » trouve un écho favorable bien au-delà de ses terres d’origine.

En vérité, la question de « l’inégalité des chances » semble bien toucher, à un titre ou à un autre des citoyens qui, à bien des égards, non seulement n’ont pas confiance dans leurs élites, mais se méfient les uns des autres, voire s’attaquent entre eux au nom de leurs différences et des rapports de force qui en résultent. La question même des élites rebondit ainsi au niveau même de ceux qui, à des titres divers, s’en estiment aussi bien les victimes. Dans un monde où règne la concurrence, le citoyen se définit par ce qui l’oppose à tel ou tel autre, voire à tel groupe d’intérêts convergents, et non par ce qu’il partage dans la communauté élargie de son peuple.

Cet échec de la République – et de la Citoyenneté qui en est le moteur – représente un danger collectif qui justifie à lui seul une véritable révolution. Vis-à-vis même des dangers venus « de l’extérieur » et contre lesquels nous nous prémunissons par le développement d’une armée, il est aujourd’hui urgent de prendre en compte notre propre péril intérieur et d’arrêter les moyens d’y faire face.

On devrait d’ailleurs aujourd’hui encore revenir sur le passé pour éclairer notre lanterne à cet égard. Comment en effet, ne pas s’étonner qu’un évènement comme la Défaite de la France lors de la Deuxième guerre mondiale n’ait pas débouché à postériori sur une prise de conscience de notre véritable rapport à la citoyenneté ?1 La désorganisation matérielle si souvent mise en avant pour expliquer la débâcle ne sera pourtant pas tombée du ciel. Nos moyens intellectuels et techniques n’ont jamais manqué. Le courage s’est perdu dans les divisions internes et la lucidité dans les discours. Les élites de l’époque se sont disqualifiées et le peuple trahi s’est déprimé. Il faut avoir vécu l’Exode – ou en avoir lu et relu les récits – pour prendre la mesure du mal sournois qui rongeait la France, quand la folie allemande éclatait.

Nos déficits en matière de citoyenneté demeurent au bilan de notre République. Ils enveloppent de leur « grand corps malade » la pitoyable et symptomatique « inégalité des chances ».

Il faut donc le dire et le redire : la seule arme dont nous disposons pour soigner cette maladie n’est pas seulement aujourd’hui l’instruction, c’est l’éducation. Si l’Ecole de la République est appelée à former de futurs bons travailleurs, ce n’est pas pour servir un système qui oppose entre eux les citoyens de notre pays. Nous avons besoin de nouveaux « Hussards de la République », non seulement pour enseigner les matières scolaires mais pour former des citoyens. Cela ne relève pas d’un simple cours d’éducation physique ! Cela doit être vécu à l’école, au collège et au lycée, dans des expériences concrètes et continues sous la forme précisément d’un vécu « partagé ». La classe elle-même dit être repensée, non seulement comme le lieu d’apprentissage qu’elle doit rester, mais comme le banc d’essai d’une vie citoyenne : liberté, égalité, fraternité ! L’autorité même du maître reste liée comme toujours à la perception collective de son engagement. L’éducateur enseignant est au service d’une cause qui contient et dépasse la réussite scolaire. Il est d’ailleurs possible – contrairement à ce qu’on se plaît à faire croire – et nous en avons fait l’expérience2, que les apprentissages profitent eux-mêmes de ce contexte éducatif, pour peu qu’il soit le résultat d’un projet collectivement construit. L’intelligence et l’intérêt – on le sait depuis longtemps – se développent dans un lieu qui les soutient. La dynamique psycho sociale des groupes utilisée à bon escient, et l’attention avertie de celui ou celle qui y introduit et développe le savoir, font un tout. Détachée de la famille, plus libre affectivement que cette structure intimiste, la classe – possiblement soutenue aujourd’hui par l’apport des technologies – doit être d’abord le lieu d’une véritable socialisation. Elle ne peut jouer sur la compétition qu’à partir d’une expérience où les individualités auto centrées sont sollicitées à l’écoute et à l’échange.3

Une telle révolution est possible. Elle ne se fera pas à partir des seuls « conseillers d’éducation ». Elle présuppose que la sélection des enseignants réponde à un projet élargi, capable d’ailleurs de motiver des personnalités plus ouvertes et désireuses de s’engager véritablement au service de la République. Faut-il ajouter – pour rassurer ceux qui doutent – que de nombreuses expériences pédagogiques (y compris dans le cadre de l’Education nationale) pourraient permettre d’élaborer un tel projet.

