ACTUALITÉ

Guerre

J’ai 14 ans sous les bombardements de l’aviation américaine et bientôt l’artillerie alliée déployée sur nos campagnes (nous sommes en Normandie et c’est le « Débarquement ») ; l’omniprésence de la mort s’impose. Il faut « se faire une raison » – raison d’adolescent par temps de guerre !

Comme passer de l’ordre au désordre – en tous cas civil – quand le Pouvoir est aux armes, aux armées, et que la protection de l’Etat n’est qu’un souvenir, d’ailleurs ambigu ? Quelles consignes, quels abris désignés, voire, comme au bon vieux temps, quelles contraventions pour – par exemple – les paysans qui se hasardent sur des routes avec des carioles chargées de foin1 ? On est dans le brouillard, ou plutôt la fumée inhérente à la guerre. Il revient à chacun de se débrouiller, seul ou à plusieurs, avec ce qu’on appelle les « moyens du bord ». Ainsi donc : penser, rire, prier, s’appliquer au fatalisme et bien sûr « s’occuper » – le travail, quel que soit sa forme, restant le premier remède. Dormir aussi !

J’apprends donc de mon père (qui a fait ladite Grande guerre de 14-18) que l’abandon d’une « position », comme on dit chez les militaires, peut s’imposer. Ce qui compte dans une stratégie, c’est la souplesse ! La rigidité d’une manœuvre, comme d’ailleurs d’une conduite morale, n’est souvent que l’effet de notre peur. Dormir donc, après la fatigue, démarche primitive du civilisé qui s’en remet à la vieille Nature ! Le corps rappelle à l’âme que le sommeil et le rêve (sans oublier le temps diurne de la rêverie) sont aussi nécessaires que le pain quotidien (d’ailleurs rare à l’époque !)

Voilà ce que dit mon philosophe de père : se couler dans la nuit comme dans la terre (y compris, quand il le faut, celle de la tranchée au fond du jardin), comme dans le ventre de la mère, et se réveiller, drapeau, lance héroïque en main ou, simple fleur ou flûte de musicien ambulant.

Mais l’ancien soldat a bien d’autres idées : m’emmener avec lui en vélo – malgré et justement à cause de la guerre – dans une petite ville des environs, pour y trouver le matériel (deux roues de bicyclette) dont nous aurons besoin, si nous sommes évacués de force. C’est une expédition hasardeuse, mais la vie est ainsi faite. La mort n’est pas au bout, mais au milieu de la vie comme le noyau d’un fruit. Le chant de l’âme s’élève au-dessus de la perte.2

Une autre aventure m’a appris ce qu’il peut en être d’une peur partagée.

La confrontation directe des armées se rapproche. Il faut se dégager de l’espace concerné, celui où pleuvent d’abord les obus. Les canons se cherchent et se rencontrent à cet endroit ; c’est celui où nous sommes. La peur devient terreur, nasse dans laquelle tournent en rond des gens qui, comme nous, ne savent plus où trouver refuge. Ce sont des voisins qui connaissent bien mon père et apprécient sa sagesse et son histoire. Ils l’interrogent. L’autorité, en telle circonstance, ne peut se fonder que sur la confiance. Et en effet, mon père prend la tête de l’évacuation. Mais il ne fait – m’expliquera-t-il – que tirer le bénéfice d’une communauté qui s’est peu à peu formée sous l’Occupation. N’a-t-elle pas développé certains échanges, le plus souvent pratico-pratiques, et même verbaux, selon cette économie de mots qui, à la campagne, laisse encore la place à un sentiment de partage ? Nous partons sous les tirs d’obus à travers champs, les shrapnels cisaillant les branches d’arbres. Nous gagnons des fermes perdues au milieu des collines…

A 14 ans, j’ai donc un peu appris ce que l’Ecole (de l’époque) évoquait devant nous comme un idéal. Les grands mots de « citoyenneté » et de « solidarité » n’étaient guère prononcés. Le Pouvoir revient aux hommes que la relation directe avec la mort rend quelquefois plus avisée sinon meilleures, et unis par-delà différences et divergences, y compris celle du sexe, de l’âge et de la culture. Moment de grâce au milieu du malheur – et du bonheur espéré de la Libération. Parer au danger, seul et aussi ensemble, sans en exclure l’occasion qu’il donne de grandir un peu, fut notre chance. Je lui dois sans doute de m’être engagé très tôt dans la cause de l’éducation, en particulier celle des adolescents en difficulté de l’après-guerre. Car la Paix contient des guerres qui ne disent pas leur nom.

Puissions-nous faire de « l’épidémie » autre chose qu’un accident de parcours !

Amen !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 22 mars 2020


1 La question étant à l’époque : ne charrient-ils pas sur ordre du matériel de guerre allemand ?

2 J’ai raconté cette histoire dans mon livre, Le jeune homme et la guerre, Paris, L’Harmattan, 2015.

Du « confinement »

          L’ironie dont joue aujourd’hui un certain virus – surgi, dit-on, de quelque animal servi à la table chinoise – devrait bien ramener à la réalité ceux qui la cuisinent pour nous la faire avaler comme une potion magique !

Car la vie et la mort ont un lien selon la loi de Nature.

Un virus – à défaut d’être prophète et de pratiquer l’emphase métaphysique – vient donc de crier cette vérité sur les toits, et même dessous. N’a-t-on pas vite oublié que les ormes et plus récemment les buis ont été les victimes désignées d’un diable de service ?

Et si le vrai Démon de l’Homme était cette culture infantile de la toute-puissance dans laquelle l’enferment les marchands de machins et de machines promis à son bonheur ? Alchimie du grand commerce appliqué à la transformation du plomb de la vie en or plutôt coûteux ! N’arrive-t-il pas que notre immunité même, soumise au jeu de l’angoisse et de ses réputés remèdes nous livre aux assauts de force aussi insaisissables que des fantômes ?

Fantomatique en effet, tel virus échappé de l’enfer, l’air imbécile, s’en prend au paradis intelligent dont nous avons fait notre demeure : technologie béate, figures de l’homme sans visage et bientôt sans corps !

Sans parler de l’Etat, ce pouvoir dit démocratique dont la vocation tutélaire s’étend sous cette forme de totalité organisationnelle dont la figure salvatrice n’en paraît pas moins menaçante que d’autant plus nécessaire.

Ambiguïté d’une situation qui, dans le jardin de notre monde, présente à la fois son fruit et le vers qui s’y loge.

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Que l’Etat, dans sa bienveillance, nous condamne au confinement selon la loi d’une guerre bien ordonnée pourra servir au philosophe. C’est supposer, bien sûr, qu’il échappe à l’infantilisation que crée l’autorité, quand elle émane d’un « système », déshumanisé qu’on le veuille ou non. Au prétexte d’épargner des vies humaines, faut-il en effet délivrer de leur libre-arbitre et de leur responsabilité, des citoyens qu’on s’applique à faire voter selon l’idéal démocratique ? On peut légitimement en douter ! Ne serait-il pas plus urgent – bravant les exigences d’un pragmatisme à courte vue – de remettre l’éducation dite « civique » au cœur de la vieille école ? En finir avec l’idée que l’acquisition des savoirs se suffit à elle-même et qu’elle développe la responsabilité de l’individu et sa capacité de vivre en société. Et, à défaut, puisque tel est le cas, ne faudrait-il pas plutôt renvoyer chacun à la réalité individuelle et collective que l’épidémie l’oblige à affronter ?

