ACTUALITÉ

Du « consentement »

« Le consentement »(1) est un récit autobiographique. Il rapporte – trois décennies après les faits – la relation de l’auteure, Vanessa Springora – alors adolescente – avec un homme connu (dont l’identité nous est d’ailleurs révélée par la référence à plusieurs de ses ouvrages).
Ce récit vient à son heure. Il rejoint la vague des dénonciations plus ou moins tardives qui agitent aujourd’hui notre société. Il n’en recentre pas moins le débat sur la question du « consentement », la victime de l’abuseur n’ayant que treize ans.
Une jeune fille de treize ans peut-elle en effet « consentir » – au sens plein de ce mot – à devenir l’objet sexuel, voire la partenaire d’un homme dont elle croit qu’il l’aime et qu’elle croit aimer ? Une telle question justifierait une réflexion sur l’adolescence en tant qu’étape particulière d’un processus de maturation dont la spécificité a fait l’objet de nombreux travaux. Il reste qu’un tel sujet – et ce n’est sans doute pas par hasard – n’intéresse guère le grand public. Ne dirait-on pas qu’il préfère continuer de s’étonner que l’enfant soit déjà un adolescent et que l’adolescent soit encore un enfant selon des variations qui ne permettent décidément pas d’établir des frontières tout à fait sûres entre ces deux âges de la vie. On conçoit que, dans ces conditions, la maturité psycho-sexuelle elle-même, évidemment distincte de la puberté, suscite bien des interrogations. Tant il est vrai qu’à défaut de s’en tenir à quelque âge légal, la question relève, qu’on le veuille ou non, d’une évaluation éducative adaptée à la situation.
Il reste en tout cas que le « consentement » dont parle Vanessa Springora va bien au-delà de ce questionnement, d’ailleurs d’autant plus difficile en ce qui la concerne qu’elle n’a plus, tant s’en faut, l’âge de son drame. Son récit nous conduit plutôt à nous interroger sur d’autres « consentements » que le sien : ceux en particulier, relatifs à un certain environnement socio-culturel et qui, passifs ou même actifs, ont non seulement toléré cet abus mais l’ont soutenu ? Il en va ainsi des parents qui ont « laissé faire », sans parler de l’Education nationale, comptable des absences scolaires mais incapable, dans sa « neutralité », d’en demander davantage. Encore peut-on penser que ces manquements obéissent eux-mêmes à la règle d’un consentement plus large et qui concerne une autre partie quelque peu voyante de la société d’alors. Un certain nombre d’intellectuels en effet, connus, voire très connus : philosophes, sociologues, psychanalystes, ne sont-ils pas acquis à la cause d’une « bonne pédophilie » supposée libératrice ?
Ces faits – déclarations et passages à l’acte – disparaissent d’abord dans le mélange à la fois confus et dogmatique de contestations tous azimuths(2). Puis ils entrent sans bruit dans un héritage qui, vilipendé ou érigé en triomphe plus ou moins guerrier, ne sert plus qu’à alimenter d’autres combats. Ils appellent sans doute aujourd’hui une réflexion plus éclairante que les dénonciations qu’ils justifient.

