articles de Jean-Pierre Bigeault

Le « sujet » du travail social dans sa diversité et son unité

Si l’objet du travail social est bien le sujet humain, en tant que son intégration à la fois personnelle, groupale, institutionnelle ou citoyenne justifie une attention particulière, alors tout ce qui se conçoit, se dit et se fait autour de lui et qui concerne de plus en plus manifestement l’individu, est susceptible de lui imprimer sa marque.

On pourrait même avancer l’idée qu’en l’absence d’une théorie de l’action sociale, c’est cette culture ambiante qui, au-delà de l’apport des centres de formation, constitue le creuset des représentations, voire des principes, relatifs à cet objet pour le moins composite qu’est le sujet humain, réalité pourtant plus proche de la personne que de l’individu.

Mais sans doute faut-il rappeler d’ores et déjà que si l’individu reste le support conceptuel abstrait sur lequel se construit la personne1, le premier désigne globalement l’être humain comme n’importe quel autre objet de pensée sous le rapport de son unité fonctionnelle propre2, tandis que le second, rapporté à son « rôle » social (« persona en latin signifiant masque ») rend compte de la réalité concrète de l’homme sous l’angle de ses capacités physiques, psychiques, intellectuelles et morales à participer à une communauté des esprits.

Dans l’optique d’une culture de plus en plus largement centrée sur l’individu, on peut donc avancer qu’aujourd’hui, le statut du consommateur au regard de l’économie, comme celui de l’émetteur-récepteur dans les circuits de la communication, jouent un rôle de plus en plus sensible, y compris dans les milieux qui s’en défendent. Il n’est d’ailleurs pas jusqu’à l’organisation du travail qui n’entérine l’éclatement de la « classe ouvrière » au profit d’une conception atomisée de l’entreprise où l’individu voit son « autonomie » largement mise en avant.3

Ces données parmi d’autres dessinent sans le dire un certain concept de sujet humain où prévaut l’image plus ou moins fictive de la multiplication de ses pouvoirs. L’homme nouveau devient ainsi, tant sur le marché des biens que sur celui de l’information et à son poste de travail, le protagoniste supposé de son destin. Il puise dans cette représentation l’image d’une identité fonctionnelle dont la confirmation lui revient, comme dans un compte, sous la forme de « résultats ».

Faut-il dire qu’il s’agit d’un marché de dupes, pour peu qu’on prenne en compte l’exclusion grandissante de ceux qui, de plus en plus nombreux, ne bénéficient pas d’un système essentiellement tourné vers la promotion individuelle et l’accès à la propriété des choses. Illusion plus grande encore si l’on comprend que le profil de ce « sujet », supposé créateur de lui-même, n’est que la projection d’une épure technocratique dont la référence évaluative se confond au bout du compte avec une moyenne statistique.

Dans cette construction qui met au service de la performance une dynamique essentiellement fondée sur la rivalité concurrentielle4, l’individu reste prisonnier d’une situation qui, en réduisant ses liens intra et inter subjectifs à un fonctionnement instrumentalisé5, ne lui permet pas d’accéder au statut de personne.

On peut certes penser que le travailleur social ne se laisse pas prendre au piège de telles représentations. Il n’en va pas de même pour ce qui lui arrive des sphères de la médecine et de la psychologie. Les images que produisent en effet ces disciplines sont en prise directe avec la réalité à laquelle il est confronté.

Cette réalité est en effet complexe, non seulement dans sa dimension sociale, mais dans les implications subjectives qu’elle comporte. A cet égard, l’évolution de certains modèles de diagnostics et de traitements peut séduire le travailleur social. Il en est ainsi du développement d’un concept qui tend à identifier le patient à un objet expérimental, divisible en autant de parties qu’il est nécessaire pour satisfaire aux exigences analytiques de l’établissement d’un programme de soins.

Très en vogue aujourd’hui, le traitement des troubles dits comportementaux répond à ce modèle.

Le sujet y apparaît essentiellement comme le support d’un vaste champ organico-psychique composé d’aires neuro-psychologiques de plus en plus diversifiées. Cette diversification qui permet une approche plus ciblée des symptômes, traduit évidemment la richesse structurale d’une organisation à travers laquelle les fonctionnements de l’individu se donnent à lire dans une certaine forme de foisonnement prometteur.

Mais l’unité subjective s’appauvrit de la réduction d’une réalité psychique complexe à un système qui ne rend pas compte de l’articulation qualitative du Moi avec la personne et son environnement.

La ponctualité même de l’intervention thérapeutique, son caractère circonscrit, sa modalité rééducative défient – et d’ailleurs dénient – l’intrication des liens qui constituent le tissu intra psychique et social du sujet, au point que le remède lui-même vient trop souvent renforcer sa déchirure et son effilochage.

