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LA POÉSIE, LA MORT ET L’AUTRE MONDE

Il m’est arrivé de penser qu’écrire de la poésie revenait à disposer des signes sur les parois d’une grotte où, m’enfermant à l’abri du monde, je me construirais un autre monde à la fois semblable et différent, comme le faisaient sans doute les artistes anonymes du temps des cavernes.

Cette idée m’est d’abord venue de mon père. Ayant « fait », c’est à dire subi la Grande Guerre, il s’était ensuite retiré de tous les vains combats et vivait pauvrement dans une sorte d’abri que nous partagions. C’était une petite maison en torchis dont la pensée de cet homme se rapprochait tant par son lien avec la terre que par sa connaissance des auteurs grecs et latins qu’il associait à son travail presque religieux de paysan-penseur.

Mais un événement de l’Histoire me poussa plus concrètement encore dans cette direction. Ce fut à l’époque du fameux Débarquement de la seconde guerre mondiale, lorsqu’il nous fallut, normands que nous étions, nous protéger contre les bombes et les obus qui devaient nous frapper pendant plus de deux mois. La tranchée que nous avions nous-mêmes creusée dans un bout du verger qui entourait la maison devint notre refuge quotidien et c’est là que se constitua en abri l’intimité d’un partage où la mort devait trouver sa place dans la vie. Pensée pour moi en partie nouvelle mais qui rejoignait celle de mon père et dont il me semble encore, avec le recul de tant d’années, qu’elle portait en germe ce qui continue aujourd’hui encore de m’animer, ces images à disposition des parois de ma caverne que je m’applique à préserver au fond d’une sorte de sommeil éveillé, tel qu’il m’arrive de le retrouver aussi dans ce qu’on appelle en psychanalyse « l’attention flottante ».

La poésie s’est donc inscrite dans cette configuration plus ou moins cachée de l’expérience ainsi marquée par deux guerres. Je l’ai pratiquée non pas tant pour me défendre de la peur de la mort en me blottissant dans le ventre d’une mère retrouvée – ainsi que le suggère toute retraite – que pour l’apprivoiser comme une bête si peu que ce soit sauvage, témoin discret de la violence que nous portons nous-mêmes en nous, y compris peut-être surtout dans les plis des étendards que nous brandissons pour protester de nos idéaux. Mais sans doute aussi la volonté d’en préserver la musique – cet « air languissant et funèbre » qu’évoque Gérard de Nerval – dit-elle aussi bien le désir d’en exorciser si peu que ce soit la cruauté. Quelle poésie, quel art, fût-il préhistorique, ne s’attache à extraire, de la rude matérialité de son support, l’harmonie des courbes qui s’y dessinent comme sur un visage ? Qu’une tranchée, taillée dans l’argile, fût enveloppante ainsi, et que l’eau de la pluie s’y ajoutât pour en faire l’étrange caresse d’une crypte où s’adoucit le divin, aura peut-être permis d’opposer au feu céleste la matière d’une terre assez proche de la chair – ce dans quoi il me semble apercevoir aujourd’hui les linéaments d’un murmure où s’esquisse une poésie de l’accueil. Etions-nous accueillis dans ce monde au double, au multiple visage quand la colère et la bienveillance côtoient la ruse et la franchise, ou entrions-nous déjà dans « l’autre monde » de ce monde alors guerrier que l’union des contraires – « la mer allée avec le soleil » comme le dit Rimbaud – consacrait à jamais ?

Incertaine et pourtant solidement arrimée à ce qu’il me semble que je suis, telle aura donc été l’expérience personnelle à la fois modeste et essentielle à partir de laquelle je reprends aujourd’hui l’idée que la poésie – toute poésie, mais peut-être faudrait-il dire tout art – se constitue, autour de la mort, en construction plus ou moins sacrée, sanctuaire d’un « autre monde ».

L’occasion d’aborder ce point m’est offerte par la parution de mes deux derniers livres : « Cent poèmes donnés au vent » et « Le jeune homme et la guerre ».

Après avoir resitué ces écrits dans le contexte concret où ils ont puisé leur substance, je voudrais montrer que l’expérience personnelle du poète, pour historique et tout à la fois subjective qu’elle soit, passe par une autre confrontation qui, à travers le langage même, met en cause le destin de la parole humaine, sa vie et sa mort dans la matière qui lui est propre , et au-delà.

Ainsi dois-je faire ressortir d’entrée de jeu ce que le résumé des événements risque de faire oublier : que leur nature défraye toute chronique en ce sens qu’ils défient toute temporalité et ne peuvent se dire que comme s’ils étaient déjà hors de ce monde, relevant ainsi d’une parole qui, pour retracer le chemin que fait la mort dans la vie, doit prendre les mots du discours et les jeter contre la silencieuse paroi de l’effroi.

J’ai donc écrit « Cent poèmes donnés au vent » pour les envoyer à mon ami Christian David que sa maladie, comme il le savait, condamnait à mort. Comment vivre avec sa mort, les yeux ouverts, et comment accompagner celui qui s’en va, dont la perte déjà nous arrache le cœur ? Quelle poésie de la vie – à cette extrémité – peut encore servir «  la timide espérance » dont parle Sophocle ? A ma table, le dos tourné à la mer, je ne faisais qu’entrer dans l’absence, cette absence dont mes objets les plus familiers me parlaient comme d’une forme de l’être, ainsi que dans l’attente ils nous emplissent; je ne faisais que prier le dieu inconnu. Mais être psychanalyste, comme l’avait été mon ami, n’était-ce pas se perdre déjà, faire – disait-il – « le deuil de soi-même », écouter ce qui ne s’entend que de ce lieu perdu de soi ? Mon ami se perdait depuis si longtemps que sa présence y gagnait cette force qu’on trouve dans les arbres et dans l’intimité de leur musique. Ce vent pouvait être l’esprit soufflant sur la matière. N’était-ce pas cette poésie, qui lui revenait de droit, que je devais pour ainsi dire lui retourner comme l’écho non pas tant de sa parole que de cette écoute par laquelle il entrait dans le silence comme quelqu’un que nous avons perdu et qui revient, et nous dit quelque chose qui n’est ni une chose ni un mot. J’aurais voulu que cette matière entre l’ombre montante et le reste de lumière, ce visage commençant à s’effacer, puisse apparaître au sommet de son arbre, et que ma poésie feuillue, retombée jusqu’à ses racines, nous le garde longtemps. La mort de mon ami fut après les autres, le 101ème poème des « donnés au vent ».

