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Défaite(s)

Un livre intitulé « 1940 Vérités et légendes 1» nous offre l’occasion de réfléchir aux causes et aux conséquences d’une guerre que nous avons alors perdue. Cet exposé, aussi documenté qu’impartial, résonne étrangement. Ne nous dit-on pas aujourd’hui que nous sommes en guerre avec un virus2 bel et bien parti à la conquête du Monde ? Or cette guerre n’est pas finie et elle débouche déjà, qu’on le veuille ou non, sur une Défaite.

Quelque soit en effet le nombre de vies épargnées – et à supposer que la Guerre défensive que nous avons menée en soit la cause – il est bien difficile de crier victoire, quand on regarde de près l’état de notre pays. Son peuple désorienté, désillusionné, envahi par la peur et demandeur de protection revit à sa façon le malheur d’une époque qu’on voulait croire révolue. Ces tourments qui firent en ce temps-là le succès de Vichy et de Pétain seraient-il de retour ? 1940-2020 : quatre-vingts ans marqué – rappelons-le – par le déni d’une effroyable Défaite dont pourtant nous aurions dû tirer les leçons.3

Mais venons-en précisément à aujourd’hui. Au-delà des chiffres, manipulables et interprétables à souhait (s’agissant des vies sauvées), nous assistons à la faillite morale et politique d’un pays dont la peur – la Grande peur – aura été l’arme de guerre. Arme si lourde en vérité qu’elle continue sans aucun doute d’occulter le Mal dans sa profondeur.

Comment en effet ne pas penser tout d’abord qu’un gouvernement (débordé par ses propres carences) s’est tout de suite défaussé de ses responsabilités en s’en remettant aveuglément à « la Science » – c’est-à-dire un groupe de savants qui, en l’occurrence, ne savaient rien du virus et donnaient des informations aussi vagues que contradictoires. « Tous aux abris ! » Tel aura été le modèle de fonctionnement d’une équipe elle-même désarmée et qui, s’appuyant vainement sur la consultation des « experts », s’est avérée incapable de penser politiquement le problème qui lui était posé.

Un tel gouvernement prend donc des « mesures d’urgence » (en grande partie justifiées par l’impréparation, c’est-à-dire l’insuffisance criante des moyens hospitaliers. Il fait alors comme la Chine, comme l’Italie, sans savoir ou vouloir savoir que les mesures qu’il prend mettent à mal les libertés individuelles et l’avenir économique du pays. Pour soutenir ses mesures, il active délibérément le levier de la Peur, laissant à la chancelière Merkel le choix de responsabiliser calmement le peuple allemand. Il choisit donc – comme cela aura tout de même été dit4 – cette forme d’infantilisation collective qui ne permettra bien sûr ni d’éviter le rejet des consignes par ceux et celles qui les rejettent à priori, ni même de laisser les autres assumer tranquillement leurs responsabilités.

Ainsi donc une politique de la Peur s’est mise en place selon l’ordre démago-communicationnel d’une information digne des médias les plus racoleurs. Un ministre en forme de journaliste et d’instituteur a rendu compte chaque jour du nombre des victimes (des chiffres et des préceptes comme en méritent depuis toujours les mauvais élèves). Cette « méthode » qu’il serait clairement contre-productif d’utiliser en (vrai) temps de guerre, répond ici à un principe auto-protecteur de « transparence » : au prix de la Peur distillée, il offre l’image d’un Pouvoir irréprochable. Pédagogie de l’analyse quantitative et prescriptrice qui empêche de penser le qualitatif où se situent de fait les responsabilités en jeu. Car, faut-il rappeler qu’un « chef » (à fortiori s’il s’adresse à ceux qui l’ont désigné comme tel) doit trouver le juste partage entre ce qui lui revient d’assumer au titre de sa charge et ce qui relève de la responsabilité de ceux sur lesquels il exerce son autorité. Mais ces finesses n’intéressent pas un Pouvoir qui ne sait guère que compter les morts et effrayer les vivants. Ainsi voit-on ce même gouvernement à la fois procéder à la confiscation autoritaire des décisions et à leur dilution dans le partage émotionnel de la Peur, remède évidemment pire que le mal !