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Sans leur demander davantage, il faut d’abord resituer le discours et les actes dans leur contexte. S’agissant précisément de la pédophilie et de son accueil, voir encouragement, par certains intellectuels, il convient de rappeler que l’opinion publique, emportée par un élan plus politique, n’en est éventuellement partie prenante que sur le mode imaginaire d’un dépassement des limites. Il n’en faut pas moins remettre nos pendules à l’heure de l’époque. La « libération des désirs » en constitue l’un des slogans directeurs. Il oppose une réponse pulsionnelle à un certain « ordre établi », ou plutôt d’ailleurs rétabli dans une après-guerre vouée à la « reconstruction ». Il n’en reste pas moins que cette position dite « révolutionnaire » correspond dans le même temps à la nécessité de revoir le bien fondé de certaines réalités reçues. C’est le cas pour la définition (légale) de la majorité sexuelle reconnue aux adolescents. Cette définition paraît en effet problématique vis à vis de l’image qu’on se fait alors de l’adolescence. Nous y reviendrons. La cause en tout cas n’est pas anecdotique. Elle rejoint celle, plus large, de la « décolonisation »(3), étant entendu que, rejoignant à cet égard celle de l’ordre social, la cause des enfants et des adolescents, alors désignés comme les victimes d’une éducation rétrograde, devient elle-même l’objet d’un débat. Le fameux « c’est pour ton bien » qui aura servi à légitimer bien des conquêtes territoriales n’est-il pas l’indicateur d’une perversion institutionnelle, qu’elle soit familiale ou scolaire, et qui ne fait que duper ceux qui en sont les présumés bénéficiaires.
Aussi bien, faut-il le dire, la famille et l’école ne sont pas sans poser la question, voire sans s’interroger elles-mêmes sur leurs propres principes. Structure nucléaire ou machine administrative, la première comme la seconde se trouvent en décalage par rapport à une société qui s’ouvre aux choses (la consommation) comme aux idées. Sans toujours le savoir, ces organisations, encore formellement traditionnelles, découvrent leur ambiguïté. Les sciences humaines en plein développement, la leur fait voir. Des références plus ou moins confuses à la psychanalyse ne manquent pas de faire savoir que le refoulement et la répression menacent les désirs, là où précisément ceux-ci se trouvent confrontés à la règle. On dit, ou à tout le moins on murmure, que l’amour des enfants a bon dos : un sadisme se glisse sous les bonnes intentions éducatives. La famille se cache derrière ses sourires. Quant à l’école et son encasernement, elle se dissimule en vain derrière la suppression des uniformes et la camaraderie des maîtres.
Il faut donc réinventer la famille et l’école. Les parents qui ne vont pas encore jusqu’à fumer des joints s’échinent à assimiler les vêtements et le langage de leurs enfants. L’école revoit ses programmes : il faut rapprocher du vrai monde celui, refermé sur lui-même, d’un classicisme non seulement démodé mais carcéral à sa façon bourgeoise. Il faut surtout répondre le plus directement possible à l’intelligence naturelle des élèves. Ce que les ennemis déclarés du (pseudo) nouveau système baptiseront plus tard du nom de « pédagogisme » se fraye un improbable chemin entre les falaises intangibles du cours magistral. Mais l’idée s’insinue dans l’air, dans les mots, les positions, la mauvaise conscience et l’espoir déjà condamné. Le monde des enseignants se divise, se morfond, ne sait pas trop où est sa place, ou s’y accroche comme à la planche pourrie d’un improbable salut.
Les parents, désarmés de leur côté, demandent à l’école de faire le travail. Quel travail ? Instruction, éducation ? On ne sait plus très bien.