Qui peut croire en effet que les mesures de coercition suffiront à endiguer les errements comportementaux de ceux qui ne veulent pas savoir et qui d’ailleurs ont souvent bien des raisons de se sentir « hors la loi » ? En tous cas, l’assujettissement des citoyens en tant que tel, le protectionnisme qui prétend le justifier, sont eux-mêmes les virus d’un organisme politique devenant consciemment ou inconsciemment totalitaire. Et qu’importe à vrai dire ce qu’il y met de calcul ! La culture du « salut par l’Etat » – à laquelle succombe, y compris pour de bonnes raisons, un peuple qui se sent abandonné – constitue un danger, non seulement pour la démocratie mais pour la personne humaine. Que par ailleurs ce protectionnisme vienne s’inscrire dans une démarche technocratique habituellement centrée sur l’économie ne fait qu’y ajouter la perversion d’un marchandage qui ne dit pas son nom : votre survie contre la liberté !

Mais le « confinement », s’il renvoie chacun à chacun, peut aussi bien nourrir le sentiment d’une perte que dissimule à sa façon la vie sociale dite normale. Qu’en effet la pensée de « l’autre » – comme celle du pain quand il manque à l’occasion d’une guerre – vienne chercher sa place dans la solitude obligée pourrait être le bénéfice d’une situation à laquelle s’attacherait le mérite d’échapper non seulement au virus, mais au bruit qu’on en fait et qui paralyse la pensée. Comme l’isoloir réservé au vote, le confinement citoyen, hors des simulacres du bonheur consommable et des slogans de la foule, pourrait alors redonner le goût de la liberté à celles et ceux qui se la font dérober sous les meilleurs prétextes.

Mais sans doute le remède peut il être pire que le mal. « L’exode » et les réflexes défensifs du repli sur soi – dès lors qu’en effet s’efface la vraie vie sociale – peuvent n’être qu’une fuite en avant. Le « retour » – comme on l’a vu lors de la dernière guerre, peut se solder par une demande accrue de protection. L’angoisse des peuples profite à de prétendus sauveurs.

Une pensée conjointe de la solitude et du lien social exige la capacité d’accéder à un « lieu psychique » qui abrite le sentiment de liberté. La vie post moderne et ses prisons dogmatiques n’en facilitent pas l’existence. L’idée d’une intégration librement choisie – soutenue par une minorité active de jeunes et de moins jeunes – en favorise ici et là l’émergence. La remise en cause des « élites » et de l’Etat, sans parler de l’Eglise, dans un pays qui les a longtemps idéalisés, révèle un besoin profond, sans doute irréductible au modèle connu des révoltes qui en ont déjà été historiquement l’expression.

Il serait en tous cas hasardeux pour nos gouvernants d’espérer noyer ce poisson en dramatisant une épidémie opportune et qui en cache beaucoup d’autres ! Pour que le peuple soit rendu au Peuple, chacun doit l’être à soi par sa propre démarche d’ouverture au monde.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 17 mars 2020

NB – Paris vide et « sous contrôle » dégage un triste parfum d’«Occupation », pour ceux qui, comme moi, ont vécu les tristes suites de la Débâcle en 1940…

Présentation de « Chemin de l’arbre-dieu » Jean-Pierre BIGEAULT – EFPP, Paris, le 29 février 2020

Présentation de « Chemin de l’arbre-dieu »

Jean-Pierre BIGEAULT - EFPP, Paris, le 29 février 2020

J’aime à dire que …

Jean-Pierre écrit comme…. Il respire ! En musicien des mots il passe son temps à orchestrer sa « petite musique intérieure » et, si nous pouvons l’entendre, elle nous emmène à la croisée des chemins où nos destinées se rencontrent : celles de l’universel et de l’intime, du singulier et du pluriel. Selon un temps contracté qui rassemble le passé, le présent et même l’avenir.

Marie-Christine

PREAMBULE - Jean-Pierre BIGEAULT

Bonjour,

Et merci à tous pour votre amicale présence. Il est vrai qu’avoir 90 ans produit son effet ! La naissance s’éloigne et, assez étrangement, quelque chose de l’inconnu originaire se rapproche. Autrement dit, la notion même de temporalité se transforme. Ce n’est plus tant la succession des faits – ce qu’on appelle « l’histoire » - qui compte. Un moment se détache qu’on pourrait dire « initiatique ».

Sous ce rapport, la poésie est à l’unisson de ce temps « hors d’âge ». Elle est un début dans la vie toujours recommencée.

Avant même de vous apporter quelque lumière sur l’origine et le dessein de mon Chemin de l’arbre-dieu, je remercie Bruno Gaurier pour son éloge si généreux, ainsi que tous ceux qui, autour de Marie-Christine David-Bigeault ont apporté leur aide à ce moment, dont je souhaite qu’il contribue au rayonnement de l’EFPP.

Enfin, je tiens à remercier tout particulièrement Philippe Tancelin, mon éditeur et lui-même poète, qui a bien voulu, une fois encore, prêter sa voix experte à la lecture de quelques textes, sans oublier Marie-Christine, qui lui fera écho, à la mesure de ce moment qui est, comme vous l’avez compris, un moment de partage.

PRESENTATION par Bruno GAURIER - Président de l'EFPP

Très cher Jean-Pierre,

Il me revient, en tant que Président de l’association EFPP, de vous accueillir ici. Bien grand honneur pour moi. Car si je remets les choses à l’endroit, c’est plutôt vous qui devriez m’accueillir, en ce nouveau local de notre chère école. Si je suis en effet arrivé au Conseil d’administration il y a près de quinze années, vous n’y êtes pas tout à fait pour rien. Eh oui, c’était en 2005. Nous vous devons de fait, cher Jean-Pierre, une étape cruciale – que vous avez conduite avec Marie-Christine David –, celle de la constitution d’un nouveau Conseil d’administration, ce qui relevait d’une gageure et d’une urgence : où chacune, chacun qui viendrait rejoindre le projet, puisse, au profit des étudiants et de leurs formateurs, offrir le meilleur de lui-même ou d’elle-même, de sa disponibilité et en toute discrétion mais surtout dans un égal et constant soutien chaque fois que nécessaire et surtout désiré.

L’école où nous nous trouvons aujourd’hui est le fruit d’une longue réflexion, d’une philosophie entièrement bâtie en notre temps et pas au prisme du rétroviseur, mûrie au fil des enseignements, au fil des réflexions collectives, au fil également d’un véritable travail en profondeur ; c’est bien vous notamment qui, en 2003, avec Jacky Beillerot, ami et collègue de l’Université de Nanterre, avez accompagné Marie-Christine dans la volonté qu’elle avait de constituer un Conseil scientifique, la nécessité s’imposant pour elle de mettre en place une démarche de réflexion qui permette d’ajuster le projet pédagogique aux divers aspects actualisés du champ social. Ainsi est né le Conseil scientifique d’orientation de l’EFPP. Peut-être faudra-t-il, l’heure venue, nous atteler à une renaissance. Car en ce moment même s’inventent chaque jour, grâce à une formidable équipe pédagogique animée par Marie-Christine David, de nouvelles méthodes, de nouvelles approches, de nouvelles visions. Le monde manque de vision en ce moment. Or à mon sens, et au vôtre je le sais, il est urgent qu’enfin nous puissions porter notre regard loin au-delà de la ligne d’horizon. Pas seulement pour savoir où nous allons, mais pour inventer ce que nous voulons pour ce temps en termes de relations entre les êtres, entre semblables, entre chercheurs et étudiants, et avec cette jeunesse partout recherchant ses repères…

Ne l’avez-vous pas fait au Centre de réadaptation psychothérapeutique pendant bien des années, ne l’avez-vous pas déjà lancé, dès votre plus jeune âge, et pendant une vingtaine d’années en permanence réinventé à Maison Rouge / Les Mathurins ? Cet Institut psychopédagogique d’avant-garde, pour adolescents en difficulté…

Ne le faites-vous pas chaque jour, à toute heure, en tant que psychanalyste, en cette disponibilité très spéciale de tout instant, où chaque minute compte pour écouter, pour entendre et pour comprendre, pour amener à réapprendre à trouver au plus profond de soi de quoi vivre avec soi-même et avec les autres ?

