ACTUALITÉ

Grand Inquisiteur

Enfin le Grand Inquisiteur est arrivé ! Il s’appelle Mr. STOP COVID (on trouvera son vrai nom dans le Magazine du Monde du 23 mai et aussi quelques éléments biographiques).

Ce technocrate chrétien, socialiste aujourd’hui « libéral », semble bien un pur produit du Système, tel que nous le voyons à l’œuvre dans un pays à cet égard depuis longtemps « macronisé ». Rien que de très banal ! Mais enfin ce technocrate parle ! Il dit (toujours selon Le Monde) dans une Tribune publiée sur le site Médium : « chacun pourra refuser cette application1 pour des raisons philosophiques », mais cela reviendra « à accepter le risque de morts supplémentaires ». Le choix est donc clair : renoncer au respect de sa liberté (valeur démocratique par excellence) ou devenir potentiellement un assassin.

L’idée que les citoyens disposent encore d’un sens de la responsabilité étant évacuée par principe, on se demande pourquoi ces mêmes citoyens ont encore le droit de voter ! On appréciera par ailleurs le déplacement de l’ordre politique sur l’ordre moral.

Ainsi, la bonne vieille culpabilisation, nourrie de la peur, est-elle appelée à l’aide, quand on ne sait plus quoi faire, ou plutôt, tout aussi bien, quand on y trouve avantage en matière de pouvoir. Un plan d’urgence pour une éducation citoyenne dès l’école n’étant pas au programme, on voit à quelles vieilles recettes – dignes de Vichy – nous ramène la technocratie et sa culture a-morale des résultats.

Qu’on se le dise une fois pour toutes : l’homme est mauvais par définition (sauf lorsqu’il gagne beaucoup d’argent puisqu’il fait tourner la Machine) et il faut encore une fois le « sauver » – autrement dit, le « surveiller et punir », fût-ce en recourant à une police des mœurs.

A bon entendeur, salut !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 23 mai 2020

1 Il s’agit, rappelons-le, d’une enquête sur la vie privée – en l’occurrence relationnelle – et fondée sur une atténuation voire violation du Secret médical.

Une guerre peut en cacher une autre

Une « drôle de guerre » – pas moins de six fois déclarée(1) par le Président Macron – sévit dans notre beau pays. C’est qu’un envahisseur, venu de loin, la justifie. L’ennemi est rusé, incontrôlable, et il tue. Quelle violence inouïe dans un monde à qui l’on promet tous les matins « le risque zéro », et, bientôt, la mort de la mort !

Que l’épidémie de ce fameux coronavirus soit moins meurtrière que beaucoup d’autres importe peu. Elle appelle une réponse institutionnelle digne de ce nom (plus digne assurément que l’impréparation qui l’a précédée !) et une mobilisation collective, sans armes, mais ferme sur les principes (distance règlementaire, lavage des mains, etc…)

Et en effet, face à l’ennemi, au trouble qu’il génère chez les responsables de l’Etat, aux incertitudes voire aux contradictions des experts, à la trouille d’une société biberonnée au confort et plus généralement à la sécurité, les mesures benoîtement coercitives, la suspicion voire les dénonciations d’usage, un climat digne de l’Occupation (et donc de la Défaite(2)) reprennent effectivement du service. Sur les marges, il est vrai, une authentique « résistance » (aussi mal vue qu’à l’époque par une certaine France asservie) s’exprime par un humour sous lequel se cache plus d’une fois une vraie colère.

C’est donc la « guerre » et l’on se bat comme l’on peut. Cela occupe un peuple déprimé voire agressif dont la violence inquiète et justifie le pouvoir. Car, à qui profite le crime ?

Voici donc qu’un Président de la république en perte de vitesse dans l’opinion s’est trouvé confronté, non seulement à l’exaspération des extrêmes mais à celle du « peuple d’en bas », voire du milieu, sans compter la méfiance des autres. Il sait que l’agressivité de toute une classe de communicants ordinaires banalise la haine. Il est donc appelé par une sorte de grâce divine à jouer, non seulement les sauveurs (rôle bien difficile, on le sait, depuis Pétain), mais le chef de guerre tant attendu puisque … le pays en effet est en guerre…en guerre – osons le mot ! – avec lui-même.