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Cette « révolution » dont le spectacle a souvent brouillé l’image a certainement permis, quoi qu’on en dise, de véritables progrès dans la vie de chacun et de tous. Mais elle a eu, sur l’éducation en particulier, un effet d’ouverture suffisamment ambigu pour que s’y engouffrent le meilleur comme le pire. Cet effet s’est articulé et s’articule encore aujourd’hui avec des idées qui dépassent le cadre des « événements de Mai 68 ». Il s’agit plutôt là d’une théorie qui ne dit pas son nom, alors même qu’elle a sa place dans l’inconscient, voire dans le projet de bien des éducateurs, parents comme intervenants extérieurs à la famille. Nous avons développé et analysé ce point dès 1978 dans « L’illusion psychanalytique en éducation »(4). Nous y montrions que la psychanalyse servait souvent, plus ou moins malgré elle – et au-delà des espaces qui s’y référaient explicitement – une conception particulière de l’enfance et de l’adolescence. Présente implicitement ou explicitement depuis longtemps dans des représentations qui ont fait en partie le succès de l’Ecole nouvelle(5), la théorie diffuse dont il est ici question achoppe si souvent sur la réalité pédagogique qu’elle cède au refoulement psychologique, voire se retourne contre elle-même. Elle s’en tient le plus souvent à maintenir de son mieux un assemblage de croyances qui font de l’enfant et de l’adolescent un principe d’espérance sinon d’innocence. Le vieux rêve rousseauiste (« L’homme naît bon… ») s’y retrouve. Les découvertes les plus récentes concernant les potentialités et la créativité de l’enfant font le reste. On peut d’ailleurs aussi bien penser que la théorie freudienne d’une sexualité infantile n’aura pu que confirmer la précocité d’une dynamique jusque-là déniée, voire contrecarrée par une éducation clairement répressive. Il s’ensuit donc que les pulsions de l’enfant, ainsi réhabilitées, son nouveau statut non seulement remet en cause sa fameuse ancienne « innocence », mais le range lui-même au milieu des adultes dont il est plus ou moins supposé partager les désirs. Le retour à la nature de l’ancien « petit ange » en fait donc un « bon-déjà-grand-sauvage » dont on salue la nouvelle fraîcheur en forme d’authenticité. L’immaturité s’efface ainsi derrière l’idée d’une continuité sexuelle qui régénère peu ou prou la foi dans l’homme et les promesses de l’aube.
Sans doute faut-il ajouter que les choses ne sont d’ailleurs pas si simples dans le vécu de la famille ou de l’école : la nouvelle proximité de l’éduqué complique ce qui reste de la relation éducative. Comment canaliser l’énergie libérée ? Des formes de violence, vieilles comme l’éducation, traduisent l’ambivalence du nouveau système. Les positions contradictoires d’une éducation qui laisse à l’enfant comme à l’adolescent la liberté de « se perdre » dans ses plaisirs difficiles débouchent sur un malaise. L’éducation dans ces conditions ne sait plus ni où elle est, ni où elle va. Certes elle ne cède pas la place à ce qu’on appela en son temps « l’anti-éducation » mais elle prend la fuite sous le couvert de ce qu’on dénommait autrefois l’instruction et qui revient en force dans une société qui n’a pour horizon que le progrès techno-économique.

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A travers la théorie diffuse que nous venons d’évoquer, on voit bien où se situe, entre le rêve et la réalité, le partage sexuel dont se justifie une pédophilie qui se veut non violente. Qu’il se dise antirépressif et égalitaire n’empêche pourtant pas l’abus d’être un abus. La relation sexuelle s’y fonde sur un pouvoir dont bien des éléments peuvent donner à penser que la victime, fascinée, n’a d’autre moyen que de s’y soumettre. Il faudrait beaucoup d’amour, au sens le plus altruiste du mot, pour qu’une relation, supposée assez claire elle-même et éprouvée dans sa capacité d’ouverture, permette à « une sexualité qui se cherche » de s’apprendre et de s’épanouir. La comédie de l’amour pédophilique est une forme pseudo-éducative de l’esclavagisme. Que des prêtres – fussent-ils de ces laïques à l’intelligence dominatrice – jouent les sauveurs d’une société illuminée par l’éclat de leur désir, voilà l’escroquerie de nos pseudo-libérateurs. Voilà aussi le « consentement » de tous ceux qui, se projetant sur eux, se taisent. Nous n’avons contre ces dérives – et en particulier tant d’abandons éducatifs faussement bienveillants – que le recours à une éducation sans cesse réinventée(6). La question de l’autorité (son absence comme son excès déguisé ou non) peut être traitée en famille comme à l’école dans le respect des personnes. Faut-il encore, pour le permettre, que le fonctionnement de ces structures donne sa place à un véritable développement relationnel, et donc social. Les ratés de l’autorité sont les symptômes d’une dépersonnalisation de l’espace éducatif. La condamnation de la pédophilie, si nécessaire soit-elle, ne saurait suffire. La perversion des abuseurs fait trop vite oublier le consentement passif et actif d’une société qu’on dit « permissive » pour ne pas voir qu’elle reste, à l’égard de sa jeunesse, aussi agressive que celle qui, par le passé, envoyait ses grands adolescents au massacre de la guerre(7).
Ce qui s’est joué pour l’auteure du « Consentement » trouve son véritable sens dans cette « complicité culturelle » qui traverse les temps. On devrait se méfier de ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, se prennent pour des oracles. Une pensée « dominante » porte bien son nom. Elle écrase jusqu’au bon sens de ceux qui, confrontés à des réalités de « rempailleurs de chaises »(8) prennent en compte sans bruit la complexité du monde. A l’heure où les réformes sont annoncées à grand bruit, l’éducation, qu’elle soit nationale ou non, serait plus avisée de développer avec le sens critique, le goût et le respect de l’autre sans lesquels les savoirs ne sont que « ruine de l’âme ».