Mais voilà. Il y a aussi chez vous le philosophe, le poète, le croisement entre les deux ; cette fonction de passeur non seulement de mots mais de raisons de vivre et de raisons de s’attacher et de libérer. Je ne vais pas dresser la liste de toutes vos publications, de toute votre poésie. Je la lis et je la bois avec bonheur non pas comme un trou mais à lentes gorgées et petites lampées, pour en goûter le suc et surtout l’inspiration. On trouvera d’ailleurs vos livres juste là, sur la table non loin de nous. Je baigne avec bonheur dans vos Cent poèmes donnés au vent par exemple, et je ne parlerai pas, je m’en voudrais, de celui dont il va être question juste à présent, motivant notre réunion de cet après-midi. Je me contenterai de témoigner que ce livre est toujours avec moi, comme un compagnon de route, prenant place au Parnasse et dans le même sac à dos ou dans les poches saturées de mon imperméable, où me parlent, me titillent et m’inspirent et m’aident à respirer mes chers poètes Gerard Manley Hopkins, Rabindranath Tagore, Marie Noël ou Giacomo Leopardi.

J’en terminerai justement avec ces quelques vers venant de vous, que je ne résiste pas au plaisir de dire.

Les jours après les jours moutons montant
sur l’ombre pentue du berger
je serai le dernier pré avant la neige
et mon visage d’herbe au soleil.
Cette vie-là aux pattes encore un peu laineuses
s’élèvera jusqu’à la lune bordant l’hiver
ayant ce goût de la douceur extrême
que le berger porte dans son regard.
Et pour me caresser l’épaule entre les vagues
ce berger que je reconnaîtrai pour l’avoir déjà vu
tant d’années se dissoudre dans la montagne
s’ajustera à la touffe éclatée de mon souffle.

Merci Jean-Pierre de nous inviter à présent, je veux dire dans ce présent où nous nous débattons, à venir vous rencontrer. Vous nous dites parfois, ou certains disent que vous avez un âge certain. Moi je préfère dire que vous avez un certain âge. C’est mieux ainsi, et plus conforme à la réalité. Car l’âge qui nous porte n’est pas nécessairement celui que nous portons. Et quant à vous, l’âge que vous avez est celui de votre vision. Alors là, c’est ainsi, nous n’en sommes encore peut-être qu’au début du voyage. Merci à vous de nous offrir le monde jeune mais aussi le monde longuement mûri et celui-là parce que celui-ci. Nous naissons vieux parfois, et nous n’avons pas trop d’une vie pour conquérir notre jeunesse. Ces mots ne sont pas de moi, mais je tente jour après jour, et plus encore jour après nuit, et parfois dans de si longues nuits, de les faire miens.

Merci Jean-Pierre, merci. Plaisir, écoute, et bonheur d’être ensemble, autour de vous.

Bruno Gaurier, Président de l’EFPP
Paris, 29 février 2020

QUEL DIEU CACHÉ ?

A propos du « Chemin de l’arbre-dieu »

Quel dieu caché ?

Que la question de Dieu soit une affaire trop sérieuse pour la confier à des théologiens me semble une idée tout aussi pertinente que celle qui visait les militaires à l’époque où l’on s’interrogeait sur la meilleure façon de mener la guerre.

Telle fut certainement mon idée, lorsqu’enfant et jeune adolescent, je dus me poser la question, et y répondre comme je le fais d’ailleurs encore aujourd’hui. J’ai donc écrit « le chemin de l’arbre-dieu » pour rendre compte de ce que je crois devoir appeler ma foi, c’est-à-dire au sens propre du mot, ma « confiance ». L’objet de cette foi-confiance n’est pas à proprement parler une idée, ni simplement une image, mais un mélange de sensation, sentiment et pensée, comme il s’en trouve non seulement dans l’amour et l’amitié mais dans la vie vécue, au sens le plus simple de cette expression. Or, sous ce rapport, je crois pouvoir dire qu’une question comme celle de l’existence ou de la non-existence de Dieu ne se pose pas, en tout cas dans les termes que généralement on lui réserve. Dans mon idée en effet, le divin se présente comme une dimension naturelle de l’être en tant que présence-absence, ou si l’on veut, lumière-nuit. Qu’on pense à ce que nous percevons de la réalité d’une personne, si familière soit-elle ! Ne se déploie-t-elle pas pour ainsi dire au-delà d’elle-même dans un espace, arrière-corps pourrait-on dire comme arrière-pensée, dont la face cachée nous échappe ? Quel corps en effet – fût-ce celui d’un arbre – ne nous offre-t-il pas, sous sa forme et comme en filigrane de sa peau, l’efflorescence d’une vie pourtant irreprésentable par elle-même ? Vis-à-vis de ce que j’appelle la « présence-absence du monde », la question de Dieu porte sa réponse, comme une amphore le vin qui en préforme le creux.

N’est-ce pas d’ailleurs aussi bien ce que nous imaginons de nous-même, lorsque, nous penchant sur le fond de notre moi, nous découvrons l’étrangeté de l’intime ?

TEXTE n° 1 - Philippe

Je crois donc à une complexité de la Nature telle que du divin y soit à l’œuvre en cela que même la connaissance scientifique n’en épuise pas le sens. Car, comme le dit Baudelaire, « la nature est un temple ou de vivants piliers… ».

Cette conception s’est développée en moi à l’époque où – jeune adolescent – et si je puis dire, « déjà toujours enfant » - je trouvais l’enseignement du catéchisme catholique d’autant plus ennuyeux qu’il y recouvrait de son discours emprunté la vie d’un personnage en lui-même intéressant, c’est-à-dire à la fois hors du commun et finalement assez proche des gens que je connaissais. Je vivais alors à la campagne. C’était la guerre. Mes parents ne l’avaient pas attendue pour s’installer dans un village au milieu d’une terre que nous cultivions et où nous élevions des bêtes. Ce choix répondait chez eux à un désir singulier de retour au pays, je devrais sans doute dire de retour à l’intime. Rien à voir avec ce qui allait devenir sous l’Occupation le « retour à la terre » - tel que l’encouragerait le gouvernement de Vichy – « retour » dont ne manqueraient pas de sourire nos voisins paysans. Revenir à la pureté de la Nature – et pourquoi pas de la race ?... sentait sa purification nazie. Les paysans dont je parle ne pensaient pas à la terre comme à la Vierge de l’Eglise. Et l’idée de réparation morale que ladite Eglise défendait bruyamment – comme si le peuple des victimes était lui-même fauteur de guerre – leur était aussi étrangère que la « faute originelle ». La guerre était une tempête, un raz-de-marée, un tremblement de terre et, comme le dit Paul Valéry qu’ils ne lisaient pas, il fallait « tenter de vivre ». Quant à Dieu, s’il avait quelque chance d’exister vraiment, c’était sous une forme aussi imprévisible que ce Jésus de Nazareth, quelqu’un ou quelque chose qui arrive, qu’on attend sans l’attendre, et il ne saurait être question de le nommer. Ces paysans n’allaient à la messe que pour le principe. Leur église était dans les champs. Tout, ou à peu près tout, se faisant à la main, ils avaient le temps de suspendre un geste pour regarder filer un lapin ou un éclat lumineux sur la rivière, ou même rien, et, le soir autour d’un verre et devant le feu, le silence.