C’est qu’en effet la Peur entraîne des confusions qui vont toujours plus loin que les bonnes raisons qui la justifient. Ainsi la Santé publique, érigée en cause nationale, a-t-elle pu servir de caution à des pratiques tout à fait incompatibles avec les Droits de l’homme et les notions mêmes d’Homme et d’Humanité. Car il faut le dire – et le redire5 – un gouvernement républicain qui fait profession d’humanisme, a sacrifié l’accompagnement affectif des mourants et des morts à la lutte contre un virus qui ne saurait nous contraindre à renoncer aux exigences de notre spécificité humaine : ce qui fait de nous non seulement des individus mais des personnes. Il s’est donc agi là de beaucoup plus que d’un dysfonctionnement. C’est un choix de valeurs qui remet en cause la personne humaine dans la droite ligne non seulement d’un matérialisme réducteur mais d’un totalitarisme qui ne dit pas son nom.6 À ce niveau, le véritable danger n’est pas la contagion d’une maladie mais celle d’une confusion anthropologique, psychologique et morale qui renvoie la République à cette barbarie contre laquelle luttait en son temps Antigone, celle qu’honora autrefois Sophocle et, plus près de nous Jean Anouilh et Henry Bauchau.

Ici apparaît non seulement la faiblesse (dont témoigne l’excès) d’un Pouvoir abuseur mais sa perversion. Ce pouvoir trahit nos valeurs fondamentales, lorsqu’il met la survie physique de l’Homme au-dessus de l’Homme. Peut-être plus grave encore, le Peuple apeuré est abusé, il se tait, comme s’il avalisait ce choix.

Telle est notre Défaite !

Mais elle ne tombe pas du ciel. À lire en effet l’ouvrage consacré à 1940, on voit bien que la défaite militaire de la France est une défaite de la force républicaine. Elle met en cause non seulement les divisions d’un peuple et de son gouvernement, mais un système – qui affecte déjà à l’époque – le fonctionnement de nos « élites ». Ce n’est pas un hasard si la conduite de la guerre manque en 1940 à la fois d’unité et de souplesse, si les incohérences et les rigidités du haut commandement s’ajoutent les unes aux autres. Centralisation et divisions ruinent les efforts d’une armée courageuse et même assez bien équipée. Les failles sont du côté du grand pouvoir décisionnaire. De ce point de vue il semble bien que les difficultés – irréductibles à une certaine impréparation – soient surtout liées à la formation, à la sélection et à l’esprit de concurrence de ceux qui tiennent la Haute autorité. La centralisation des pouvoirs s’inscrit d’ailleurs dans un schéma qui se veut correcteur des divisions en place. C’est ainsi que l’unité formelle des décisions est appelée à la rescousse d’une dérobade devant la singularité et la complexité des objets à traiter. Qu’il s’agisse en effet des responsables politiques ou militaires, « ce qui fait défaut du côté français n’est pas l’intelligence mais la capacité à passer rapidement du concept à la réalisation »7. Ces hommes, académiquement « bien formés » ignorent la réalité du terrain, voire la fuient. Jaloux de leurs prérogatives, ils noient leurs rivalités dans le respect des procédures et la bureaucratie. Ils sont favorables à une concentration des pouvoirs qui entrave les initiatives, voire la créativité des responsables directs, ceux qui agissent précisément sur le terrain et qui sont à même d’en évaluer la réalité. Ainsi voit-on des ordres venus d’en haut contredire les exigences concrètes de l’action. Enfin le souci des carrières l’emporte trop souvent sur la prise de risque. Un tel mode de fonctionnement ne caractérise pas seulement le monde politique, il touche l’organisation militaire elle-même et procède des mêmes causes. Par comparaison avec la culture allemande de la responsabilité et de la décentralisation, il met en cause l’état d’esprit et donc la formation des responsables français. Le primat des savoirs théoriques sur l’expérience concrète, le déficit en matière de ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement personnel (un développement distinct de la culture du narcissisme), l’incapacité de travailler en équipe expliquent cet état des choses. Encore faut-il rappeler que le système sacro-saint des concours et autres promotions administratives fixent symboliquement par avance et dans la durée de l’exercice le cadre d’une évaluation trop souvent déconnectée des vrais résultats et de l’engagement qu’ils nécessitent.8

En d’autres termes une guerre peut être perdue parce que, entre l’armée et l’élite qui la dirige les relations ne sont plus que des instructions technocratiques parachutées.

Ainsi la guerre contre notre Coronavirus a-t-elle largement pâti d’une forme de commandement à la fois autoritaire et erratique. S’appuyant sur les données médicales aussi incertaines qu’essentiellement contradictoires, nos « chefs » n’ont su qu’imposer par la peur (Jean Castex en tête) des mesures qui attentaient de façon globale aux droits et en particulier à la liberté des citoyens9. Un peuple, récemment fragilisé par le terrorisme, par le sentiment grandissant de l’injustice sociale et les incertitudes d’un réformisme confus, s’est vu traité « pour son bien » comme une foule inconséquente, étrangement dépossédée des qualités qu’on lui accorde lorsqu’on lui demande d’aller voter. Cette incohérence ajoutée à l’autorité sans recours a fait du gouvernement le monstre à deux têtes d’un protecteur plus ou moins sadique qui humilie ses enfants pour les sauver. Les mesures prises ont paru d’autant plus discutables (malgré la Peur) qu’elles ont notoirement répondu à l’insuffisance des moyens (en particulier hospitaliers) disponibles pour parer au danger. L’autorité d’un chef qui se laisse surprendre par « l’ennemi » ne convainc pas plus de sa légitimité que la peur dont il se sert pour tenir ses troupes.