L’histoire que je raconte de manière plus directe dans « Le jeune homme et la guerre » me vient d’une réalité plus ancienne, à la fois plus impersonnelle et pourtant, à certains égards, presque plus intime. C’est un drame de la guerre auquel je me suis trouvé mêlé en 1944. J’avais 14 ans. Je me trouvais sur une petite route campagnarde, suivant à vélo une charrette de foin conduite par un garçon de 18 ans que je connaissais bien, puisque nous habitions le même village. Les avions sont arrivés et la mort s’est taillé son chemin dans le mélange d’hommes, de chevaux et de foin que nous formions par cette belle après-midi d’Août où celui que je n’appellerai plus jamais que « le jeune homme » s’est installé en moi. Car c’est ainsi qu’une voix que nous entendons parler à l’intérieur de notre corps – comme il arrive lorsqu’on écrit – provient d’une bouche qui, telle une blessure, aura pu s’ouvrir à côté de la nôtre, comme si nous l’attendions pour grandir. Une rencontre n’est pas toujours dans ce qu’elle sait d’elle-même au moment où elle arrive. Il y a des intrusions qui, comme des balles, s’implantent dans notre chair et, tout en la perçant, l’augmentent jusqu’à la faire déborder sur ce que nous appelions assez innocemment notre âme et qui devient cette Voix, la voix de l’autre en nous : et cela se produit comme en dehors de toute attente et pourtant il n’est pas dit que nous n’étions pas prêts. La Guerre, ce monstre, nous revient d’un enfer déjà connu ; elle nous en apprend beaucoup plus sur l’homme, comme le Ciel et la Terre, que toute notre philosophie. Mon jeune homme n’était pas si loin de Shakespeare, lorsqu’il s’est adressé à moi ce jour-là par dessus les cadavres, son ombre même déjà partie à sa recherche. Comme il y a des souvenirs qui n’ont même plus besoin de la mémoire pour nous porter, certains morts habitent notre pensée et ils en font partie sans avoir à le dire : le passage de leur vie est pris dans la trame de la nôtre. On n’entend plus que ce frémissement qui traverse le bruit des bombes, jusqu’à s’écrire dans la terre, poème du jour éclaté.

« Poème du jour éclaté », le chant qui me semble s’imposer au poète ne serait pourtant pas qu’un rite circonstanciel. Si la mort en effet ouvre dans l’homme, dans sa chair, dans son esprit, la béance ultime dans laquelle, tout vivants que nous soyons, il nous semble déjà sombrer, n’est-ce pas que l’ombre appartient à la vie, si lumineuse soit-elle ? N’est-ce pas que l’amour – jusque dans le sexe et sa transfiguration – déporte l’homme, le jette dans l’inconnu, creusant ainsi en lui ce passage de l’extase, tout aussi bien mystique que physique, que le poète chante depuis la nuit des temps ? Quelle violence du vivre n’appelle-t-elle pas ce « poème du jour éclaté » dont nous attendons qu’il porte le monde à la limite à peine apaisée de son cri ?

C’est donc de la Poésie, en tant qu’elle crée elle-même la déchirure, l’éclatement de cette forme de jour entre nous que crée le langage qu’il faudrait parler. Certes cela a déjà été fait. Je ne saurais qu’y ajouter le modeste témoignage d’un praticien qui croit que la poésie nous aide à vivre par la force qu’elle oppose à la vaine agglomération des faux espoirs : « l’autre monde » promis par « ceux qui savent » n’est que « le  même » désespérément arc-bouté contre la mort. La Poésie ne promet rien : elle donne ce que nous pouvons entendre d’une voix déjà perdue, ou jamais entendue, l’autre, ce qui hors de nous nous emporte, l’absence dans la pensée plus ouverte que toutes les certitudes.

J’en reviens à mes morts comme à mes guides.

Entre mon ami – philosophe, médecin, psychanalyste – qui était, comme on dit, un homme de culture et le jeune paysan confronté à la guerre, pour qui l’école s’était terminée alors qu’il avait 14 ans, il y a ce que la psyché comme la terre justifie de silencieuse écoute, de retour au murmure, de retour à la source. Les formes qui nous fabriquent nous attendent au fond du monde où il nous faut descendre si nous voulons qu’elles nous reconnaissent. Je pense que ces deux hommes, si différents à tant d’égards, se retrouvent en moi pour qui la campagne fut autant que tous les livres et les livres autant de champs de blé bordés de coquelicots. Mais la terre et l’âme, si nous les travaillons, ne sont des paysages, une fois retournés, que lancés dans une œuvre vive, ainsi que le fait la poésie avec le langage. Qui reconnaîtrait ce socle originaire sur lequel va pousser la vie, quand nous y laissons entrer cette « lumière » dont le poète Philippe Jaccottet dit à propos précisément de la poésie et de sa lumière qu’ « elle franchit les mots comme en les effaçant » ?

Prendre les mots, comme ces mottes d’une terre labourée, et les conduire jusqu’à ce dépassement de l’évidence par lequel ils s’éclairent d’une autre assurance, d’une fonctionnalité bravement conquise, « produire », dit-on, qui veut dire aussi bien « faire avancer » que « faire apparaître » fut d’une certaine façon la tâche de ces deux là et encore aujourd’hui la mienne.

Je parle donc de la poésie à travers eux qui sont chacun à leur façon, des sourciers, voire des magiciens, des alchimistes ou des prêtres, si l’on considère qu’ils travaillent à transformer ce qui est en ce qui va devenir, métier d’arrachement au statu quo et de soulèvement de la jeunesse, sans parler des apparitions qui, comme les fleurs déjà citées, entrouvrent ce monde à l’autre.

Par exemple Rimbaud.

« La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui ne dit pas son nom ».