TEXTE n° 9 - Philippe

Le catéchisme où j’allais n’avait aucune chance sérieuse devant ce refus paysan de dire Dieu, l’indicible. Quant à se laisser embarquer dans une définition aussi fumeuse que « Dieu est un pur esprit », cela tenait d’un voyage à l’autre bout du monde, voyage hors de saison, et dont nous n’avions ni les moyens ni même l’envie. Ce qu’il y avait de bon à prendre dans le Jésus de notre curé, c’était plutôt le corps, le pain et le vin, réalités bel et bien prises à la terre et dont l’hostie de pain azyme n’offrait qu’une trop pâle figure. Par ces temps de rationnement alimentaire, il fallait que le divin reprenne ses couleurs primitives. Le blé, le raisin – chez nous les pommes à cidre – voire l’agneau abattu sans bruit, donnaient à la plus pauvre des tables domestiques l’allure d’un maître-autel. Nous rendions grâce à la terre et aux bras rustiques, et le curé du village parfois se joignait à nos agapes, mot grec qui me faisait rougir.

TEXTE n° 11 – Marie-Christine

Dans ce décor qui était en vérité tout un théâtre sur fond de guerre, je me suis mis à réinventer le dieu qu’on m’enseignait. C’est que d’abord – il faut le dire – ce catéchisme dont il s’agissait d’apprendre par cœur les questions et les réponses – véritable piège mécanique tendu à l’Esprit Saint – me semblait cautionner la nature quasi militaire de Dieu. Le sacrifice programmé de son Fils d’ailleurs préfigurait le nôtre. Or ce Fils tout justement attirait ma sympathie. Il était à contre-courant, inventait et faisait ce qu’il disait comme les meilleurs de chez nous. Je l’avais mieux connu à travers les images que nous projetaient, en marge du catéchisme, les bonnes sœurs du village : la Palestine, son Jourdain, son lac de Tibériade, son désert donnaient à cet homme le corps agrandi d’une terre livrée comme la nôtre à une armée occupante et à des traîtres. Et l’histoire de ce Fils, prêcheur-guérisseur, m’intriguait pour une raison très simple : tout avait été écrit, dit et répété à satiété sur ce qu’on avait appelé sa « vie publique » mais il y en avait une autre. N’est-ce pas ce qui arrive quand un homme a une deuxième vie plus célèbre que la première ? L’idée que le Fils de Dieu avait travaillé pendant sans doute une vingtaine d’années comme menuisier-charpentier me disait quelque chose qui me parlait vraiment. C’est que les travailleurs manuels et en particulier les artisans du village où nous vivions me semblaient – et d’ailleurs nous semblaient à tous – non seulement avoir une place essentielle par la nature même de leur activité, mais donner du sens à la vie. Ils étaient, au milieu d’un monde devenu fou, des figures de référence.

Et cela d’autant plus que mon propre père travaillait de ses mains dans notre ferme d’occasion et qu’il m’associait à ces tâches dont la valeur éducative lui avait paru justifier que j’entreprenne mes études secondaires à la maison et sous son autorité. Je dois mentionner ce point parce qu’il permet de comprendre ce qu’aura représenté pour moi cette articulation des matières intellectuelles et physiques. Elle m’apprenait que le corps et l’esprit font un tout dans la sphère naturelle à laquelle nous appartenons. A cette expérience vécue venait s’ajouter – tout aussi concrètement – celle de la guerre elle-même : les incessantes menaces qui s’y trouvaient associées, les privations de toutes sortes, l’exigence du repli sur des positions intimes, la nécessité d’asseoir les liens interpersonnels sur des convictions partagées – et donc la solitude aussi ! Ces éléments de réalité nous confrontaient tous – et moi le premier – à la question pratique de la foi et de l’espérance dans un monde qui les questionnait plus que jamais. A quel modeste dieu s’accrocher quand les pouvoirs civil et militaire, dont nous subissions le poids, déconsidéraient la toute-puissance d’un Dieu dont l’omnipotence « fascinait », au sens le plus attristant de ce mot, telle était donc la question. Le Fils, figure adoucie de ce Père, victime familière en ces temps de violence barbare, lui-même à tout le moins « réquisitionné » par l’institution qui en tirait son pouvoir, devenait à notre image le jouet d’une machination quasi politique qui faisait d’un inventeur de vie, un moraliste au service de l’ordre. De telles pensées, souvent tues, voire confuses, mais fortes au fond des esprits qui les portaient comme liées à une résistance de l’ombre, me traversaient et, sans bien les identifier, je tentais à ma façon de leur donner corps. Et c’est ainsi qu’une forme de conscience politique se constituait peu à peu en moi. Elle procédait de quelques évidences : sous le régime de cette Occupation par les troupes allemandes dont le « Gott mit uns » (inscrit sur le ceinturon des soldats) disait l’inspiration missionnaire, la « collaboration » (au sens précis de l’époque) des nouveaux et éternels amateurs de pouvoir (et d’argent), la collusion moralo-politique d’un nombre non négligeable de « belles âmes » propulsées par l’explosion du Mal (avec un M majuscule) et l’idée de « réparation », le recours d’un peuple déprimé à la figure de Pétain, grand-père médaillé, suffisamment lénifiant, pour faire office de « sauveur »… tous ces aspects de la Guerre, commentés par mes parents, me renvoyaient à la nécessité sinon d’agir comme le jeune homme que je n’étais pas encore, du moins de construire un espace commun entre le monde et moi, tel que ma vie y trouve sa place, irréductible déjà à celle que me donnaient mes parents. Ou, pour le dire autrement, vers quel dieu me tourner pour mener à bien cette opération de survie ?

Il est difficile de porter à la vie un enfant de dix ans, voire un pré-adolescent de douze en lui offrant pour horizon salvateur la crucifixion d’une chair innocente à laquelle on lui demande de s’identifier. Le travail du bois, et mes études, couplées tout aussi bien au travail de la terre, détournaient mes regards de la morbidité où me semblait se perdre l’espérance des victimes. J’apprenais que la vie, pour laborieuse qu’elle soit, pouvait ne pas se projeter dans une mort en forme de sacrifice. La mort, que la fréquentation des animaux – en particulier d’élevage – me rendait familière et naturellement pourvue de sens, pouvait se justifier par elle-même hors de nos ambitions les plus spirituelles. Bref ! Je m’attachais à chercher un dieu modeste, un Fils de l’homme à part entière, dans ceux dont la proximité concrète m’aidait à vivre. Et ils étaient nombreux mais, sans doute pour leur donner la force d’un représentant qui fût aussi silencieux que Dieu lui-même, je crus devoir les rassembler dans l’être à mes yeux le plus chargé de sens et qui était un arbre : le tilleul – dont j’ai souvent parlé et qui se tenait devant notre maison. Mon « chemin de l’arbre-dieu » raconte cette opération mystico-alchimique sur fond de paysannerie studieuse.