De tout cela il résulte qu’au moment où, pour faire repartir l’économie d’un pays qu’on a sacrifié sans nuance à la Santé publique, on en appelle au Peuple sur qui repose l’action réparatrice. Ce peuple est tiraillé entre la dépression et la colère. En retrouvant sa liberté, il tente d’oublier que la guerre n’est pas finie et que l’avenir n’appartient pas seulement à l’État (et ses nouvelles mesures) mais à lui-même. Il ne sait où mettre son espérance quand il comprend que l’Etat ne l’a protégé qu’en le tenant pour irresponsable, alors qu’il n’a donné lui-même à ce peuple que l’image d’un service imprévoyant et dépassé. Il n’est pas jusqu’aux promesses de secours par le déploiement et l’augmentation de la Dette publique qui, dans ce contexte, ne renvoie, d’un État jusque-là soucieux de freiner les dépenses, l’image d’un opportunisme aléatoire. Et les évolutions qui se dessinent autour de la crise ne manquent pas davantage de donner à penser qu’à l’heure où les plus faibles (particuliers comme entreprises) sont menacés comme jamais, d’autres déjà bien en place sauront tirer profit du malheur collectif. Car le peuple se méfie des « crises » et de l’usage qu’on en fait. Surtout quand les crises, comme en 1940 (dont il sent confusément ce qu’il ne sait pas) justifient la remise en ordre (moralo-politique) d’un pays mal-en-point. Une crise élevée au rang de « guerre » et traitée dès son apparition comme possiblement révélatrice de l’irresponsabilité collective donne à ce peuple l’impression que le Pouvoir – au prétexte de remodeler le pays selon les exigences de l’Economie – ne vise qu’à asseoir son autorité sur une technocratie de plus en plus déshumanisée. Car qui n’a pas déjà compris que si, d’un coup, la Santé publique a pu paraître l’emporter (comme s’en est vanté le Pouvoir) sur l’Economie, cette victoire a déjà fait long feu. Devenue clairement économique, la crise sera traitée selon le jeu des forces et des intérêts qui détiennent le vrai pouvoir. Si la Santé publique a pu justifier non seulement la privation des libertés essentielles mais le renvoi des mourant et des morts à la case « Déchets », qui ne se dit en effet, fût-ce à demi-mots, c’est qu’ « il y’a quelque chose de pourri dans le royaume… » de France.

La Défaite essentielle se mesure donc au sentiment de n’être plus respecté au-delà même du corps et de la santé pourtant si précieux. Le cœur et la raison réclament leur dû. Comme les soldats, fussent-ils courageux, les humains ne se contentent pas de la vie pour crier victoire. N’en déplaise aux « Elites » qui les regardent de haut, la hauteur des gens d’en bas leur passe trop souvent par-dessus la tête. Le citoyen, quel qu’il soit, doit être traité comme un homme et une femme responsable, et c’est d’ailleurs ainsi qu’il le devient.10 Les lois et les règlements – même à l’Ecole – ne sont pas éducatifs par eux-mêmes. C’est la qualité de l’autorité chargée de les appliquer qui en fait l’instrument d’une formation digne de ce nom. Quand l’autorité n’est plus reconnue, elle discrédite jusqu’au pacte social, et c’est une défaite qui, s’agissant de l’épidémie actuelle, ne se mesure pas seulement au nombre de morts mais au nombre de citoyens non seulement dépossédés de leurs droits mais de leur identité. Qu’on ne s’étonne pas si la violence remonte à la surface !

Et si cette conclusion générale peut paraître excessive à ceux que la peur à privés de leur liberté critique, qu’on mesure plutôt la Peur même du pouvoir à l’aune des productions technocratiques dont le virus a justifié l’épandage ! qu’on lise les recueils de consignes adressés aux enseignants comme aux entreprises ! On n’y trouvera l’art et la manière d’aller aux toilettes dans le respect des principes de précaution. Spécialiste des déchets humains (on l’a bien vu pour les mourants et les morts), le Pouvoir paterno-maternel se penche (pour le moment sans caméra mais avec l’attention médico-politique du surveillant général) sur le dernier refuge de notre intimité. C’est que les citoyens, comme les enfants, mettent leurs mains dans leurs crottes et donc leur gouvernement aussi.11

Ô grandeurs de la République, quand tu éduques enfin ton Peuple ! Que ces mesures servent à dédouaner le Pouvoir à la merci des procès que lui feraient quelques citoyens querelleurs, c’est bien là l’évidence de sa couardise. Où sont donc les élites courageuses dont il arriva parfois qu’elles risquent jusqu’à leurs têtes pour asseoir le Pouvoir sur le mérite ? Car les victoires sont un échange vertueux entre le Peuple et ceux qui le gouvernent. Et quant aux Défaites, elles sont le produit d’une évidence connue depuis au moins Rabelais. La Science (y compris celle dont s’inspire, faute de mieux, le Pouvoir politique), si elle ne s’associe la conscience (on dirait aujourd’hui l’Ethique) n’est que « ruine de l’âme ».