Recoudre le sujet, morceau après morceau, comme si sa réparation ne relevait pas d’abord de la perception de ce qui, comme le ferait un fil ténu mais continu, traverse le morcellement de son histoire, de son comportement, de son corps même, c’est en effet sacrifier ce qui lie et ce qui met en relation à ce qui sépare et isole.

Tel est le prix d’une approche aujourd’hui banale et dont le succès tient surtout au sentiment de maîtrise qui s’attache à sa forme, voire à son efficacité pourtant partielle et le plus souvent à court terme.

On entrevoit déjà comment une certaine division du travail social pourrait s’inspirer de ce modèle paradoxal où l’apparent affinement de l’approche individuelle risque de se retourner contre le sujet.

La référence scientifique aidant, les gestionnaires s’en prévalant au nom de l’évaluabilité des interventions, on peut d’ores et déjà questionner le succès d’un concept apparemment aussi anodin que celui de « diversité » appliqué au champ du social.

S’il s’agit en effet de diviser la difficulté pour mieux la traiter, comme le demandait Descartes, les limites de l’opération devraient être celles que nous impose l’indivisibilité du sujet en tant qu’objet du travail social.

Car, pour le travailleur social, la diversité des causes et des modes de (dys)fonctionnement, au prétexte desquels il est amené à intervenir, ne rend pas compte de ce qu’en fait le sujet humain dans son trouble voire sa maladie, lesquels disent, l’un comme l’autre, quelque chose de plus que ses symptômes.

Le travailleur social sait en effet mieux que quiconque que les individus ou les groupes qu’il est conduit à aider, ne sont pas des « cas » conceptuellement isolables de leur contexte, mais des « personnes en situation ».

L’intrication des (dys)fonctionnements6 y est telle que l’évidence qui s’impose est celle d’une position vitale du sujet, position dont on peut dire qu’elle excède toujours la signification partielle de chacune de ses difficultés.

Cette position doit être, d’une façon ou d’une autre, reconnue par le travailleur social avant toute autre considération si scientifique, voire si pratique soit elle.

Pour y parvenir, il ne lui est certes pas demandé de sortir de son champ d’action en se positionnant lui-même comme le spécialiste d’une approche globale de la personne. Toutefois, il lui faut accepter la situation de la personne dans ce qu’elle présente en même temps de singulier et d’universel au regard du « drame » de sa vie. Comme il revient au dramaturge d’inventer un personnage qui à la fois soit lui et ne soit pas lui, de même le travailleur social réinvente l’humanité de l’homme en tant qu’il la partage, et quelque différents des siens que soient, par ailleurs, les traits de la personne ou du groupe avec lesquels il se situe lui-même dans une relation. Ainsi que l’écrit Pirandello à propos de son art, « il n’admet de figures, d’histoires (et nous pourrions ajouter de symptômes) qui ne s’imprègnent pour ainsi dire d’un sens de la vie particulier et n’acquièrent de ce fait, une valeur universelle ».7

S’agissant du travailleur social, cela implique tout autant une émotion, et, comme pour toute création, un travail de l’imagination propre à son métier. Seuls ces mouvements psychiques lui permettent déjà d’accéder à une représentation de la complexité dont non seulement le comportement mais l’histoire, mais le visage de l’autre, sont le siège. Le travail d’objectivation d’une situation sociale ne s’élabore en effet ni dans un laboratoire, ni dans une éprouvette. Il se construit dans une relation dont l’objectif d’aide ne peut être dissocié – en tout cas dans son principe – de la rencontre entre les personnes.

La diversité des individus et de chaque individu en lui-même n’est donc elle-même significative que par rapport à la conception d’une altérité référée à son propre sens. Cela veut dire que les différences (qu’elles soient de sexe, de culture, de fonctionnement psychique…) intéressent d’abord par ce qu’elles expriment d’un sujet irréductible à telle ou telle norme comportementale.

Il n’est en effet de comportement qui, dans la situation sociale où se trouve le sujet, ne s’éclaire de sa réverbération sur la dite situation et ne se marque alors d’une singularité à travers laquelle l’autre n’est plus seulement l’alcoolique ou le violent ou le SDF propre à sa catégorie. La diversité même du sujet en matière de symptômes sociaux résulte d’une dynamique qui, pour être elle-même instable et parfois erratique, n’en fonctionne pas moins comme la recherche d’une unité psychique, condition d’une conscience et d’une identité.

Ainsi donc, comme le disait Pascal, s’« il n’est pas un homme qui diffère d’un autre plus qu’il ne diffère de lui-même dans le temps », il n’en est pas moins vrai que la diversité et la variabilité des comportements n’empêchent pas que le rapport de la personne à elle-même passe par le concept d’un sujet constant8.

C’est ainsi que les nuances qui peuvent affecter les modes d’investissement du Moi sur lui-même (narcissisme) ou sur un objet extérieur à lui (amour), les variations mêmes, à ces occasions, de la circulation psychique entre l’inconscient et le conscient…ne peuvent justifier qu’on traite les difficultés qui leur sont liées en négligeant l’équilibre qui en résulte. A défaut de le prendre en compte, on voit en effet certains traitements spécifiques9 renvoyer le sujet, dénié dans son expression profonde, à une angoisse plus invalidante que son symptôme.