TEXTE n° 13 - Philippe

C’est donc un chemin creux et tortueux comme bien des chemins de mon pays. Ma culture chrétienne s’y mélange à un paganisme certainement renforcé par mon intégration à la campagne et ses campagnards. La figure marquante du Christ, en tant qu’artisan de la matière et de la parole, s’y marie avec celle de l’arbre, non sans rappeler, qu’attaché au bois, l’homme-dieu l’aura été du début jusqu’à la fin de sa vie. Cette alliance avec l’arbre répond sans guère de doute à mon désir de pacifier, si dramatique qu’il puisse être, notre rapport à la mort. Elle vise à délivrer la mort de cette fascination ajoutée qui en fait un châtiment, alors qu’elle s’inscrit dans une loi naturelle que je partage avec notre arbre, et les plantes et les animaux dont la vie fait partie de la nôtre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si je passe encore aujourd’hui ma vie d’adulte à tenter de débarrasser de leur culpabilité souvent inconsciente des victimes ordinaires. Il est toujours trop facile d’envoyer à la mort – fut-ce préventivement – des hommes, des femmes et des enfants sous le prétexte, avoué ou non, de purifier le monde. La guerre de l’homme contre l’homme n’a même pas besoin d’armes pour y parvenir. Le Grand Dieu sacrificateur n’a-t-il pas plus d’une fois, été appelé à l’aide pour mener à bien cette entreprise d’auto-destruction ? Il est plus difficile de concevoir un petit dieu, qui, d’ouvrier devenu poète, se soit employé à ressusciter non seulement les morts mais les vivants. Et encore plus difficile de lui prêter cette alliance avec l’intimité de la matière qui fait de lui un guérisseur. Mon arbre aussi bien me soignait. J’aurais juré qu’ils étaient de la même espèce, mon dieu et lui. S’ils servaient la vie, cela me donnait à penser que le mot « incarnation » valait bien que je me projette dans le bois de l’Arbre. Chacun sa chair. Si celle du « Fils de l’homme » prenait la forme du pain et du vin, c’est qu’il y avait un passage entre des réalités que cherchaient à séparer ce que j’appelle aujourd’hui nos idéalités trompeuses.

TEXTE n° 17 – Marie-Christine

Mon « Chemin de l’arbre-dieu » est donc une tentative de rejoindre « ce qui est ». Il prend dans ma vie de personne très âgée, un sens redoublé. Mais notre temps me semble, aussi bien, le justifier. La Nature y prend en effet l’aspect d’un « environnement » dont le seul nom dit bien ce qu’il veut dire : un monde à la fois autour et séparé de l’Homme. Qui peut croire qu’une écologie – si nécessaire soit-elle – suffise à nous restituer le lien consubstantiel qui nous unit à la Nature, ce « nous » au sens le plus large ? Ce que pourtant nous apprend notre corps, ne devons-nous pas constater qu’une certaine conception de notre esprit nous pousse à l’oublier ? Le progrès de nos sciences et de nos technologies ne fait pas, comme on le répète, que plus d’une fois menacer notre santé. Il nous coupe de la Nature en tant que cette réalité partagée et il menace le lien physico-spirituel qui nous fait ce que nous sommes. Comme le disait récemment Alain Sapiot, professeur au Collège de France, l’Homme ne voit-il pas déjà son esprit s’identifier à son faux-frère le robot, comme le maître à son esclave ? Il reste en effet, que la Nature, non contente de nous faire, nous parle et que nous la parlons. Sa fonction symbolique – mise en évidence depuis des siècles par les poètes – n’est pas réductible à l’effet d’un « milieu ». Ainsi peut-on dire qu’aujourd’hui la menace d’une catastrophe écologique en cache une autre : le sens de notre vie, tel qu’au-delà d’une connaissance objective de notre corps, nous le trouvons dans le vécu de notre esprit incarné, est menacé. Car la Nature qui est un temple comme le dit Beaudelaire et après lui Raïner Maria Rilke et plus près de nous Philippe Jaccottet, et tant d’autres… cette Nature traverse et contient l’Homme dans cette si étrange intimité que j’appelle le divin.

TEXTE n° 24 - Philippe

Et le divin revient aujourd’hui par d’autres portes et qui sont aussi bien celles de l’enfer. Le sentiment grandissant des menaces qui pèsent sur le monde et sur l’Homme en particulier, la débandade des identités individuelles et collectives, la corruption visible des pouvoirs et donc la chute libre des « figures d’autorité » - voire bien d’autres aspects de nos dévoiements culturels sur fond de consommation maniaque – tout cela ensemble ne conduit-il pas à l’appel redoutable dont j’ai parlé plus haut ! l’appel à un Sauveur !

Il y a de ce côté-là aussi péril en la demeure. Le Dieu dangereux des substituts idéaux ou idoles revient en force : ce sont ces figures de chefs providentiels et autres grands sorciers, célébrités statufiées en héros, pôles énergétiques béatifiés de l’univers concurrentiel, idées-machines et machins de la communication. A cette violence socio-politico-culturelle, sans doute faut-il ajouter cette guerre qui ne dit pas son nom : l’attaque consumériste de la Nature. Ne s’inscrit-elle pas dans un mépris du vivant qui procède, chez les consommateurs eux-mêmes, d’un appel conscient et inconscient à la magie d’une destruction salvatrice, guerre divine selon la loi du plus fort ? cela se voit plus directement, et même naïvement, dans le traitement actuel de l’intimité humaine et en quelque sorte sa mise en coupe réglée : Que ne voit-on se chosifier le corps humain lui-même, machine à produire des exploits sportifs, à soigner comme on entretien un moteur, à sexualiser comme à shooter… Ne crie-t-il pas famine en tant que lieu de l’esprit, ce corps en-naturé jusqu’à l’âme, arbre et son feuillage, rivière et son eau, associations de la Nature qui sont aussi ses « œuvres » ou « créations » ?

Encore devrais-je ajouter ici – pour intégrer dans cette réflexion une simple référence à ma démarche professionnelle – ce qui fait de la réalité dite psychique un tout psycho-physique dont l’intimité même rejoint celle de la Nature. Je veux parler de ce que le grand-père de la médecine psychosomatique, psychanalyste de la première heure, Georg Groddeck appela, dans les années 1920, le « ça » ou, pour le dire dans ses propres termes : « le ça ou par quoi l’on est vécu ». Il s’agit là, derrière la construction du Moi auquel nous attachons notre identité, de ce « Soi caché », auteur inconscient de notre vie, y compris la plus créative. Groddeck y voyait lui-même le lieu de fabrication de « la maladie, l’art et le symbole »1. Cette réalité proche et lointaine fait partie de ce que j’appelle ici « le divin ». Vous dirais-je qu’ enfant – et du reste comme tous les enfants – je faisais de cette réalité impensable et déniée par beaucoup d’adultes mon pain quotidien ? Faut-il le dire avec le sourire ? Le psychanalyste et le poète sont un peu comme cette célébrité d’aujourd’hui : l’intestin, notre deuxième cerveau. Un médecin de bien avant la dernière guerre et qui n’avait pas lu Freud ni d’ailleurs Groddeck, disait : « L’intestin est un malin. Il écoute aux portes. »

Aux portes de quoi, je vous le demande !