Jean-Pierre Bigeault,
Février 2020


(1) « Le consentement », Vanessa Springora, Grasset, Paris, 2020.
(2) Faut-il rappeler qu’à l’époque, on toléra que soient offerts à des adolescents en difficulté, des mini-internats sur mesure dits « lieux de vie » plus ou moins adeptes d’une pédophilie réparatrice ?
(3) « Pour décoloniser l’enfant », Gérard Mendel, Petite bibliothèque Payot, 1971.
(4) « L’illusion psychanalytique en éducation », J.-P. Bigeault et Gilbert Terrier, PUF, Paris, 1978.
(5) « Philosophie de l’éducation nouvelle », M.-A. Bloch, PUF, Paris, 1968.
(6) Nous en avons rapporté l’expérience et les principes directeurs dans « Une poétique pour l’éducation », J.-P. Bigeault, l’Harmattan, Paris, 2009.
(7) Cf. Eugène Enriquez in « De la horde à l’Etat », Ed. Gallimard, Paris, 1983.
(8) Comme disait Péguy.

Asperger

Décidément, l’autisme n’est pas un mal comme les autres ! Décidément, les bonnes causes ont vite fait d’appeler à l’aide les mauvaises ! On ne croit plus au Diable, mais on dirait que l’autisme l’attire.

Ainsi donc, le nom d’ASPERGER qu’on a donné aux autistes surdoués est-il celui d’un médecin nazi qui ne sauva les « bons autistes » qu’en sacrifiant les « mauvais » – euthanasiés sans ménagement – à la cause de l’eugénisme.

Qu’on lise plutôt sur ce sujet Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme par Edith Sheffer (Ed. Flammarion) ! Naturellement le bon Dr. Asperger1 s’est avancé masqué ! (comme bon nombre d’anciens nazis) en protecteur de l’enfance ; et on n’est pas allé plus loin !

Est-ce à dire qu’il faut se méfier de tous ceux qui veulent du bien à la société – sinon à la race – et en particulier à ceux qui dysfonctionnent peu ou prou ? En tous cas, disons-le d’ores et déjà, l’idée de « classer » les gens et en particulier les enfants selon leurs compétences intellectuelles – idée qui ne semble pas par elle-même procéder du sadisme – a souvent beaucoup plu. Elle s’inscrit dans une démarche – une « manie » qu’a pointée Elisabeth Roudinesco2 – qui se pare des plumes de la rationalité puisqu’elle a pour but d’ordonner le monde. Nous le voyons aujourd’hui, quand la testomanie, la référence au QI, la conception de l’intelligence et, avec l’évaluation tous azimuts, le classement qui définit les élites, disent bien la volonté de mettre chacun à sa place.

L’autisme n’échappe pas à cette idéologie. Il y échappe d’autant moins que son désordre engendre autour de lui angoisse et colère. Il appelle des réponses explicatives et réparatrices. A cet égard, on comprend que l’intelligence, dès lors qu’elle fonctionne brillamment, offre l’espoir de réintégrer l’enfant autiste dans un monde humain dont il semble exclu. L’existence d’autistes « surdoués » ne tombe t’elle pas d’autant mieux que nos technologies post modernes en ont singulièrement besoin ? C’est où l’on voit s’ouvrir ce monde de l’autisme que l’on croyait obstinément fermé. Et par là même la sélection des Asperger devient le signe inattendu d’une libération.

Cependant la référence, fût-elle innocente, au Dr. Asperger, supposé héros de la juste cause, laisse tout de même rêveur !