L’entreprise matinale pourrait être tout aussi bien celle du langage, si nous nous avançons en poètes sur le sentier d’une poésie qui, entre la nuit et le jour, se fraye un passage. Dans l’Aube (c’est le titre du poème de Rimbaud) qui voit se lever la parole, ne sommes-nous pas encore des ombres en , marche ? Car si le langage participe du soleil, de quel pacte avec la nuit n’est-il pas le garant ?

Comme le dit Borgès :

« Nous ne saurons jamais qui forgea la parole
Pour l’intervalle d’ombre
Qui divise les deux crépuscules.
Nous ne saurons jamais en quel siècle elle fut le signe
De l’espace étoilé. »1

La mort annoncée ouvrait à mon ami la nuit des signes. Les mots qui lui venaient, si semblables qu’ils fussent encore à ceux d’autrefois, ne se laissaient plus porter tranquillement par le flux de la parole ordinaire. Ils s’en détachaient comme pour se déposer sur une autre surface qui était déjà, y compris pour lui-même, celle de la mémoire. A la distance où déjà ils se situaient, ils se confondaient peu à peu avec les personnes et les choses que, dans la séparation d’un exode, on est appelé à laisser derrière soi : Par une sorte de paradoxe, leur vanité saute aux yeux, et dans le même temps, ils prennent une importance à la mesure de la perte dont ils sont à la fois les victimes et les témoins.

Le jeune homme était tombé d’un coup. Les mots qu’il aurait dits s’étaient perdus dans le corps avec la terre et le sang, et cela parlait d’une autre voix que la sienne et qui pourtant le portait par-dessus tout, le tirant vers le haut du ciel où son visage flottait.

Il arrive que le langage, soumis à l’émotion, se disloque aux quatre coins de la phrase mais le lit rude qui s’ouvre ainsi sous la langue s’emplit d’un écoulement de signes. Puis monte la musique.

« Le poème, dit René Char, est ascension furieuse ; la poésie le jeu des berges arides »

Devant l’ami qui va mourir, l’étranger plus proche au moment où il s’éloigne, ce que nous pouvions nous dire autrefois se dessine dans le vide comme la paroi rocheuse d’un cratère au sommet du volcan endormi. Il faut marcher avec notre parole au-dessus du gouffre. Les mots sont de la lave qui, jaillie des profondeurs, n’attend plus pour être féconde que d’être éteinte et refroidie.

Voici donc la poésie, « cette chose légère, ailée et sacrée » dont parle Platon. Nous la voyons s’effacer au loin comme dans cet appauvrissement du sens, qui fait de l’ultime échange un chuchotement. Mais comment passer d’un monde à l’autre sinon en s’estompant à l’horizon ? Et par quel chemin d’eau éclatée, sinon en s’arrachant à la transparence du jour ?

Qu’elle obéisse en effet à une rationalité comme celle qui, à sa façon, gouverne la mer, n’empêche pas la poésie de rouler ses vagues sur ce qui la révèle à son marinier comme beaucoup plus que la plaine liquide d’un langage. Ses creux disent la folie d’une parole déchaînée, délivrée même pour ainsi dire de sa matière, et emportée vers des formes qui, chez Homère, semblent sortir directement de la bouche des dieux. Les coquillages de nos versificateurs du dimanche ou de l’école ne disent pas tout ; ils ne donnent à entendre que la litanie d’une mer apaisée : La poésie pédagogisée vue de la plage avec, sur le grand tableau noir, les voiles forcément blanches d’une récitation évoque la liturgie d’un culte plus ou moins désaffecté. Mais il n’est pourtant pas jusqu’au plain-chant de Charles Péguy qui ne contienne, comme le ronflement de la houle, ses cris de colère. La poésie la plus explicitement narrative ne s’écoule dans le flux régulier de l’alexandrin que pour s’en évader sans bruit comme chez Racine : « Ariane ma sœur de quel amour blessée vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée » ? Le rythme et l’harmonie chez Lamartine, l’atonalité chez André Breton répondent à la nécessité d’ordonner selon les règles d’une composition fondamentalement musicale ce qui aura été pour l’un comme pour l’autre – et pour ainsi dire en amont de la pensée – l’objet d’une contemplation plus ou moins hallucinatoire. Elvire et Nadja sont sœurs vis-à-vis d’un tel destin. Le poète, fut-il aussi réaliste que François Villon, n’a pas attendu Rimbaud pour être un « voyant » : le vent qui fait danser les cadavres dans la « Ballade des pendus » remet la mort dans la vie, car mourir, dit-il, c’est « perdre vent et haleine » (testament 315) et cette force du souffle ne fait pourtant qu’en dissimuler la faiblesse car, dit-il encore, « autant en emporte le vent » (testament 392); et il arrive ainsi que nous voyons notre monde sous son double visage. Nous voyons ce que ce contemporain de Jérôme Bosch voit dans les ténèbres : l’éclat presque mystique des neiges d’antan. Mais il n’est pas – plus près de nous – jusqu’à l’auteur du philosophique « cimetière marin » qui ne se demande quelle voix lui a soufflé ce poème dont le mouvement procède, dit-il d’une « abstraction motrice ». Vue de Sète par Paul Valéry, « la mer, la mer toujours recommencée » n’est rien moins que le toit d’un temple qu’un « seul soupir résume ».

Faut-il donc que la poésie la plus élaborée avoue qu’elle ne tient son modeste pouvoir que de se perdre elle-même « entre le vide et l’évènement pur » dans ce qui n’est, selon le même Valéry, qu’un « écho », qu’une « étincelle », qu’un « songe » ; ce songe qui, selon le poète, n’en est pas moins un savoir.

Qu’on nous l’ait appris depuis longtemps ne nous dispense pas d’y revenir : les poètes sont inspirés par les vieilles Muses toujours aussi jeunes ou, pour le dire dans le langage d’aujourd’hui, par l’inconscient. L’écriture automatique de Philippe Soupault n’a-t’elle pas fait que mettre un mot sur une réalité que les vieux grecs savaient depuis longtemps et dont la Pythie et les cultes orphiques, sans oublier Pindare et Empédocle, ont autrefois cultivé le mystère.

C’est donc du coté du mystère que nous sommes renvoyés et, par là-même, à ce qui m’a convaincu que la poésie entretient avec la mort, et avec les morts, un rapport qui peut éclairer sa fonction peut-être la plus essentielle.