Ce Président comprend donc que la France est dans le malheur, et une bonne grande partie de son peuple le suit – fût-ce à contre cœur – sur le chemin d’une guerre qui, encore une fois, consiste … à descendre dans les abris.

Ainsi donc, voilà qu’un ancien socialiste de droite entreprend, sur le mode gaullien, de reconstruire la France (à ses yeux depuis longtemps en quasi ruine) et qui, pour l’occasion, s’identifie enfin à « son » peuple dont il partage l’angoisse. Le Roi-fantôme a cédé la place au général en tenue de combat.

Sans doute convient-il d’ajouter ici que ce schéma, fondé sur des évidences, ne rend pas compte d’une réalité à bien des égards plus complexe et plus instructive. Le recours à la guerre – fût-elle relativement symbolique – répond de façon plus obscure à un désir qui dépasse en effet l’opportunisme politique le plus facile à imaginer.

Car il y a fort à parier que la société dont nous parlons – la nôtre – désire en effet la guerre dont elle a peur. Elle est, comme celui qui, traversant un pont, aspirée par le vide. Son angoisse le précipite précisément dans le gouffre qui l’attire, comme si ce gouffre était la solution radicale à son problème. Cette réalité imaginaire recouvre de son voile la tentation du suicide. A l’heure où le Monde se fait peur et où notre peuple s’applique déjà à se déchirer lui-même, il est tout à fait possible de penser que la Guerre – acceptée dès aujourd’hui sous l’aspect d’une dramatisation médicalo-politique – réalise par avance le voeu inconscient d’une société malade.

Dans une telle perspective, on pourra penser que le Président aura lui-même intégré, par-delà ses propres calculs, le désir inconscient d’un peuple qui lui échappe : ne l’aide-t-il pas à satisfaire son aspiration auto punitive au désastre annoncé ?

Mais qui dira donc, après la Guerre, si le Roi n’est pas toujours aussi nu ? Car la morgue de l’énarque et celle du protecteur attitré de la technocratie remonteront à la surface des nouvelles assemblées populaires. Et la Guerre, sortie des décors de son théâtre, reprendra, comme après les mauvais Traités. A moins que …

A moins que les vieux partis politiques (et les syndicats) se refassent une santé et produisent des responsables enfin dignes des enjeux d’une République fidèle à ses valeurs : Liberté, Egalité, Fraternité !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 12 mai 2020

1 Cf. le premier discours du Président Macron sur le coronavirus.

2 Défaite à laquelle le Président Macron n’oppose pas par hasard la bataille de chars du 17 mai 1940 conduite par le Colonel De Gaulle. La Résistance au virus vaut donc cette comparaison ! Vive la France victorieuse…juste avant la débâcle !

De la déshumanisation en cours

Un gouvernement qui, sous prétexte de protéger les citoyens, développe la peur d’une épidémie est, qu’il se l’avoue ou non, pré totalitaire. Il caresse le peuple dans le sens du poil. Il répond à une demande infantile qu’il consacre et qu’il entretient. Il prépare à toutes les défaites, oubliant d’ailleurs que la dernière guerre à la française a fait ses tristes preuves, lorsqu’une partie de l’armée et en particulier ses officiers, empruntaient la route de l’exode aux côtés du peuple. L’ayant vécu en direct, auprès d’un ancien combattant de 14-18, qui n’en croyait pas ses yeux, je sais que le courage n’est pas une donnée immédiate, mais un acquis qui ne s’improvise pas.

Aussi bien l’objectif médical de sauver les vies à tout prix, y compris au prix de l’honneur, voire de la simple nécessité sociale du partage des risques, a atteint les sommets du mépris de la personne et de la communauté familiale, lorsqu’une technocratie (héritée de Vichy et de plus en plus galopante) a posé les règles du confinement dans les Ehpad. Pour évacuer les responsabilités, on a livré à la solitude, c’est-à-dire au dénuement affectif et au dégoût de vivre, des vieillards et, bien évidemment des familles interdites d’apporter l’aide incommensurable de leur présence et renvoyées à la culpabilité de ceux qui abandonnent les leurs. On a ouvert le champ des dépressions, couvert l’irresponsabilité organisée des institutions et de l’Etat, livré les vieux à la psychiatrisation de leur souffrance, c’est-à-dire à la destruction de leur identité.