TEXTE n° 55 - Philippe

Tel est donc ce chemin de l’arbre-dieu traversant la terre à laquelle j’appartenais et cette espèce d’îlot éducatif, ventre cette fois plus paternel où se préparait la « deuxième naissance » de mes 13 ans. Le chemin m’emmenait vers l’adolescence où il déboucha sur une vie sociale que l’accélération de la guerre eût tôt fait de rendre nécessaire. Les engagements, à cet âge-là, procèdent d’une intériorité qui échappe tant soit peu au narcissisme du miroir adolescent. L’arbre-dieu, sous ce rapport, et mon statut de jeune travailleur m’auront aidé à m’affranchir tant soit peu de moi. Ce moi qui se veut dieu lui-même en se projetant dans une éternité à sa mesure d’enfant tout puissant. Il me semble aujourd’hui qu’avec l’âge et ce qu’il me reste à faire avec la vie, le même besoin revient en force : Regarder la mer comme un arbre qui s’étend et s’élève – comme je le fais à Granville – et espérer dans son ombre et les jeux de la lumière entre ses feuilles, me fait repenser à ce beau livre de Steinbeck où l’arbre joue le rôle principal et qui s’intitule : To unknown God, « A un dieu inconnu » (1933). Qu’un écrivain aussi engagé pour la cause de l’homme ait eu ce désir – dont on a pu dire qu’il sentait son panthéisme – de retrouver dans la Nature les traces d’un divin authentiquement secourable, mérite d’être évoqué ici, en conclusion de cette modeste invitation à prendre le « chemin de l’arbre-dieu ».

TEXTE n° 58 page 104

1er paragraphe Philippe

2ème paragraphe Marie-Christine

3ème paragraphe Philippe

Présentation de « Chemin de l’arbre-dieu »
Jean-Pierre BIGEAULT
EFPP, Paris, le 29 février 2020

1 La maladie, l’art et le symbole, NRF, Ed. Gallimard, Paris, 1969.

L'enfant a connu le Dieu de son village et il l'a suivi sur ses routes comme s'il était dieu et même arbre, et même l'Arbre par excellence, et sans doute surtout - en le travaillant comme son père - le bois, comme s'il était sa propre chair. Un poète croit dans le monde, comme s'il était, par les mots, son corps transfiguré; et ce corps s'étend à perte de vue sur la solitude humaine. C'est ainsi, par les animaux, que le visage de la vie se découvre entre l'herbe et les feuillages où le dieu se cache avec l'enfant. Il est temps d'aimer la vie pour ce qu'elle donne de fraîcheur à la pensée.

Editions l'Harmattan - décembre 2019

Du « consentement »

« Le consentement »(1) est un récit autobiographique. Il rapporte – trois décennies après les faits – la relation de l’auteure, Vanessa Springora – alors adolescente – avec un homme connu (dont l’identité nous est d’ailleurs révélée par la référence à plusieurs de ses ouvrages).
Ce récit vient à son heure. Il rejoint la vague des dénonciations plus ou moins tardives qui agitent aujourd’hui notre société. Il n’en recentre pas moins le débat sur la question du « consentement », la victime de l’abuseur n’ayant que treize ans.
Une jeune fille de treize ans peut-elle en effet « consentir » – au sens plein de ce mot – à devenir l’objet sexuel, voire la partenaire d’un homme dont elle croit qu’il l’aime et qu’elle croit aimer ? Une telle question justifierait une réflexion sur l’adolescence en tant qu’étape particulière d’un processus de maturation dont la spécificité a fait l’objet de nombreux travaux. Il reste qu’un tel sujet – et ce n’est sans doute pas par hasard – n’intéresse guère le grand public. Ne dirait-on pas qu’il préfère continuer de s’étonner que l’enfant soit déjà un adolescent et que l’adolescent soit encore un enfant selon des variations qui ne permettent décidément pas d’établir des frontières tout à fait sûres entre ces deux âges de la vie. On conçoit que, dans ces conditions, la maturité psycho-sexuelle elle-même, évidemment distincte de la puberté, suscite bien des interrogations. Tant il est vrai qu’à défaut de s’en tenir à quelque âge légal, la question relève, qu’on le veuille ou non, d’une évaluation éducative adaptée à la situation.
Il reste en tout cas que le « consentement » dont parle Vanessa Springora va bien au-delà de ce questionnement, d’ailleurs d’autant plus difficile en ce qui la concerne qu’elle n’a plus, tant s’en faut, l’âge de son drame. Son récit nous conduit plutôt à nous interroger sur d’autres « consentements » que le sien : ceux en particulier, relatifs à un certain environnement socio-culturel et qui, passifs ou même actifs, ont non seulement toléré cet abus mais l’ont soutenu ? Il en va ainsi des parents qui ont « laissé faire », sans parler de l’Education nationale, comptable des absences scolaires mais incapable, dans sa « neutralité », d’en demander davantage. Encore peut-on penser que ces manquements obéissent eux-mêmes à la règle d’un consentement plus large et qui concerne une autre partie quelque peu voyante de la société d’alors. Un certain nombre d’intellectuels en effet, connus, voire très connus : philosophes, sociologues, psychanalystes, ne sont-ils pas acquis à la cause d’une « bonne pédophilie » supposée libératrice ?
Ces faits – déclarations et passages à l’acte – disparaissent d’abord dans le mélange à la fois confus et dogmatique de contestations tous azimuths(2). Puis ils entrent sans bruit dans un héritage qui, vilipendé ou érigé en triomphe plus ou moins guerrier, ne sert plus qu’à alimenter d’autres combats. Ils appellent sans doute aujourd’hui une réflexion plus éclairante que les dénonciations qu’ils justifient.

*

Sans leur demander davantage, il faut d’abord resituer le discours et les actes dans leur contexte. S’agissant précisément de la pédophilie et de son accueil, voir encouragement, par certains intellectuels, il convient de rappeler que l’opinion publique, emportée par un élan plus politique, n’en est éventuellement partie prenante que sur le mode imaginaire d’un dépassement des limites. Il n’en faut pas moins remettre nos pendules à l’heure de l’époque. La « libération des désirs » en constitue l’un des slogans directeurs. Il oppose une réponse pulsionnelle à un certain « ordre établi », ou plutôt d’ailleurs rétabli dans une après-guerre vouée à la « reconstruction ». Il n’en reste pas moins que cette position dite « révolutionnaire » correspond dans le même temps à la nécessité de revoir le bien fondé de certaines réalités reçues. C’est le cas pour la définition (légale) de la majorité sexuelle reconnue aux adolescents. Cette définition paraît en effet problématique vis à vis de l’image qu’on se fait alors de l’adolescence. Nous y reviendrons. La cause en tout cas n’est pas anecdotique. Elle rejoint celle, plus large, de la « décolonisation »(3), étant entendu que, rejoignant à cet égard celle de l’ordre social, la cause des enfants et des adolescents, alors désignés comme les victimes d’une éducation rétrograde, devient elle-même l’objet d’un débat. Le fameux « c’est pour ton bien » qui aura servi à légitimer bien des conquêtes territoriales n’est-il pas l’indicateur d’une perversion institutionnelle, qu’elle soit familiale ou scolaire, et qui ne fait que duper ceux qui en sont les présumés bénéficiaires.
Aussi bien, faut-il le dire, la famille et l’école ne sont pas sans poser la question, voire sans s’interroger elles-mêmes sur leurs propres principes. Structure nucléaire ou machine administrative, la première comme la seconde se trouvent en décalage par rapport à une société qui s’ouvre aux choses (la consommation) comme aux idées. Sans toujours le savoir, ces organisations, encore formellement traditionnelles, découvrent leur ambiguïté. Les sciences humaines en plein développement, la leur fait voir. Des références plus ou moins confuses à la psychanalyse ne manquent pas de faire savoir que le refoulement et la répression menacent les désirs, là où précisément ceux-ci se trouvent confrontés à la règle. On dit, ou à tout le moins on murmure, que l’amour des enfants a bon dos : un sadisme se glisse sous les bonnes intentions éducatives. La famille se cache derrière ses sourires. Quant à l’école et son encasernement, elle se dissimule en vain derrière la suppression des uniformes et la camaraderie des maîtres.
Il faut donc réinventer la famille et l’école. Les parents qui ne vont pas encore jusqu’à fumer des joints s’échinent à assimiler les vêtements et le langage de leurs enfants. L’école revoit ses programmes : il faut rapprocher du vrai monde celui, refermé sur lui-même, d’un classicisme non seulement démodé mais carcéral à sa façon bourgeoise. Il faut surtout répondre le plus directement possible à l’intelligence naturelle des élèves. Ce que les ennemis déclarés du (pseudo) nouveau système baptiseront plus tard du nom de « pédagogisme » se fraye un improbable chemin entre les falaises intangibles du cours magistral. Mais l’idée s’insinue dans l’air, dans les mots, les positions, la mauvaise conscience et l’espoir déjà condamné. Le monde des enseignants se divise, se morfond, ne sait pas trop où est sa place, ou s’y accroche comme à la planche pourrie d’un improbable salut.
Les parents, désarmés de leur côté, demandent à l’école de faire le travail. Quel travail ? Instruction, éducation ? On ne sait plus très bien.