On ne manquera pas de remarquer enfin que la question d’une Révolution éducative achoppe sur bien des ambigüités. L’une est historique : la dénomination « Instruction publique » a d’abord marqué une volonté républicaine d’en finir avec la tradition moralisante de l’école religieuse. Il a fallu attendre 1932 pour que le gouvernement d’Edouard Herriot substitue à « l’Instruction publique » la dénomination « Education nationale ». En 1941, le gouvernement de Vichy a tenté de faire marche arrière, mais l’idée qu’il fallait au contraire ré éduquer la France l’a emporté. Ces va-et-vient en disent plus long que tous les discours. Autant il est possible de rapporter l’instruction à des contenus précis, autant l’éducation reste marquée par la diversité des principes auxquels elle semble pouvoir se référer dans le contexte de la liberté de penser. On oublie étrangement que l’éducation a fait l’objet – notamment au XXème siècle – de recherches et d’expériences qui ont permis d’en définir objectivement les principes en regard des nécessités liées au développement de l’enfant et de l’adolescent. Cette méconnaissance en dit long sur la volonté d’en rester à une conception intangible et qui se trouve pourtant de plus en plus décalée vis-à-vis de la réalité de la jeunesse. Une idéologie éducative conservatrice traverse nos sociétés évolutives comme une sorte de contre-poison à l’inquiétude collective.

A ce problème fondamental s’ajoute le problème franco-français de l’image que nous nous faisons de notre système éducatif. Notre histoire nous a laissé croire que nous avions les meilleures écoles du monde et notre fameuse Culture qui a, un temps dominé l’Europe, nous aurait prémunis contre les pesanteurs d’un système qui, comme tous les systèmes, tend à se reproduire. Il arrive toutefois que les comparaisons actuelles ne plaident pas en faveur de cette thèse. L’obsession des « résultats » (en matière d’instruction) semble ainsi justifier qu’on ré ajuste les programmes voire la formation (en mathématiques) des professeurs des écoles, et cette juste préoccupation fait oublier le reste.

La restriction des perspectives en matière d’éducation est une donnée si fondamentale qu’elle permet de comprendre que les partis dits de gauche aient de façon globale, rejoint la droite conservatrice pour ne pas toucher au « Système », si ce n’est pour lui donner les moyens financiers dont il a évidemment besoin.

Au fond, derrière cette frilosité, voire cette peur du changement, il reste, hélas ! que l’école et la pédagogie et surtout l’éducation, n’intéressent guère notre intelligentsia. Les métiers de professeur des écoles, des collèges ou des lycées, et plus encore celui des éducateurs, ne font pas recette. L’estime qu’on leur porte leur vaut les salaires qu’on sait. L’éducation nationale est un monument et on y met des gardiens. Dans ce monument – Arc de triomphe, Panthéon et Invalides réunis – les idéologies se fondent et s’allient au bénéfice d’un statu quo qui rassure tout le monde. « Tout fout l’camp » mais le Bac lui-même ne reste-t-il pas un symbole de l’unité nationale ? On ne touche pas au vieux drapeau, garant d’une âme introuvable.

Encore faut-il ajouter qu’électoralement parlant l’école reste un objet difficile : les familles projettent sur le monument ce qu’il leur reste d’espérance.

Les obstacles au changement sont donc nombreux. Si l’on y ajoute aujourd’hui la place qu’ont prise de façon générale les savoirs dans une culture dominée par la Science, si les savoirs ont souvent – comme les objets de consommation – remplacé les valeurs morales sur lesquelles est fondée la République, on voit le chemin qui reste à parcourir. On ne peut repenser l’école sans repenser le contrat social. Comme du temps où des forces se levaient pour « libérer » la France, une résistance active, regroupant des hommes et des femmes de tous les horizons, pourra seule engager le changement. Il en sera de cette révolution comme de celle qu’exige aujourd’hui l’écologie : elle ne viendra pas des pouvoirs installés mais de ceux qui ne confondent pas les promesses de la vie avec les compromissions qui font la force des boutiquiers du monde. L’Ecole de la République ne peut servir ces maîtres. Elle est, par sa définition même, au service du peuple. Ou bien, se le cachant à elle-même, elle le trahit. Son monument n’est plus alors que le reflet d’une illusion collective. Ambitieuse mais modeste, l’institution doit travailler à l’humanisation de l’homme par la citoyenneté. C’est un noble instrument grâce auquel l’instruction – répondant à sa vocation historique – s’inscrit dans le but élargi d’une éducation qui se veut républicaine.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 15 avril 2020

1 Il faut toutefois rappeler que des plans de réforme de l’Education nationale furent proposés après la Libération pour redonner à l’Ecole son sens politique, mais ils ne furent pas retenus.

2 Cf. notre ouvrage : Une poétique pour l’éducation, Paris, l’Harmattan, 2009.

3 Il va de soi que la règle du partage ne peut que s’appliquer aux maîtres eux-mêmes dans le cadre d’une véritable « équipe pédagogique » animée en conséquence.