Un eugénisme inavouable et qui déporte les victimes à l’intérieur de leur angoisse se dessine en filigrane d’une organisation inhumaine sur laquelle on invite à fermer les yeux, puisque les statistiques permettent d’enregistrer de « bons résultats » dans la gestion de l’épidémie.

Un gouvernement qui en arrive à ces extrémités bafoue les valeurs dont il laisse croire qu’il se réclame, au profit d’un « fonctionnement » tout aussi dangereux pour l’économie que pour la morale. Gageons que Paul Ricoeur en frémit dans sa tombe !

On ne dira par ailleurs jamais assez que le déplacement des décisions du monde politique sur le monde médical – dit scientifique – consacre l’incapacité philosophique d’un gouvernement responsable de la défense des valeurs républicaines. Ce défaussement est une trahison et un triste aveu d’impuissance.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 6 mai 2020

Une école pour la République

L’accès à l’Instruction publique a joué un rôle historiquement essentiel dans l’émancipation sociale. Les « fameux hussards de la République » auront été jusqu’à la dernière guerre les acteurs déterminés et déterminants de cette opération. Dénoncée aujourd’hui et pratiquement non traitée, « l’inégalité des chances » reste un problème. Elle contribue toutefois à masquer une réalité beaucoup plus large. De façon plus générale en effet, on peut dire que la « réussite scolaire » elle-même ne permet pas à tous les citoyens de la République d’être les vrais partenaires d’une démocratie dont les valeurs déclarées sont « la liberté, l’égalité et la fraternité ».

Le système scolaire, tel qu’il est conçu, ne sert en réalité qu’à dégager une « élite » et cette élite qui tend à devenir « un Etat dans l’Etat » se désolidarise de facto de ceux sur lesquels, à un titre ou un autre, elle exerce un pouvoir. Alors que sont régulièrement dénoncés à ce titre, bon nombre de personnalités politiques, de hauts fonctionnaires et de technocrates, le doute s’étend sur des responsables du Secteur privé, voire sur les intellectuels eux-mêmes, quand leur jugement péremptoire semble défier la réalité modeste de ceux qui la subissent de plein fouet. Le peuple, y compris lorsque cette élite en prend ostensiblement la défense, se sent dépossédé de sa vérité. Il soupçonne même ses défenseurs de tirer parti de la situation au profit d’un arrivisme qui ne dit pas son nom. Le soupçon gagne une population hétérogène et c’est ainsi qu’un mouvement parfois difficile à définir tel que celui des « gilets jaunes » trouve un écho favorable bien au-delà de ses terres d’origine.

En vérité, la question de « l’inégalité des chances » semble bien toucher, à un titre ou à un autre des citoyens qui, à bien des égards, non seulement n’ont pas confiance dans leurs élites, mais se méfient les uns des autres, voire s’attaquent entre eux au nom de leurs différences et des rapports de force qui en résultent. La question même des élites rebondit ainsi au niveau même de ceux qui, à des titres divers, s’en estiment aussi bien les victimes. Dans un monde où règne la concurrence, le citoyen se définit par ce qui l’oppose à tel ou tel autre, voire à tel groupe d’intérêts convergents, et non par ce qu’il partage dans la communauté élargie de son peuple.

Cet échec de la République – et de la Citoyenneté qui en est le moteur – représente un danger collectif qui justifie à lui seul une véritable révolution. Vis-à-vis même des dangers venus « de l’extérieur » et contre lesquels nous nous prémunissons par le développement d’une armée, il est aujourd’hui urgent de prendre en compte notre propre péril intérieur et d’arrêter les moyens d’y faire face.

On devrait d’ailleurs aujourd’hui encore revenir sur le passé pour éclairer notre lanterne à cet égard. Comment en effet, ne pas s’étonner qu’un évènement comme la Défaite de la France lors de la Deuxième guerre mondiale n’ait pas débouché à postériori sur une prise de conscience de notre véritable rapport à la citoyenneté ?1 La désorganisation matérielle si souvent mise en avant pour expliquer la débâcle ne sera pourtant pas tombée du ciel. Nos moyens intellectuels et techniques n’ont jamais manqué. Le courage s’est perdu dans les divisions internes et la lucidité dans les discours. Les élites de l’époque se sont disqualifiées et le peuple trahi s’est déprimé. Il faut avoir vécu l’Exode – ou en avoir lu et relu les récits – pour prendre la mesure du mal sournois qui rongeait la France, quand la folie allemande éclatait.