En éducation même, on sait que l’intervention sur les « signes » de l’adolescence n’a quelque chance d’aboutir que si elle s’inscrit dans une reconnaissance de la situation globale dans laquelle se trouve immergé un sujet en voie de subjectivation. La « diversité » de l’adolescent, si déstabilisante qu’elle soit pour l’intéressé et son environnement, demande, comme l’image kaléidoscopique, à être perçue à partir du foyer qui en ordonne le désordre apparent. Au niveau de la prise en charge institutionnelle, la distribution nécessaire des interventions n’a quelque chance d’être efficace que si elle se fonde sur une conception partagée par les intervenants et qui prenne en compte la créativité même de l’adolescence, en tant que processus susceptible de regrouper les pulsions en jeu.

Ainsi donc, les modèles réducteurs que proposent certaines approches médico-psychologiques, ne sont pas appropriés au travail social, si tant est qu’ils le soient d’ailleurs à d’autres domaines. Cela n’empêche pas qu’on voie déjà, à la place des tenants d’un globalisme déplacé10, des applicateurs de recettes qui sont convaincus qu’on ne peut plus perdre son temps à comprendre, alors qu’il est urgent d’agir ! Mais on peut encore espérer que la réalité, toujours têtue, les aide, avec le temps, à corriger le tir.

Il n’en reste pas moins, que le retour à une vision tronquée de l’homme, à un mécanicisme hâtivement bricolé à partir des apports des neurosciences, à des conditionnements supposés meilleurs que ceux auxquels on les substitue…risque de nourrir de nouvelles et coûteuses illusions.

Dans son travail, l’intervenant social doit résister tout autant à l’émiettement de la pensée qu’à la pensée unique. La créativité relationnelle qui conditionne son efficacité technique suppose qu’il perçoive dans la diversité humaine les facteurs possiblement actifs d’une dynamique dont le sujet n’est pas seulement le produit mais l’acteur.

Cette dynamique n’est subjective qu’en tant qu’elle est aussi sociale et le sujet ne s’y accomplit activement que pour autant qu’il joue un rôle effectif dans la dynamique des groupes auxquels il appartient, y compris dans l’espace inter personnel où se structure l’aide qu’on lui apporte. La travailleur social n’est ni un distributeur ni un contrôleur, ni même un adaptateur au sens instrumental du mot.

Vis-à-vis du travail qui est le sien, la « norme », si souvent sollicitée pour mesurer des résultats, ne désigne trop souvent qu’un équilibre trompeur et ne garantit en rien que les différences soient respectées ni que la véritable unité du sujet s’y retrouve.

Plus une société est malade d’une « diversité » fondée sur le clivage et l’exclusion, et plus on devrait se demander si ses concepts opératoires ne participent pas de sa maladie.

La découpe comportementaliste de l’individu semble bien rejoindre à cet égard non seulement la fracture mais la fragmentation d’une société dont l’unité citoyenne se perd en même temps que la véritable reconnaissance d’un sujet politique inhérent à la personne.

La pensée qui induit cette diversification mal comprise menace le travail social. Elle doit aujourd’hui le conduire tout au contraire à réinventer sa propre dynamique à partir d’une action qui, pour être précise, n’en demande pas moins de se refonder sur une approche intégrative de son objet/sujet : la personne et le groupe référés à une communauté citoyenne.


1 Cf. LALANDE (André), Vocabulaire de la philosophie, Paris, PUF, 1968, p. 495 à 498 et 759 à 760.
2 Le modèle de cette unité restant celui d’un organisme formant un tout coordonné (en vue de sa conservation) ou, dans l’ordre de la matière, celui de l’atome (équivalent étymologique grec de l’individu).
3 Cf. COHEN (Daniel), Trois leçons sur la société post industrielle, Paris, Le Seuil, 2006.
4 Ainsi qu’en témoignent, au-delà du monde du travail, les jeux télévisés.
5 Fonctionnement, qui, dans des cas de plus en plus nombreux, s’avère être d’ailleurs un fonctionnement de survie.
6 Comme on l’observe de manière éclatante chez un certain nombre de SDF, pour ne parler que de cette catégorie d’exclus.
7 PIRANDELLO (Luigi), Préface à  Six personnages en quête d’auteur, Paris, Folio Plus Classique, Gallimard, 2006.
8 Sauf bien évidemment dans les pathologies lourdes.
9 Comme cela arrive avec certains traitements de la phobie.
10 Tenants par exemple d’une psychanalyse appliquée dans un contexte mal défini et trop souvent au mépris de ses principes.

 

Jean-Pierre BIGEAULT
In Revue Forum, n° 116, juillet 2007