*

Cette « révolution » dont le spectacle a souvent brouillé l’image a certainement permis, quoi qu’on en dise, de véritables progrès dans la vie de chacun et de tous. Mais elle a eu, sur l’éducation en particulier, un effet d’ouverture suffisamment ambigu pour que s’y engouffrent le meilleur comme le pire. Cet effet s’est articulé et s’articule encore aujourd’hui avec des idées qui dépassent le cadre des « événements de Mai 68 ». Il s’agit plutôt là d’une théorie qui ne dit pas son nom, alors même qu’elle a sa place dans l’inconscient, voire dans le projet de bien des éducateurs, parents comme intervenants extérieurs à la famille. Nous avons développé et analysé ce point dès 1978 dans « L’illusion psychanalytique en éducation »(4). Nous y montrions que la psychanalyse servait souvent, plus ou moins malgré elle – et au-delà des espaces qui s’y référaient explicitement – une conception particulière de l’enfance et de l’adolescence. Présente implicitement ou explicitement depuis longtemps dans des représentations qui ont fait en partie le succès de l’Ecole nouvelle(5), la théorie diffuse dont il est ici question achoppe si souvent sur la réalité pédagogique qu’elle cède au refoulement psychologique, voire se retourne contre elle-même. Elle s’en tient le plus souvent à maintenir de son mieux un assemblage de croyances qui font de l’enfant et de l’adolescent un principe d’espérance sinon d’innocence. Le vieux rêve rousseauiste (« L’homme naît bon… ») s’y retrouve. Les découvertes les plus récentes concernant les potentialités et la créativité de l’enfant font le reste. On peut d’ailleurs aussi bien penser que la théorie freudienne d’une sexualité infantile n’aura pu que confirmer la précocité d’une dynamique jusque-là déniée, voire contrecarrée par une éducation clairement répressive. Il s’ensuit donc que les pulsions de l’enfant, ainsi réhabilitées, son nouveau statut non seulement remet en cause sa fameuse ancienne « innocence », mais le range lui-même au milieu des adultes dont il est plus ou moins supposé partager les désirs. Le retour à la nature de l’ancien « petit ange » en fait donc un « bon-déjà-grand-sauvage » dont on salue la nouvelle fraîcheur en forme d’authenticité. L’immaturité s’efface ainsi derrière l’idée d’une continuité sexuelle qui régénère peu ou prou la foi dans l’homme et les promesses de l’aube.
Sans doute faut-il ajouter que les choses ne sont d’ailleurs pas si simples dans le vécu de la famille ou de l’école : la nouvelle proximité de l’éduqué complique ce qui reste de la relation éducative. Comment canaliser l’énergie libérée ? Des formes de violence, vieilles comme l’éducation, traduisent l’ambivalence du nouveau système. Les positions contradictoires d’une éducation qui laisse à l’enfant comme à l’adolescent la liberté de « se perdre » dans ses plaisirs difficiles débouchent sur un malaise. L’éducation dans ces conditions ne sait plus ni où elle est, ni où elle va. Certes elle ne cède pas la place à ce qu’on appela en son temps « l’anti-éducation » mais elle prend la fuite sous le couvert de ce qu’on dénommait autrefois l’instruction et qui revient en force dans une société qui n’a pour horizon que le progrès techno-économique.

*

A travers la théorie diffuse que nous venons d’évoquer, on voit bien où se situe, entre le rêve et la réalité, le partage sexuel dont se justifie une pédophilie qui se veut non violente. Qu’il se dise antirépressif et égalitaire n’empêche pourtant pas l’abus d’être un abus. La relation sexuelle s’y fonde sur un pouvoir dont bien des éléments peuvent donner à penser que la victime, fascinée, n’a d’autre moyen que de s’y soumettre. Il faudrait beaucoup d’amour, au sens le plus altruiste du mot, pour qu’une relation, supposée assez claire elle-même et éprouvée dans sa capacité d’ouverture, permette à « une sexualité qui se cherche » de s’apprendre et de s’épanouir. La comédie de l’amour pédophilique est une forme pseudo-éducative de l’esclavagisme. Que des prêtres – fussent-ils de ces laïques à l’intelligence dominatrice – jouent les sauveurs d’une société illuminée par l’éclat de leur désir, voilà l’escroquerie de nos pseudo-libérateurs. Voilà aussi le « consentement » de tous ceux qui, se projetant sur eux, se taisent. Nous n’avons contre ces dérives – et en particulier tant d’abandons éducatifs faussement bienveillants – que le recours à une éducation sans cesse réinventée(6). La question de l’autorité (son absence comme son excès déguisé ou non) peut être traitée en famille comme à l’école dans le respect des personnes. Faut-il encore, pour le permettre, que le fonctionnement de ces structures donne sa place à un véritable développement relationnel, et donc social. Les ratés de l’autorité sont les symptômes d’une dépersonnalisation de l’espace éducatif. La condamnation de la pédophilie, si nécessaire soit-elle, ne saurait suffire. La perversion des abuseurs fait trop vite oublier le consentement passif et actif d’une société qu’on dit « permissive » pour ne pas voir qu’elle reste, à l’égard de sa jeunesse, aussi agressive que celle qui, par le passé, envoyait ses grands adolescents au massacre de la guerre(7).
Ce qui s’est joué pour l’auteure du « Consentement » trouve son véritable sens dans cette « complicité culturelle » qui traverse les temps. On devrait se méfier de ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, se prennent pour des oracles. Une pensée « dominante » porte bien son nom. Elle écrase jusqu’au bon sens de ceux qui, confrontés à des réalités de « rempailleurs de chaises »(8) prennent en compte sans bruit la complexité du monde. A l’heure où les réformes sont annoncées à grand bruit, l’éducation, qu’elle soit nationale ou non, serait plus avisée de développer avec le sens critique, le goût et le respect de l’autre sans lesquels les savoirs ne sont que « ruine de l’âme ».