Nos déficits en matière de citoyenneté demeurent au bilan de notre République. Ils enveloppent de leur « grand corps malade » la pitoyable et symptomatique « inégalité des chances ».

Il faut donc le dire et le redire : la seule arme dont nous disposons pour soigner cette maladie n’est pas seulement aujourd’hui l’instruction, c’est l’éducation. Si l’Ecole de la République est appelée à former de futurs bons travailleurs, ce n’est pas pour servir un système qui oppose entre eux les citoyens de notre pays. Nous avons besoin de nouveaux « Hussards de la République », non seulement pour enseigner les matières scolaires mais pour former des citoyens. Cela ne relève pas d’un simple cours d’éducation physique ! Cela doit être vécu à l’école, au collège et au lycée, dans des expériences concrètes et continues sous la forme précisément d’un vécu « partagé ». La classe elle-même dit être repensée, non seulement comme le lieu d’apprentissage qu’elle doit rester, mais comme le banc d’essai d’une vie citoyenne : liberté, égalité, fraternité ! L’autorité même du maître reste liée comme toujours à la perception collective de son engagement. L’éducateur enseignant est au service d’une cause qui contient et dépasse la réussite scolaire. Il est d’ailleurs possible – contrairement à ce qu’on se plaît à faire croire – et nous en avons fait l’expérience2, que les apprentissages profitent eux-mêmes de ce contexte éducatif, pour peu qu’il soit le résultat d’un projet collectivement construit. L’intelligence et l’intérêt – on le sait depuis longtemps – se développent dans un lieu qui les soutient. La dynamique psycho sociale des groupes utilisée à bon escient, et l’attention avertie de celui ou celle qui y introduit et développe le savoir, font un tout. Détachée de la famille, plus libre affectivement que cette structure intimiste, la classe – possiblement soutenue aujourd’hui par l’apport des technologies – doit être d’abord le lieu d’une véritable socialisation. Elle ne peut jouer sur la compétition qu’à partir d’une expérience où les individualités auto centrées sont sollicitées à l’écoute et à l’échange.3

Une telle révolution est possible. Elle ne se fera pas à partir des seuls « conseillers d’éducation ». Elle présuppose que la sélection des enseignants réponde à un projet élargi, capable d’ailleurs de motiver des personnalités plus ouvertes et désireuses de s’engager véritablement au service de la République. Faut-il ajouter – pour rassurer ceux qui doutent – que de nombreuses expériences pédagogiques (y compris dans le cadre de l’Education nationale) pourraient permettre d’élaborer un tel projet.

On ne manquera pas de remarquer enfin que la question d’une Révolution éducative achoppe sur bien des ambigüités. L’une est historique : la dénomination « Instruction publique » a d’abord marqué une volonté républicaine d’en finir avec la tradition moralisante de l’école religieuse. Il a fallu attendre 1932 pour que le gouvernement d’Edouard Herriot substitue à « l’Instruction publique » la dénomination « Education nationale ». En 1941, le gouvernement de Vichy a tenté de faire marche arrière, mais l’idée qu’il fallait au contraire ré éduquer la France l’a emporté. Ces va-et-vient en disent plus long que tous les discours. Autant il est possible de rapporter l’instruction à des contenus précis, autant l’éducation reste marquée par la diversité des principes auxquels elle semble pouvoir se référer dans le contexte de la liberté de penser. On oublie étrangement que l’éducation a fait l’objet – notamment au XXème siècle – de recherches et d’expériences qui ont permis d’en définir objectivement les principes en regard des nécessités liées au développement de l’enfant et de l’adolescent. Cette méconnaissance en dit long sur la volonté d’en rester à une conception intangible et qui se trouve pourtant de plus en plus décalée vis-à-vis de la réalité de la jeunesse. Une idéologie éducative conservatrice traverse nos sociétés évolutives comme une sorte de contre-poison à l’inquiétude collective.