Quelque justifiée qu’elle puisse apparaître, l’idée de départager les « bons » et les « mauvais » autistes ne tend-elle pas à expurger l’autisme lui-même de ce qu’on pourrait appeler communément sa « part maudite » ? Ne laisse t’elle pas croire qu’on a compris l’autisme, puisqu’il rejoint, dans une vision post moderne, le fonctionnement humain supposé le plus adapté ? Juste retour des choses – dit-on – puisque les « bons autistes » peuvent entrer à Silicon Valley, la tête haute ! L’intelligence artificielle n’attend qu’eux, le monde des Robots leur est ouvert. A côté de cette victoire, on se demande pourtant si l’instrumentalisation, quelque productive qu’elle soit, d’une certaine forme d’intelligence au service d’un certain mode de travail, couvre l’étendue des besoins tant des surdoués eux-mêmes que des laissés pour compte. Que le travail soit la santé – voire la liberté, comme le disaient aux déportés les nazis – n’induit-il pas une vision restrictive et même, on le sait, déshumanisée qui a fait, et fait encore ses tristes preuves ? Le « traitement » de l’autisme tel qu’il apparaît en la circonstance, tend plutôt à montrer que l’autisme est aussi la figure d’un Mal qui ronge une société, voire une culture qui se fait peur à elle-même.

L’autisme en effet, qu’on le veuille ou non, oppose à sa compréhension bien des obscurités. Certaines ne sont pas sans nous renvoyer à la case départ de notre organisation psychique, voire au principe de notre vie. Les passions et les partis-pris que suscite l’autisme sont liés à cette complexité. L’espoir de simplifier le problème en lui trouvant une cause unique (si possible un gène) nourrit la violence des familles, des soignants eux-mêmes, voire des pouvoirs publics. Sous cet aspect, on peut dire que les Asperger permettent d’oublier par leur « performance » que les troubles de l’autisme en disent toujours plus que les déficiences « (ou d’ailleurs les exploits) dont ils sont la cause.

Ainsi donc Asperger peut être entendu comme un révélateur. S’il ne s’agit pas de purifier la race, il s’agit pourtant de purifier l’autisme voire les autistes.

C’est qu’en effet l’autisme renvoie à une « faute » qui poursuit les parents sans parler de l’enfant lui-même, et cette faute fonctionne comme une chute dont il faut se relever. Une purification quasi religieuse est nécessaire. Car tel est, avoué ou non, le désir de tous : qu’on en sorte par le haut ! Les « bons autistes », comme les saints ou les surhommes, sont comme les « bons produits » : ils nettoient le monde, et l’autisme. Ils l’épurent de ce qui se présente en lui comme les débris d’une maison en ruine, la marque d’une « tâche originelle ».

Il arrive que les mots disent, sans y penser, ce qu’ils cachent : asperger, dans la langue française, désigne « l’action de projeter sur quelqu’un ou quelque chose, un liquide en forme de pluie ». Cela se fait à l’église, on y chasse les démons, et, en même temps, on les appelle. La fortune d’un mot se nourrit de tout ce que l’inconscient lui apporte dans l’ombre, et les coïncidences parlent pour la raison malmenée. On devrait s’alarmer d’une référence à la barbarie qui, de par son contenu à prétention rationnelle, vise tout simplement à l’élimination du déchet et donc de l’impur. Comme l’atteste d’ailleurs la violence que suscite l’autisme, cette guerre, où la science déballe ses moyens comme si c’était des armes, a les accents d’une guerre religieuse. Mais c’est aussi qu’elle procède de conflits qui touchent aux images et aux idées relatives à la construction psychique de l’homme et donc à son identité, voire à son destin. L’autisme à cet égard tient une place particulière : il ouvre la boîte de Pandore de notre origine. L’enfant autiste, pour celui qui cherche à le comprendre, ne montre-t-il pas ce que montre le volcan au vulcanologue : un cratère qui gronde en nous, là où notre matière brûle ?

Jean-Pierre Bigeault,
psychanalyste, membre du Conseil scientifique de l’EFPP.

In Les cahiers de l’EFPP – Juin 2019


1 Psychiatre autrichien, artisan du programme « aktion T4 »
2 Cf. Le Monde, 29 mars 2019 : Docteur Asperger, nazi, assassin d’enfants.