« Ne te plains pas », dit René Char au poète, « ne te plains pas de vivre plus près de la mort que les mortels »2.

Car la Poésie ne fait pas que rompre avec le discours plus ou moins rationnel -et qu’en littérature on a longtemps cru devoir circonscrire à ce qu’on appelle la prose- elle va chercher la parole là où elle nait et, ce faisant, elle nous révèle la fragilité du langage. Les mots qu’elle reprend à son compte, dont elle fait jusqu’à un certain point comme un enfant, ses jouets, sont certes libérés de la signification plus ou moins restrictive qui en facilite l’usage, mais leur délivrance pourrait aussi bien les condamner à une errance, cette errance des âmes que valait autrefois aux défunts l’abandon de leurs malheureuses dépouilles, ou, sur un mode moins funèbre, l’abandon des enfants eux-mêmes voués au destin de leurs jouets. La Poésie met le langage devant cette mort qui le menace et, ce faisant, elle lui donne aussi cette possibilité de renaître dont nous savourons la fraicheur dans les tâtonnements de ce linguiste innocent qu’est l’enfant, lorsqu’il puise dans son lexique incertain comme dans un sac de billes. Mots trouvés -enfants trouvés- qui, comme Moïse ou comme Œdipe, tirent de leurs difficultés de départ la force légendaire de leur destin.

« La violence poétique, dit Octavio Paz, est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots. Le second acte est le retour du mot : le poème se convertit en objet de participation Exode et retour ».3

Mais cette violence originelle de la Poésie ne relève pourtant pas seulement d’une décharge pulsionnelle que le plaisir des mots sollicite tant au niveau de la production des phonèmes (le plaisir de l’allitération) que de leur articulation. C’est aussi d’un jeu guerrier qu’il s’agit. Le langage est attaqué. Il est poussé dans ses retranchements. Et il s’agit en effet de le confronter à sa faiblesse, à ce voile d’irréalité que, contrairement aux apparences, il fait porter aux choses dites, à cette difficulté qu’il nous impose de nous couper du monde, fût-ce de nous-mêmes, quand il nous conduit à séparer malgré nous notre corps et notre esprit, comme s’il s’agissait de deux réalités qui s’excluent. Contre cette défaite du langage, cette défaite qui devient aussi la nôtre, la Poésie victorieuse propose une alliance entre les mots et les choses, cette même alliance que nous cherchions, mon ami et moi, alors que ce que nous avions à nous dire ne pouvait plus se dire selon l’ordre assuré de l’habituel discours. Dès lors en effet que la mort, échappant à la prise de ces mots qui ne font qu’en réduire la réalité à l’état d’une indicible absence, méritait d’être parlée pour ce qu’elle était d’un parcours ( ou comme on dit de manière si distante d’un processus), il n’était plus de parole qu’au-delà de la parole ou en-deçà, ne fût-elle plus qu’un geste, comme de prendre la main, comme quand Rodin sculpte La Main jusqu’à l’épuisement – tant de mains qu’on peut voir dans son atelier de Meudon et qui sont aussi le plein d’un silence.

« Il existe dans l’homme, dit Francis Ponge4, une faculté de savoir que les choses existent justement par ce qu’elles ont d’irréductibles à l’esprit.
La reconnaissance (et l’amour, la glorification) de cette sorte d’existence des choses
Telle peut-être la fonction de la poésie ».

Art plastique à sa façon, la poésie anticipe la fin de toute parole au profit d’un signe qui va et vient entre les corps, signe d’adieu sans doute mais pas seulement, à en croire ce que le poète Rainer Maria Rilke (au passage ancien secrétaire de Rodin) dit du regard de l’animal, ou de celui de l’amant, ou de celui du mourant, lorsque leurs yeux se fixent sur cet « ailleurs » auquel dans sa 8ème Elégie il donne ce nom de « l’ouvert », cette « libre sortie » (ce sont ses propres mots) vers un autre monde qui reste pourtant le nôtre.

Sous cet aspect on peut dire que la poésie dessine à notre horizon l’envers de ce décor qu’est aussi le langage. Son esthétique même ne lui suffit pas : elle doit le soumettre à l’ordre d’une vérité plus exigeante, car quel silence, à la toute fin de ses mots emportés si loin de la semence qui les aura lancés comme des étoiles, quel silence au terme de ce parcours où le moindre des poètes s’expose à un ailleurs ! Combien de mots simples et qui pourtant auront revisité la réalité si multiple des choses ont pu, jusque dans l’horreur des Camps de la mort, rouvrir de ces portes secrètes par où déjà des enfants prisonniers s’étaient échappés ! Un autre ami, Jean Lorenceau, lui aussi disparu et qui avait appris et qui savait de nombreux poèmes, les disait à Dachau dans ces temps de misère où, du côté de ceux qui étaient restés au pays, les mots de Paul Eluard et d’Aragon soutenaient, contre la langue confisquée de l’Occupation, la liberté d’une parole rendue à la vie. « L’ouvert » n’est pas qu’une réalité restituée à elle-même au-delà des mots qui l’emprisonnent, il est le mouvement même qui marie notre réalité à celle d’un monde en foisonnement de sens ; une rose n’est pas qu’une fleur devant nous, elle est celle dont le poète dit « et rose elle a vécu », et nous touchons à travers elle la fragilité de notre matière et de notre destin, cette vérité masquée qui n’est « l’ailleurs » vers lequel nous allons que parce que nous lui appartenons. Résister, c’est ainsi déchirer les masques qui défigurent la réalité, tel que nous le voyons aujourd’hui dans la réduction du monde aux objets d’une communication asservie. La poésie – ne faut-il pas le dire ici ? – devient aussi nécessaire que l’air pas ces temps où la pollution qui touche aussi le langage compromet aussi bien notre respiration au sens le plus large du mot. Mais sans doute nos difficultés spirituelles de mammifères humains ne sont-elles pas nouvelles à cet égard ? On n’a pas attendu Arthur Rimbaud pour lancer ce cri : « la vraie vie est ailleurs ». Sans le dire aussi ouvertement, que fait le vieil Homère ! Dans son poème ne crée t-il pas, au-delà des aventures guerrières dont il fait le récit, un monde tout aussi « autre » que l’est celui auquel nous aspirons, quand nous voyons aujourd’hui ce que nous voyons. Lorsque le visage d’une jeune fille comme Nausicca s’éclaire d’un sourire devant l’irruption d’Ulysse, l’éternel soldat, comment ne pas sentir que ce sourire vient d’ailleurs, de cet ailleurs que Rilke retrouve dans la sculpture grecque, lorsqu’il évoque dans sa Deuxième élégie « l’amour et l’adieu légèrement posés sur les épaules comme s’ils étaient d’une autre matière que chez nous. » La matière même de la poésie transcende les mots qui la constituent.