A ce problème fondamental s’ajoute le problème franco-français de l’image que nous nous faisons de notre système éducatif. Notre histoire nous a laissé croire que nous avions les meilleures écoles du monde et notre fameuse Culture qui a, un temps dominé l’Europe, nous aurait prémunis contre les pesanteurs d’un système qui, comme tous les systèmes, tend à se reproduire. Il arrive toutefois que les comparaisons actuelles ne plaident pas en faveur de cette thèse. L’obsession des « résultats » (en matière d’instruction) semble ainsi justifier qu’on ré ajuste les programmes voire la formation (en mathématiques) des professeurs des écoles, et cette juste préoccupation fait oublier le reste.

La restriction des perspectives en matière d’éducation est une donnée si fondamentale qu’elle permet de comprendre que les partis dits de gauche aient de façon globale, rejoint la droite conservatrice pour ne pas toucher au « Système », si ce n’est pour lui donner les moyens financiers dont il a évidemment besoin.

Au fond, derrière cette frilosité, voire cette peur du changement, il reste, hélas ! que l’école et la pédagogie et surtout l’éducation, n’intéressent guère notre intelligentsia. Les métiers de professeur des écoles, des collèges ou des lycées, et plus encore celui des éducateurs, ne font pas recette. L’estime qu’on leur porte leur vaut les salaires qu’on sait. L’éducation nationale est un monument et on y met des gardiens. Dans ce monument – Arc de triomphe, Panthéon et Invalides réunis – les idéologies se fondent et s’allient au bénéfice d’un statu quo qui rassure tout le monde. « Tout fout l’camp » mais le Bac lui-même ne reste-t-il pas un symbole de l’unité nationale ? On ne touche pas au vieux drapeau, garant d’une âme introuvable.

Encore faut-il ajouter qu’électoralement parlant l’école reste un objet difficile : les familles projettent sur le monument ce qu’il leur reste d’espérance.

Les obstacles au changement sont donc nombreux. Si l’on y ajoute aujourd’hui la place qu’ont prise de façon générale les savoirs dans une culture dominée par la Science, si les savoirs ont souvent – comme les objets de consommation – remplacé les valeurs morales sur lesquelles est fondée la République, on voit le chemin qui reste à parcourir. On ne peut repenser l’école sans repenser le contrat social. Comme du temps où des forces se levaient pour « libérer » la France, une résistance active, regroupant des hommes et des femmes de tous les horizons, pourra seule engager le changement. Il en sera de cette révolution comme de celle qu’exige aujourd’hui l’écologie : elle ne viendra pas des pouvoirs installés mais de ceux qui ne confondent pas les promesses de la vie avec les compromissions qui font la force des boutiquiers du monde. L’Ecole de la République ne peut servir ces maîtres. Elle est, par sa définition même, au service du peuple. Ou bien, se le cachant à elle-même, elle le trahit. Son monument n’est plus alors que le reflet d’une illusion collective. Ambitieuse mais modeste, l’institution doit travailler à l’humanisation de l’homme par la citoyenneté. C’est un noble instrument grâce auquel l’instruction – répondant à sa vocation historique – s’inscrit dans le but élargi d’une éducation qui se veut républicaine.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 15 avril 2020

1 Il faut toutefois rappeler que des plans de réforme de l’Education nationale furent proposés après la Libération pour redonner à l’Ecole son sens politique, mais ils ne furent pas retenus.

2 Cf. notre ouvrage : Une poétique pour l’éducation, Paris, l’Harmattan, 2009.

3 Il va de soi que la règle du partage ne peut que s’appliquer aux maîtres eux-mêmes dans le cadre d’une véritable « équipe pédagogique » animée en conséquence.

Guerre

J’ai 14 ans sous les bombardements de l’aviation américaine et bientôt l’artillerie alliée déployée sur nos campagnes (nous sommes en Normandie et c’est le « Débarquement ») ; l’omniprésence de la mort s’impose. Il faut « se faire une raison » – raison d’adolescent par temps de guerre !