L’Ecole et la violence des jeunes – Samedi 1er décembre à l’EFPP

Des « sacrifices humains »

L’Information – la toute puissante information – ne fait pas que banaliser la guerre, omniprésente dans le monde, elle en justifie l’existence. C’est qu’en effet, de loin, celui qui regarde la guerre en tire cet apaisement paradoxal dont parle le poète latin, Lucrèce, dans son « De natura rerum » (De la nature) :

« Qu’il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines les bataillons livrés aux chances des combats »(1).

Que le malheur des uns fasse le bonheur des autres, n’est-ce pas ce qui ressort le plus souvent des enquêtes en la matière : être riche et heureux, c’est être plus riche que son voisin, devenu ainsi plus pauvre.

Cependant les ressorts cachés de cette « douceur », acquise par l’effet d’une comparaison quelque peu banale, pourraient être plus cruels qu’il n’y paraît. S’agissant précisément de la guerre, la fascination qu’elle exerce par ses images dépasse largement la rêverie que laisse supposer le poète. Qu’il s’agisse aujourd’hui de l’impact de la télévision ou du cinéma, il est difficile de ne pas y voir la marque d’un voyeurisme plus ambigu. Certes, comme dans le sport, la concurrence et la rivalité s’y donnent à voir au -delà même des enjeux qui en sont la cause, mais la violence qui est au coeur du spectacle guerrier outrepasse clairement les limites d’un « jeu à règles » telles que celles qui régiraient un art martial digne de ce nom. La violence de la guerre inscrit dans la culture humaine une transgression radicale. Elle renverse l’ordre établi, poussant la vie jusqu’à une mort devenue par elle-même – et comme en raison du sang répandu – source de vie. La guerre à cet égard réalise ce que la raison demande à la folie d’atteindre par la passion. Elle vise d’une certaine façon ce qu’à moindre frais vise le désordre sexuel dans sa violence relative(2). La guerre est une orgie dont la destructivité ne manque pas de donner à voir la débauche des moyens qu’elle mobilise. On y crie comme dans une fête : « Viva la Muerte »(3). Ainsi le désir médiocre de dépasser « l’autre » se fait-il désir de dépasser la vie, tout en s’offrant la gloire d’un partage symbolique, tout à la fois mortifère et pré-paradisiaque. Non content de surmonter sa peur obstinément infantile(4) par l’exaltation sacrée de la vie jusqu’à la mort, le guerrier modèle peut espérer sinon la victoire, du moins l’ultime récompense d’une perte magiquement renversée. A ce titre, les héros – fussent-ils de deux camps opposés – sont frères : ils donnent à la mort agrandie sa valeur fantasmatique d’entrée dans l’immortalité(5).

Le moindre patriotisme reprend d’ailleurs à la guerre son paradoxe essentiel : c’est par la destruction de l’autre comme, s’il le faut, par celle de soi, que sera reconstruite l’unité perdue. Car tel est le génie de la guerre : dans la mort, comme dans un creuset, elle refait de la vie. Elle parvient même à ce que l’ennemi, une fois tué, accède à la communauté d’un destin qui, de cimetière à cimetière, enveloppe les hommes d’un même linceul. Ainsi l’idéalisation de la guerre revient-elle en force à la fin, recouvrant les désirs moins glorieux qui l’ont portée.

Vis à vis d’un tel objet, la passion du spectateur révèle, sous l’inavouable « douceur » dont parle Lucrèce, des sensations et des sentiments que leur refoulement fait la plupart du temps disparaître au profit d’un intérêt largement soutenu et cautionné par le principe même de l’information. Pour autant, les visages manquants des victimes laissent planer un doute. Une image en creux se dessine. La rationalité qui fait peu ou prou de la guerre une suite cohérente et significative s’entrouvre dans la conscience : une monstruosité apparait au loin, au fond de l’histoire humaine.