On aura noté que la bataille de chars conduite en 1940 à Montcornet par le colonel De Gaulle a fait l’objet tout récemment d’une célébration. Que pour clore symboliquement le débat – sinon « la guerre » – du coronavirus, un gouvernement, ou en tout cas son Président, revienne sur le De Gaulle d’avant la Résistance proprement dite donnerait à sourire, s’il ne fallait y voir la pauvre recherche d’un effet de miroir. Une bataille autrefois gagnée n’aura pourtant pas assuré la victoire d’une armée globalement mal conduite. Quant au succès technico-militaire du Colonel inspiré, il ne devint politique ultérieurement qu’en raison du désintéressement de l’homme devenu Général et de sa capacité à déléguer. Un peuple ne se donne à sa République que s’il la fait, et si les hommes à qui il en confie le gouvernement sont à la hauteur morale de son rêve. Bien sûr De Gaulle ne fut pas un saint, mais il incarnait la France en la mettant au-dessus de lui-même. Et quand il disait « l’intendance suivra », il indiquait une direction plus réconfortante que le « Marché ». Nos valeurs cotées en Bourse ne servent pas la cause qui fait d’un peuple un pays digne de ce nom. Les Résistants qui, en leur temps, sauvèrent notre liberté et notre dignité n’étaient pas une élite technocratico-politique. C’était des citoyens engagés au risque de leur vie.

Cette leçon pourrait inspirer aujourd’hui ceux qui mesurent le danger d’une « occupation » par l’étranger le plus intime. Car, qui veut sauver notre peau aux dépens de notre âme ? Notre liberté ne saurait être conditionnelle. Elle est même la condition de notre honneur et cela ne s’achète pas. La vie ne vaut que ce qu’on en fait et la réussite ne se mesure pas à l’aune des résultats narcissiques, voir financiers, voire sanitaires qu’on propose au peuple.

Le combat est moral bien avant d’être économique. Fût-il écologique – et par là même financier – il fait appel à une conscience des enjeux que comporte notre lien non technocratique avec ce qu’on appelle encore la Nature. Et, par là-même, il renvoie, qu’on le veuille ou non, notre vie à la pensée agrandie de notre lien avec le Monde. Une philosophie politique est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Fermons nos grandes écoles et apprenons à penser la réalité en la vivant. Les créateurs sont les élèves-maîtres d’une matière qui les invente en même temps qu’ils lui impriment leur élan.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 10 juillet 2020

1 Rémy PORTE, Ed. Perrin, juin 2020.

2 Coronavirus SARS-COV 2.

3 Rappelons que pour tenter d’apaiser une France désunie, le Général de Gaulle lui-même invita le pays à regarder vers l’avenir. La « noble » Résistance ne fut elle pas utilisée malgré elle comme une sorte de « cache-misère » ?

4 Cf. Johann CHAPOUTOT, entretien à Médiapart le 24 avril 2020.

5 Cf. lettre du 11 juin et autres articles ou poèmes, in « Actualités », blog : www.jeanpierrebigeault.com

6 Qu’on regarde plutôt derrière nous les crimes de l’eugénisme.

7 Rémy PORTE, opus cité, p. 112 et 122.

8 A quand une véritable réflexion sur la « réussite » de nos Enarques, Polytechniciens et autres premiers élèves ?

9 Cf. l’article de Dominique BOMPOINT, avocat : « Nous ne sommes pas des prisonniers en liberté conditionnelle », in Le Figaro du 12/05/2020.

10 Ce principe éducatif – comme nous l’avons-nous-même appliqué à, l’éducation d’adolescents en difficulté – devrait trouver sa place dans une école repensée. Car tout se tient ! Cf. « Une école pour la République » in blog www.jeanpierrebigeault.com

11 On reconnaît bien là l’hygiénisme directement dicté par un pouvoir médical qui se prévaut d’hospitaliser la France à domicile quand l’hôpital public a perdu ses moyens. Mais qui ne se souvient – à l’occasion – qu’en son temps le nazisme a pu aussi compter sur ses médecins ? (Cf. Dr Asperger).