Ainsi, comme le dit Philippe Jaccottet, qu’il faille plus écouter que chercher à savoir, sinon à comprendre, reste la condition d’accès à une poésie qui, dans sa lenteur presque rituelle, opère déjà cette espèce de transmutation du divin en humain dont notre culture chrétienne et post chrétienne s’est nourrie. Aussi bien n’écoutons-nous pas les ultimes paroles de celui qui s’en va, comme si la route qu’il suivait selon le rite secret d’un retour, nous importait davantage que le pays traversé, puisque les mots eux-mêmes rendus à leur musique nous disent ce qui ne peut plus se dire.

Ainsi, par un effet particulier de délivrance, la Poésie restitue la parole à cette source dont le tarissement pourtant reste si proche. Le mot du poème est suspendu entre la vie et la mort. « Oh ! les pierres précieuses s’enfouissant et les fleurs ouvertes », dit Rimbaud au tout début des Illuminations. Le langage de la Poésie n’est-il pas comme l’écrivait Pierre Reverdy5 :

« sur l’écran glacé d’un horizon qui boude
ce fin profil de fil de fer amer
si délicatement délavé
par l’eau qui coule
larmes de rosée
les gouttes de soleil
les embruns de la mer »

ou encore, selon Yves Bonnefoy6 :

« Ce papier mince, et par endroit si mince que dissipé, déchiré, parce que c’est la même matière-limite qu’autrefois on appelait l’âme »

Comme mon ami et moi dans notre ultime échange, la poésie nous aide à franchir la frontière qui entre les mots et les choses, comme entre nous, prend cette forme nouvelle de « fil de fer amer » ou de « papier déchiré ». La poésie nous unit en même temps qu’elle nous aide à nous séparer : c’était comme si, naissant, nous devions perdre ce que nous avions appris pour gagner cette connaissance nouvelle d’un monde qui n’a jamais été, qui devient. Quelque nostalgique qu’elle soit, la poésie, fût-elle élégiaque comme sans doute le meilleur d’Apollinaire, regarde vers ce que ce poète appelle « l’autre bord »

« Et notre amour aussi se mêlait à la mort
au loin près d’un feu chantent des bohémiens
un train passait les yeux ouverts sur l’autre bord
nous regardions longtemps les villes riveraines ».7

A quoi fait écho René Char (dans « Les temps épars ») lorsqu’il dit :

« Faire un poème c’est prendre possession d’un au-delà nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle, et cependant à proximité des urnes de la mort ».

Ainsi ce que Rilke appelle « l’ouvert » est le monde que voient ceux qui ne séparent pas la vie de la mort. La poésie ouvre le tissu du langage. Par ces trous, le langage nouveau laisse passer ce que Rilke appelle « le pur, l’insurveillé » et aussi « le regard vers l’avenir ». Car les mots libres, les mots défaits de la signification partielle où ils nous tiennent enfermés avec eux, créent le sens élargi de tout le possible

« Elle est retrouvée
Quoi ? L’éternité », dit Rimbaud.

Ainsi pouvons-nous dire d’un poème qu’il n’est à tout instant que le dernier souffle de quelqu’un : les mots qui le forment atteignent à l’épuisement d’un élan presque démesuré par lequel et dans lequel il plonge comme ce fameux plongeur de Paestum que nous identifions à une courbe qui traverse l’espace et le temps. La poésie s’écarte du langage installé par un effort particulier d’affranchissement : il n’est pas jusqu’à la période oratoire d’un Bossuet en plein classicisme, sous la surveillance étroite d’un ordre qui associe l’Eglise et la Cour du Roi au culte de la clarté, sinon de l’évidence, qui n’échappe d’une certaine façon à son objet en le projetant dans « l’autre monde » d’une construction musicale où l’infini de Pascal vibre comme un corps.

Ecoutons plutôt -le lancement de la fameuse oraison funèbre pour Henriette- Marie de France, reine de Grande Bretagne :

« Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons ».

C’est ici le rythme qui ouvre la langue à l’immensité d’une réalité qui invite l’homme au dessaisissement de ses maigres pouvoirs. Les mots ne subissent aucun effet de déplacement : ils disent bien ce qu’ils disent, mais ils se plient à la loi d’une harmonie supérieure.

Rimbaud fait-il autre chose ?

« J’ai embrassé l’aube d’été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit…/…En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps… »

L’inanimé reprend vie dans un murmure. Entre le Dieu de Bossuet et l’Aube de Rimbaud, c’est l’immensité de l’autre monde qu’il faut sentir, son corps prenant corps dans le souffle de celui qui le dit, jusqu’à sa retombée.

Le poème, fût-il en prose, fût-il enfermé dans les limites d’une culture, d’un moment culturel, introduit à une forme de totalité à la fois ouverte et contenante : une intimité retrouvée avec le monde.

Certes « l’œuvre pure, comme le dit Mallarmé8, implique la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots » ce que confirme à sa façon René Char « Eclair et rose en nous dans leur fugacité, pour nous accomplir, s’ajoutent »9. L’accomplissement passe par la liberté rendue au mot dont Octavio Paz10dit de son côté :

(il) se lève
il marche
sur un fil tendu
entre le silence et le cri
sur le fil
du dire rigoureux.

Le poète écoute ce que lui dicte le mot, qui n’est presque plus un mot sur « l’âme blanche de la page » – précise Paz – mais le revenant d’un autre monde.