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Cette réalité plus trouble nous renvoie à l’idée que, comme dans les temps les plus anciens, notre humanité a besoin pour survivre de sacrifier des hommes à la vengeance inassouvie des dieux. Les « sacrifices humains » n’ont-ils pas ponctué l’histoire de nos civilisations ? Assister au spectacle d’une mise à mort (comme cela s’est fait longtemps chez nous et continue de se faire ailleurs) n’implique-t-il pas que les spectateurs donnent au supplicié une valeur sacrificielle qui lui revient en effet, étant donné les conditions dans lesquelles sa mort est mise en scène ! Une religion archaïque – plus ou moins revue et corrigée chez nous par le christianisme – serait-elle toujours à l’oeuvre dans nos guerres, si modernes soient-elles ?

C’est en partant du récent massacre de Palestiniens de Gaza (102 morts, 3598 blessés) par des snipers de l’armée israëlienne que j’ai été amené à me poser cette question. Des tireurs épaulant et abattant un à un, comme des lapins ou des perdreaux offerts à leurs fusils, des humains de tous âges, et ceux-ci s’avançant vers la mort annoncée comme portés par une force déjà perçue dans son insuffisance, est-ce une guerre comme les autres ? N’est-ce pas la guerre dépouillée de ses ornements et rendue à sa fonction de leçon sacrificielle ? Car il se trouve aussi que ces questions se sont trouvées renforcées par une autre : à quel embarras auront répondu le long silence, puis la retenue des commentateurs, sans parler des responsables politiques après cet « incident » d’un genre particulier ? J’ai pensé que, le mécanisme psychologique s’ajoutant au calcul politico-diplomatique, ce qui avait fonctionné dans ce quasi non-dit relevait tout simplement du déni. Le déni d’une réalité la montre tout en la cachant ; il en éclaire l’obscurité par une sorte d’obscurité renforcée.

Cette réflexion m’a d’abord ramené en arrière : à la dernière guerre et l’immédiate après-guerre. Le déni de la « solution finale » – comme je devais m’en rendre compte après coup – aura joué un rôle essentiel dans la véritable étendue du crime. L’accompagnant et, pour ainsi dire, le prolongeant, le silence n’a fait que confirmer le statut de ce qui appartient à l’innommable. Car il faut le dire et le redire ! au-delà même de ceux qui retenaient l’information, le monde savait à quel traitement étaient promise la population juive. La découverte des « camps de la mort » ne fît que lever le voile qui dissimulait une vérité déjà connue et même, pourrait-on dire, connue depuis toujours. Ce déni montre le crime dans sa véritable extension. Car, sous le déni, une autre réalité se révèle : l’abomination de la « solution finale » satisfaisait en sous-main un monde pulsionnel assez vaste pour que beaucoup y trouvent la plus ténébreuse des satisfactions. Voilà ce que disait le déni ! que la respectable culture allemande (sa philosophie comme son romantisme) ait retrouvé sous le crime les éléments enfouis de sa propre « part maudite »(6) n’aura pas empêché qu’une large partie de l’Europe – et singulièrement de la France bien équipée en matière d’anti sémitisme – y voie l’implacable retour du « châtiment des autres », cette partie gangrénée de soi qu’il faut bien sacrifier à sa propre rédemption. Les élites comme le peuple ne savent-ils pas ce qu’il en coûte d’être à la hauteur de leurs rêves ? Massacre des serpents sortis de son sein comme les restes d’une animalité peu flatteuse, n’est-ce pas la tâche répétitive d’une cité humaine en mal d’humanisation ? Car il n’est pas dit que s’épurer soi-même soit si simple ! On aura beau se réjouir que le peuple allemand – aiguillonné par ses historiens – ait fait, après le crime, un travail de conscientisation supposé valoir pour tout le monde, nous savons aujourd’hui que les tentacules psychologiques d’un « crime contre l’humanité » sont aussi multiples que souterraines, et organiquement mêlées aux racines de ce qu’on appelle « l’identité »(7). Nous-mêmes, Français, héritiers de la Révolution que nous savons, ne sommes-nous pas liés aux effroyables excès des liquidations qui firent le lit sanglant de nos valeurs républicaines ? Au risque de rapprocher des faits à bien des égards différents, il importe sans doute de souligner à quel point l’horreur satisfait, jusqu’au coeur du déni, l’inavouable désir de faire payer à d’autres le prix de notre origine et de sa pureté retrouvée.