Jean-Pierre Bigeault,
Février 2020


(1) « Le consentement », Vanessa Springora, Grasset, Paris, 2020.
(2) Faut-il rappeler qu’à l’époque, on toléra que soient offerts à des adolescents en difficulté, des mini-internats sur mesure dits « lieux de vie » plus ou moins adeptes d’une pédophilie réparatrice ?
(3) « Pour décoloniser l’enfant », Gérard Mendel, Petite bibliothèque Payot, 1971.
(4) « L’illusion psychanalytique en éducation », J.-P. Bigeault et Gilbert Terrier, PUF, Paris, 1978.
(5) « Philosophie de l’éducation nouvelle », M.-A. Bloch, PUF, Paris, 1968.
(6) Nous en avons rapporté l’expérience et les principes directeurs dans « Une poétique pour l’éducation », J.-P. Bigeault, l’Harmattan, Paris, 2009.
(7) Cf. Eugène Enriquez in « De la horde à l’Etat », Ed. Gallimard, Paris, 1983.
(8) Comme disait Péguy.

Asperger

Décidément, l’autisme n’est pas un mal comme les autres ! Décidément, les bonnes causes ont vite fait d’appeler à l’aide les mauvaises ! On ne croit plus au Diable, mais on dirait que l’autisme l’attire.

Ainsi donc, le nom d’ASPERGER qu’on a donné aux autistes surdoués est-il celui d’un médecin nazi qui ne sauva les « bons autistes » qu’en sacrifiant les « mauvais » – euthanasiés sans ménagement – à la cause de l’eugénisme.

Qu’on lise plutôt sur ce sujet Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme par Edith Sheffer (Ed. Flammarion) ! Naturellement le bon Dr. Asperger1 s’est avancé masqué ! (comme bon nombre d’anciens nazis) en protecteur de l’enfance ; et on n’est pas allé plus loin !

Est-ce à dire qu’il faut se méfier de tous ceux qui veulent du bien à la société – sinon à la race – et en particulier à ceux qui dysfonctionnent peu ou prou ? En tous cas, disons-le d’ores et déjà, l’idée de « classer » les gens et en particulier les enfants selon leurs compétences intellectuelles – idée qui ne semble pas par elle-même procéder du sadisme – a souvent beaucoup plu. Elle s’inscrit dans une démarche – une « manie » qu’a pointée Elisabeth Roudinesco2 – qui se pare des plumes de la rationalité puisqu’elle a pour but d’ordonner le monde. Nous le voyons aujourd’hui, quand la testomanie, la référence au QI, la conception de l’intelligence et, avec l’évaluation tous azimuts, le classement qui définit les élites, disent bien la volonté de mettre chacun à sa place.

L’autisme n’échappe pas à cette idéologie. Il y échappe d’autant moins que son désordre engendre autour de lui angoisse et colère. Il appelle des réponses explicatives et réparatrices. A cet égard, on comprend que l’intelligence, dès lors qu’elle fonctionne brillamment, offre l’espoir de réintégrer l’enfant autiste dans un monde humain dont il semble exclu. L’existence d’autistes « surdoués » ne tombe t’elle pas d’autant mieux que nos technologies post modernes en ont singulièrement besoin ? C’est où l’on voit s’ouvrir ce monde de l’autisme que l’on croyait obstinément fermé. Et par là même la sélection des Asperger devient le signe inattendu d’une libération.

Cependant la référence, fût-elle innocente, au Dr. Asperger, supposé héros de la juste cause, laisse tout de même rêveur !

Quelque justifiée qu’elle puisse apparaître, l’idée de départager les « bons » et les « mauvais » autistes ne tend-elle pas à expurger l’autisme lui-même de ce qu’on pourrait appeler communément sa « part maudite » ? Ne laisse t’elle pas croire qu’on a compris l’autisme, puisqu’il rejoint, dans une vision post moderne, le fonctionnement humain supposé le plus adapté ? Juste retour des choses – dit-on – puisque les « bons autistes » peuvent entrer à Silicon Valley, la tête haute ! L’intelligence artificielle n’attend qu’eux, le monde des Robots leur est ouvert. A côté de cette victoire, on se demande pourtant si l’instrumentalisation, quelque productive qu’elle soit, d’une certaine forme d’intelligence au service d’un certain mode de travail, couvre l’étendue des besoins tant des surdoués eux-mêmes que des laissés pour compte. Que le travail soit la santé – voire la liberté, comme le disaient aux déportés les nazis – n’induit-il pas une vision restrictive et même, on le sait, déshumanisée qui a fait, et fait encore ses tristes preuves ? Le « traitement » de l’autisme tel qu’il apparaît en la circonstance, tend plutôt à montrer que l’autisme est aussi la figure d’un Mal qui ronge une société, voire une culture qui se fait peur à elle-même.

L’autisme en effet, qu’on le veuille ou non, oppose à sa compréhension bien des obscurités. Certaines ne sont pas sans nous renvoyer à la case départ de notre organisation psychique, voire au principe de notre vie. Les passions et les partis-pris que suscite l’autisme sont liés à cette complexité. L’espoir de simplifier le problème en lui trouvant une cause unique (si possible un gène) nourrit la violence des familles, des soignants eux-mêmes, voire des pouvoirs publics. Sous cet aspect, on peut dire que les Asperger permettent d’oublier par leur « performance » que les troubles de l’autisme en disent toujours plus que les déficiences « (ou d’ailleurs les exploits) dont ils sont la cause.

Ainsi donc Asperger peut être entendu comme un révélateur. S’il ne s’agit pas de purifier la race, il s’agit pourtant de purifier l’autisme voire les autistes.

C’est qu’en effet l’autisme renvoie à une « faute » qui poursuit les parents sans parler de l’enfant lui-même, et cette faute fonctionne comme une chute dont il faut se relever. Une purification quasi religieuse est nécessaire. Car tel est, avoué ou non, le désir de tous : qu’on en sorte par le haut ! Les « bons autistes », comme les saints ou les surhommes, sont comme les « bons produits » : ils nettoient le monde, et l’autisme. Ils l’épurent de ce qui se présente en lui comme les débris d’une maison en ruine, la marque d’une « tâche originelle ».

Il arrive que les mots disent, sans y penser, ce qu’ils cachent : asperger, dans la langue française, désigne « l’action de projeter sur quelqu’un ou quelque chose, un liquide en forme de pluie ». Cela se fait à l’église, on y chasse les démons, et, en même temps, on les appelle. La fortune d’un mot se nourrit de tout ce que l’inconscient lui apporte dans l’ombre, et les coïncidences parlent pour la raison malmenée. On devrait s’alarmer d’une référence à la barbarie qui, de par son contenu à prétention rationnelle, vise tout simplement à l’élimination du déchet et donc de l’impur. Comme l’atteste d’ailleurs la violence que suscite l’autisme, cette guerre, où la science déballe ses moyens comme si c’était des armes, a les accents d’une guerre religieuse. Mais c’est aussi qu’elle procède de conflits qui touchent aux images et aux idées relatives à la construction psychique de l’homme et donc à son identité, voire à son destin. L’autisme à cet égard tient une place particulière : il ouvre la boîte de Pandore de notre origine. L’enfant autiste, pour celui qui cherche à le comprendre, ne montre-t-il pas ce que montre le volcan au vulcanologue : un cratère qui gronde en nous, là où notre matière brûle ?

Jean-Pierre Bigeault,
psychanalyste, membre du Conseil scientifique de l’EFPP.

In Les cahiers de l’EFPP – Juin 2019


1 Psychiatre autrichien, artisan du programme « aktion T4 »
2 Cf. Le Monde, 29 mars 2019 : Docteur Asperger, nazi, assassin d’enfants.

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