Comment ne pas penser à Victor Hugo et à son expérience spirite de Jersey, lorsqu’il interroge sa fille morte Léopoldine. Peut-être pouvons-nous créditer la poésie d’un pouvoir de « recouvrance », comme on disait autrefois, tel que celui qu’on accorde dans la plupart des cultures, à la contemplation mystique. La poésie a cette vertu de la prière qui lui fait nous rendre présent ce qui nous manque et que notre mémoire ne suffit pas à ranimer dans notre corps. Les énumérations des comptines n’ont-elles pas déjà ce pouvoir quelque peu magique de relancer en nous, dans une continuité rassurante, le sang d’une vie qui nous donne à craindre que, comme le fil des Moires ou des Parques, elle ne soit coupée. « Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme » en disent beaucoup plus que la géographie ou même l’histoire qui s’y trouvent évoquées. Le courant de la vie dans sa répétition reprend forme et cependant c’est la scansion des mots qui en crée la dynamique musicale, car ce qui s’en va doit aussi être traversé, ainsi qu’il revient à la langue de le faire et singulièrement à la poésie.

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine, faut-il qu’il m’en souvienne » retourne la fuite du temps dans un sentiment de permanence qui, comme le pont, parvient à l’enjamber : « les jours s’en vont, je demeure ». La disparition de ceux qui nous sont chers occupe notre pensée dans une pénombre de souvenirs que n’éclaire parfois qu’une image, remontée de ce fond commun (fait de détails) avec l’enfance et que nous retrouvons, comme Gérard de Nerval dans :

« Un air très vieux, languissant et funèbre
qui pour moi seul a des charmes secrets »11

C’est sur le temps dont nous aimons secrètement l’effusion que la poésie nous permet de jeter un pont, nous aussi, entre ce monde et l’autre monde, entre notre parole silencieuse et le silence parlant de ceux que nous n’avons qu’en partie perdus. Or ce pouvoir nous est donné. Nous nous murmurons des chansons sans paroles qui en disent plus que tous les discours. L’enfant qui ne voit plus sa mère la réinvente ainsi avec les moyens du bord. C’est un poète – non pas seulement un rêveur mais l’acteur d’une restitution vivante – on pourrait dire une résurrection – qui défie le monde des fantômes : que serions-nous devenus, si nous n’avions appris depuis longtemps à faire de tant d’absences, non seulement autour de nous mais en nous, ces présences qui nous font vivre. La poésie rend justice d’une absence que ne comble pas le langage et elle en fait ce que nous avons vu : d’une béance – le monde dans lequel nous tombons jusqu’à la mort – une ouverture, cette « libre sortie » de Rilke que nous cherchons toujours.

Elle est retrouvée !
Quoi ? L’éternité
C’est la mer mêlée
au soleil.12

Le secret de ces vers nous reste sans doute en partie inaccessible. « De joie, dit Rimbaud, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible ». D’emblée le poème brouille les pistes. Que faire d’une éternité qui ne serait que cela : l’exaltation de l’eau et de la lumière dans une mer consubstantiellement unie au soleil comme Dieu et le Verbe. Et pourtant c’est de la retrouver avant de la reconnaître que nous en éprouvons en nous l’étendue : En si peu de mots nous sommes enlevés. Mais où ? Nous nous souvenons assurément d’avoir été pris par ces ensoleillements marins qui nous semblaient revenir de si loin qu’ils nous portaient au-delà du temps et du corps étroits, ou de cet esprit ratiocineur, dans lesquels nous nous sentons enfermés.

« Là tu te dégages
et voles selon. »

comme dit plus loin Rimbaud. Nous redisons ces vers graves, naïfs et -puisque le dit l’auteur- « bouffons », comme on marche la nuit en répétant le nom des étoiles, comme si nous les retrouvions. Sommes-nous vraiment de ce monde ou de l’autre ? Et si je dis « l’autre », ou si je dis comme notre poète : «  je est un autre », en sais-je davantage sur moi ou sur l’autre que sur la terre et le ciel ? « Science et patience », s’amuse encore Rimbaud vers la fin du poème sur le ton de Montaigne : « je sais que je ne sais pas grand-chose » – alors l’éternité ! Pourquoi pas la poésie de notre mort, les morts perdus et retrouvés d’une langue qui a peut-être été la nôtre, ou le sera ?

La force qui s’attache à son jaillissement condamne la poésie à cette fragilité qui renvoie la pensée à un murmure de source, à ce balbutiement de nouveau né qui pourrait être aussi bien celui du mourant. Car l’idée d’où vient le poème se dessine d’abord en creux dans le corps du poète. Elle prend la forme d’une perception qui ne prétend pas comprendre le monde, ni même le prendre dans sa réalité convenue. C’est un son ou une vue détaché d’un ensemble inconnu, peut-être perdu et qui s’impose en étranger, et dont pourtant quelque signe, émanant de si loin, n’est pas sans évoquer la communauté d’une appartenance. Ainsi, le visiteur, si souvent dans les cultures traditionnelles, est-il reçu comme le messager d’une intimité peut-être un moment égarée et qui, de là-bas où on l’avait laissée, revient. Quelle trace d’un au-delà re-présenté dans sa familiarité vient ici visiter le poète ?

Hölederlin, de s’être perdu sur le chemin du divin, nous revient ainsi un moment parmi les hommes :

Arrive, feu !
Nous sommes avides
D’assister au jour
Et, l’épreuve aussitôt
A travers nos genoux accomplie,
Se devine le vacarme dans la forêt…
Nul, sans ailes, n’a le pouvoir
De saisir ce qui est proche
De plain-pied
Et passer à l’autre bord.13

Mais n’est-il pas jusqu’au théâtre classique – tel celui de Racine – dont le rideau narratif s’entrouvre pour laisser passer le chant d’une poésie – quelques fois appelée pure – qui aura pu être la visite improbable et pourtant depuis longtemps attendue de ce que le psychanalyste Masud Khan appelle « le soi caché ». Ainsi dans Andromaque, lorsque Racine dit :