Comme passer de l’ordre au désordre – en tous cas civil – quand le Pouvoir est aux armes, aux armées, et que la protection de l’Etat n’est qu’un souvenir, d’ailleurs ambigu ? Quelles consignes, quels abris désignés, voire, comme au bon vieux temps, quelles contraventions pour – par exemple – les paysans qui se hasardent sur des routes avec des carioles chargées de foin1 ? On est dans le brouillard, ou plutôt la fumée inhérente à la guerre. Il revient à chacun de se débrouiller, seul ou à plusieurs, avec ce qu’on appelle les « moyens du bord ». Ainsi donc : penser, rire, prier, s’appliquer au fatalisme et bien sûr « s’occuper » – le travail, quel que soit sa forme, restant le premier remède. Dormir aussi !

J’apprends donc de mon père (qui a fait ladite Grande guerre de 14-18) que l’abandon d’une « position », comme on dit chez les militaires, peut s’imposer. Ce qui compte dans une stratégie, c’est la souplesse ! La rigidité d’une manœuvre, comme d’ailleurs d’une conduite morale, n’est souvent que l’effet de notre peur. Dormir donc, après la fatigue, démarche primitive du civilisé qui s’en remet à la vieille Nature ! Le corps rappelle à l’âme que le sommeil et le rêve (sans oublier le temps diurne de la rêverie) sont aussi nécessaires que le pain quotidien (d’ailleurs rare à l’époque !)

Voilà ce que dit mon philosophe de père : se couler dans la nuit comme dans la terre (y compris, quand il le faut, celle de la tranchée au fond du jardin), comme dans le ventre de la mère, et se réveiller, drapeau, lance héroïque en main ou, simple fleur ou flûte de musicien ambulant.

Mais l’ancien soldat a bien d’autres idées : m’emmener avec lui en vélo – malgré et justement à cause de la guerre – dans une petite ville des environs, pour y trouver le matériel (deux roues de bicyclette) dont nous aurons besoin, si nous sommes évacués de force. C’est une expédition hasardeuse, mais la vie est ainsi faite. La mort n’est pas au bout, mais au milieu de la vie comme le noyau d’un fruit. Le chant de l’âme s’élève au-dessus de la perte.2

Une autre aventure m’a appris ce qu’il peut en être d’une peur partagée.

La confrontation directe des armées se rapproche. Il faut se dégager de l’espace concerné, celui où pleuvent d’abord les obus. Les canons se cherchent et se rencontrent à cet endroit ; c’est celui où nous sommes. La peur devient terreur, nasse dans laquelle tournent en rond des gens qui, comme nous, ne savent plus où trouver refuge. Ce sont des voisins qui connaissent bien mon père et apprécient sa sagesse et son histoire. Ils l’interrogent. L’autorité, en telle circonstance, ne peut se fonder que sur la confiance. Et en effet, mon père prend la tête de l’évacuation. Mais il ne fait – m’expliquera-t-il – que tirer le bénéfice d’une communauté qui s’est peu à peu formée sous l’Occupation. N’a-t-elle pas développé certains échanges, le plus souvent pratico-pratiques, et même verbaux, selon cette économie de mots qui, à la campagne, laisse encore la place à un sentiment de partage ? Nous partons sous les tirs d’obus à travers champs, les shrapnels cisaillant les branches d’arbres. Nous gagnons des fermes perdues au milieu des collines…

A 14 ans, j’ai donc un peu appris ce que l’Ecole (de l’époque) évoquait devant nous comme un idéal. Les grands mots de « citoyenneté » et de « solidarité » n’étaient guère prononcés. Le Pouvoir revient aux hommes que la relation directe avec la mort rend quelquefois plus avisée sinon meilleures, et unis par-delà différences et divergences, y compris celle du sexe, de l’âge et de la culture. Moment de grâce au milieu du malheur – et du bonheur espéré de la Libération. Parer au danger, seul et aussi ensemble, sans en exclure l’occasion qu’il donne de grandir un peu, fut notre chance. Je lui dois sans doute de m’être engagé très tôt dans la cause de l’éducation, en particulier celle des adolescents en difficulté de l’après-guerre. Car la Paix contient des guerres qui ne disent pas leur nom.

Puissions-nous faire de « l’épidémie » autre chose qu’un accident de parcours !

Amen !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 22 mars 2020


1 La question étant à l’époque : ne charrient-ils pas sur ordre du matériel de guerre allemand ?

2 J’ai raconté cette histoire dans mon livre, Le jeune homme et la guerre, Paris, L’Harmattan, 2015.

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