« Dans l’Orient désert quel devint mon ennui » la musique donne à l’espace cette configuration d’un ailleurs qui rompt avec le fil de l’histoire, et de son récit, et c’est une suspension comme dans toute mort. On pense à un théâtre de l’intime. Loin du « moi haïssable » que notre auteur janséniste partage avec Pascal. Loin des discours académiques. On aperçoit le grand Racine dans l’exil sans doute impossible de sa vie la plus secrète. Il faudra Rimbaud pour pousser la réalité de l’exil poétique jusqu’à l’emprisonnement dans son désert d’Abyssinie, là où les mots ne seront plus que des pierres et des armes. Cette coïncidence peut nous éclairer ; la poésie confronte l’homme à une vérité dont les mots de la langue si bien apprise tendent à le séparer. Une musique de la perte inscrite dans l’orient de la naissance comme dans l’occident de la mort résonne sous la peau du poème : le corps et l’âme se rejoignent sous le moi, dans cette profondeur des mots errants, visiteurs de l’aube ou du soir qui esquissent la forme sans forme d’un au-delà, ou d’un en-deçà qui ne parle pas mais peut-être au loin, si loin, chante.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière la poésie sinon ce que nous découvrons la nuit en regardant le ciel ou, dans cette présence-absence de l’autre, alors qu’il est là et qu’il s’en va ? Comment en effet ne pas penser à ce que, devant l’ami sur son chemin de mort et bientôt immobilisé dans une figure difficilement adoucie du néant, je ressens dans mon propre corps ? Comme la mer qui se retire, penser mon ami découvre une étendue si proche du désert qu’il me semble qu’elle n’est faite que de souvenirs, comme d’autant de mirages auxquels s’accrocher.
Pourtant ce qu’a été cet ami me revient d’une autre manière que si je n’avais fait que l’enregistrer sur la surface étale d’une absence. Il m’apparaît non pas comme l’étoile ou la galaxie suspendue au-dessus de moi, ou le beau texte d’un livre dont ma bibliothèque s’illustrerait. Il m’apparaît à l’intérieur d’un espace qui me contient, plus proche du livre que j’écrirais, que j’écris, et qui n’existe encore en moi que dans le mouvement qui le fait. Cette commune appartenance qui nous associait au monde nous associe toujours à ce qui, au-delà de chacun, se constituait comme une intériorité beaucoup plus grande que celle de nos deux moi. Au-delà même du « soi caché » de chacun, c’est bel et bien où la poésie nous emmenait que nous nous retrouvions, non pas seulement dans l’objet de notre rêverie mais dans l’acte même de rêver qui fait partie tout aussi bien du corps et de l’esprit, et qui n’est pas qu’une pensée, comme l’a montré Bachelard, mais une volonté et un geste. La poésie transforme celui qui l’écrit et celui qui la lit, ou l’entend, par le fait même qu’elle l’emmène dans cet ailleurs qui est toujours la place de l’autre, quelque lien qui nous unisse à lui. C’est une illusion, comme le montre Montaigne, de s’appartenir entièrement. L’amitié fonde la présence de soi à soi sur une expérience qui, comme celle de Saint-Augustin dans sa relation à Dieu, fait de l’invisible altérité le moteur d’une participation au monde. La poésie nous recentre dans le monde en y convoquant le plus intime de notre intimité, ce voyage paradoxal avec l’autre. Comme l’amitié, elle va chercher l’autre jusqu’au fond de nous. Elle sollicite ce qui échappe à notre conscience et ce qui se dissimule si bizarrement dans ce que Christian David dans son dernier article appelait « l’étrangèreté » de notre corps. Car c’est aussi notre exil ordinaire de nous sentir hors de chez nous, lorsque, par une mise à distance délibérée, nous réduisons le monde qui nous entoure à un « environnement », alors qu’il est aussi notre peau et peut-être même davantage.

Mon Jeune homme participait de cette campagne où je vivais comme, non pas tant dans la camaraderie du voisinage, que dans cette extension du corps à un village et à la terre où se tissent des liens pour ainsi dire organiques. Or n’est-ce pas, jusque dans la mort d’un ami, la réalité retrouvée d’une forme de communauté physique, matière humaine émergeant des pensées et même des sentiments, comme si la chair, telle une terre, tremblait dans ses fondations ? Quelle voix remontant de ces profondeurs me parle, et de qui, et de quoi, alors même que la terre s’ouvre, alors même que le corps se disloque si loin, et pourtant si près, alors même que le Jeune homme, tombé de sa montagne de feu sous les balles d’une armée libératrice, annonce et prophétise à sa façon le mélange des mondes ?

Oui la poésie nous ouvre à ce monde qui pour être « nôtre », n’en est pas moins aussi l’autre monde, ce visiteur inattendu, ce prophète venu d’ailleurs, cette voix d’outre-tombe qu’interrogeait Victor Hugo et que Rilke attendait au château de Muzot, quand l’ange de l’invisible lui dicta ses Elégies.

Mais ces grands noms de la poésie ne doivent pas nous faire oublier que l’acte poétique est un acte aussi simple et pourtant riche en complexité qu’un dessin d’enfant. Dans un atelier d’écriture que j’animais il y a quelques décades, des adolescents exclus de l’école écrivaient des poèmes qui m’étonnaient tout autant qu’eux. Portés sans même le savoir par le désir d’aller au-delà de la langue, et à coup sûr de la situation fermée où ils croupissaient, ces « mauvais élèves » accédaient à un autre monde que celui dans lequel, tout en y errant, ils se sentaient emprisonnés. Ne sommes nous pas tous, un jour ou l’autre, les mauvais élèves d’une vie qui ressemble à « l’Orient désert » de Racine ? Comme dans la dépression, nous nous laissons porter vers la mort, sans vouloir lui laisser prendre en nous la place qui lui revient, qui est celle de l’étranger, notre « soi caché ». Comme les morts viennent un jour éclore en nous, il faut bien pourtant que notre propre mort nous habite, la même où, dans l’amour, nous touchons à cette frontière du pays qui nous rappelle à la fois le nôtre et lui tourne le dos. Des passages que l’effraction amoureuse ouvre ainsi, telle chez les mystiques la percée de l’extase, nous sont donnés par la poésie. Il est probable que cela vient de son origine physique. Le poème a pris sa forme d’une perception qui ne prétend pas comprendre le monde, ni même le prendre dans sa réalité convenue d’objet offert à la connaissance et qui, une fois remis à sa place, servirait au poète de repère sinon de guide ? C’est un son, une vue, la sensation d’un toucher qui, détaché de l’ensemble où il aurait pu ou dû se situer, s’impose en intrus, alors même qu’un signe, venu de si loin, n’est pas sans évoquer quelque origine retrouvée et cependant aussi difficile à délimiter que le souvenir dans un roman de Modiano. Notre corps en sait plus long sur nous que nos longues études. Il prend l’espace et le temps dans leur corporéité partagée, puisqu’il en est fait. N’a-t-il pas déjà vécu dans un corps qui n’était pas le sien et qui pourtant le produisait dans une gestation où, comme dans le fameux poème de Baudelaire intitulé « Correspondances »

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

Notre connaissance du monde et de soi dans le monde s’est-elle nourrie des lointains symboles qui éclairèrent la nuit de notre vie d’avant la vie ? C’est sans doute le fil d’Ariane que dévide dans son labyrinthe, notre vie même, relancée de si loin par les images sonores et visuelles, que la poésie retrouve sous et entre les mots, comme entre les pierres le ruisseau d’une eau déterminée à suivre son cours.

Ainsi donc, si la poésie prend tout son sens dans le dernier échange que nous pouvons avoir avec celui qui s’en va, comme on dit, dans l’autre monde, c’est qu’elle y opère selon sa nature. N’est-elle pas en effet cette sourcière – et sorcière à sa façon – qui, pour avoir fracturé la couche apparente du langage, s’applique à en retrouver la dynamique originelle, retrouvant par là-même ce que, pour grandir, nous avons dû sacrifier de notre plaisir, quand il nous fallut sortir de ce bain où les mots n’étaient encore que musique. Et par sa capacité à nous offrir un tel retour, ne pourrait-on penser que cette poésie nous facilite le nouveau passage auquel nous contraint non seulement la mort dans sa radicalité mais la vie, sans cesse appelée à son propre dépassement dans la rencontre de l’autre, ne fût-il que l’ombre encore projetée de soi-même sur l’écran du monde.

Car nous ne cessons guère, y compris dans notre désir de nous approprier les choses, ou les mots si souvent devenus des choses, de tenter cette « sortie » qu’il se peut que nous jalousions aux animaux, aux amants, et peut-être même à nos morts dont l’expérience nous effraie autant qu’elle nous fascine : nous voudrions que notre moi et le monde, ce monde dont il nous a fallu nous détacher pour nous sentir plus libres et plus forts, se retrouvent au bout du compte, et c’est ainsi que nous tentons d’en faire la conquête, de le coloniser, y compris tout justement par le langage qui en fait une projection de notre pensée. Mais nous savons bien que même la connaissance objective de notre corps, son appropriation raisonnée, ne nous le rend pas assez proche, loin s’en faut, pour que notre esprit s’y reconnaisse comme tout à fait chez lui. Nous sommes jetés hors de ce paradis comme de ce ciel étoilé dont la physique ne nous permet pas – malgré ce qu’elle nous en apprend – de nous sentir les enfants plus ou moins prodigues.

Or c’est bien à la poésie qu’il revient de nous faire sortir, comme les anciens juifs de la terre de Pharaon, du rude pays de l’exil. Sortir pour rentrer au pays du « soi caché » qui est fait de la même matière que le monde et qui inexorablement y retourne. La poésie nous fait faire ce travail que l’amour dans sa folie et la mort dans son désordre nous imposent. C’est par la nuit d’une parole délivrée que nous retrouvons la lumière sans nom, telle qu’elle vibre en nous, ne fût-ce que par le lent passage où nos morts s’en vont et nous reviennent. Chaque fois notre souffle de vie nous emmène où il veut et nous le suivons. De même nous suivons des airs, des mots devenus comme chez Homère des oiseaux, et la parole parle presque sans nous, petits et grands poètes que nous sommes.

Le vieil homme et le jeune homme autour desquels j’ai fait voler mes oiseaux se sont envolés autour de moi, autour de vous, mais, comme les mots qui n’arrivent à l’intérieur de la parole que pour l’enlever au-dessus de la langue, ils nous prennent sur leurs ailes et nous font nous perdre au loin sur les cimes du silence aux sombres arêtes.

L’un de ces mots tout justement me revient, qui me montre la chair retrouvée dans l’ombre, comme si c’était de l’esprit revenu de son éclat au grain terreux de l’origine. Quel champ de blé chante au plus bas, à la racine de la racine, sous l’eau brouillée de l’enfance, là où commence le mot « pain » qui dit « le pain » ?

Je reprends le mot au temps de la guerre, lorsque le pain était rare comme le sont les amis. Nous le mangions avec respect. Nous l’avions connu fort et abondant. Il n’était plus qu’une ombre grise. Si je redis son nom, ce qui me revient n’est presque plus un mot mais la matière foisonnante, et à la fois pauvre dans sa nudité, qu’on attribuerait plutôt à quelqu’un.

C’est que nous devons passer par dessus le mot « pain » pour aller chercher les soleils du blé coupé, battu et écrasé, dont, sous la croûte fermée, s’avance doucement la pâte aussi lente et durable que l’air, quand nos mains devant nous lui donnent fièrement sa forme.

Nos morts sont notre pain.

La poésie, par les temps difficiles où il manque, redonne au pain sa présence presque divine.

Il y a pour nous au-delà des mots un autre monde : l’air que nous modelons toujours plus loin devant nous, jusqu’aux amis qui se font rares, les morts mêmes, et c’est avec tous ceux-là que nous marchons sous le ciel étoilé et dans la nuit de nos poèmes.


1Histoire de la nuit.
2Les matinaux.
3In L’art et la lyre.
4In Une figue de paroles et pourquoi.
5En 1959 dans Sable mouvant.
6Rue Traversière 1978 «  à propos de Miklos Bokor ».
7Le Guetteur mélancolique.
8In Variations sur un sujet.
9In La bibliothèque est en feu.
10Jours ouvrables.
11Les petits châteaux de Bohême.
12Une saison en enfer Alchimie du verbe en Délires II.
13Poèmes traduits par André Du Bouchet, Paris, Mercure de France, 1963.

J.-P. Bigeault, juin 2015