Sur cette ligne, j’en arrive à me demander si Israël (comme tant d’autres nations !) pourrait survivre à une paix qui mettrait le pays devant ses contradictions les plus intimes. Car quelle identité peut-elle exister durablement dans un patchwork à la fois si riche et si fragile, si ce n’est celle qui se nourrit – comme le dit si bien notre Marseillaise – de l’épanchement d’un « sang impur » ? Ce nécessaire « sacrifice humain » ne peut être dit comme tel, mais il semble bien confusément reconnu pour ce qu’il est, dès lors que sa répétition interminable est acceptée par tout le monde. Tout se passe en effet comme si, quelque condamnation officielle qu’on en fasse depuis si longtemps, il fallait en passer par là comme par une origine toujours à refaire. Le sacrifice humain remet du sang dans le circuit. Qu’on le justifie par l’exigence toujours répétée d’auto protection ne change rien à l’affaire : une société dont la fondation politique laisse planer le moindre doute a besoin non seulement d’un ennemi commun mais d’un ennemi quasi personnel : la victime plus ou moins fraternelle dont chacun peut se défaire comme de son ombre dans le feu du sacrifice. Et c’est ainsi que le travail des snipers répond à la nécessité non dite de donner la mort à autant de « chacun des autres » que l’exige en fin de compte le grand symbole sacrificiel. Dans une époque où les guerres ne semblent faire de victimes que confondues par leur masse avec l’ensemble des ruines, le sacrifice revient ainsi… « par la bande ». Il arrive un moment où les bourreaux doivent pouvoir se regarder – fût-ce à bonne distance – dans les yeux de ceux qu’ils tuent. Les guerres sont émaillées de ces confrontations effroyablement « plus humaines ».

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Cependant le « sacrifice humain » peut prendre, on le sait, de tout autres proportions. Son caractère innommable ne l’en prédestine pas moins à la dénégation voire au déni.

Les sacrifices d’Hiroschima et de Nagasaki n’ont-ils pas disparu devant la victoire finale comme la Croix du Crucifié sous le dôme doré d’une basilique triomphante ? On a justifié le crime atomique en parlant d’un message adressé à l’URSS. Cette rationalisation n’a pas effacé la monstruosité d’une action qui a fait de la guerre une apocalypse sans nom. Les victimes n’auront sans doute été que celles d’un sacrifice où le sadisme ordinaire s’est offert la chance d’une sublimation métaphysique. La matière et ses atomes retournés contre l’homme, n’est-ce pas le rêve démiurgique d’une transmutation : la dimension mortifère se perd dans la flambée surnaturelle d’une vie projetée au-dessus du monde sous la forme d’un nébuleux champignon – ou Dieu-fantôme ! La victoire de la science sert ici, qu’on l’ait voulu ou non, la diabolique richesse d’un inconscient collectif, religieux jusque dans sa visée alchimique. C’est que l’humanité reste en quête du sacrifice qui – reprenant à sa façon le châtiment premier (l’exclusion du Paradis) – la fonderait enfin, ainsi nettoyée de sa faute originelle.

A travers l’image élargie de la « solution atomique » on voit ainsi « le sacrifice humain » dans sa perfection de crime non seulement total mais rituel. Sa folie n’est d’ailleurs que l’épanouissement d’une rationalité dûment reconnue et dont la fleur voile un instant – un instant interminable – le soleil même de la vie. On est loin du bricolage pseudo-industriel de la « solution finale ». On est loin du tir au pigeon dans la bande de Gaza. Cependant, comme à Hiroschima et Nagasaki, les victimes des Camps et celles de Gaza sont vitre escamotées, telles les images d’un mauvais rêve. C’est dire si leur signification nous parle !

Je me souviens qu’à la fin de la dernière guerre les déportés revenus de « là-bas » eurent tôt fait de disparaître à notre vue malgré les rayures de leurs costumes. On ne voulait pas les voir. Ils faisaient peur. Car ils étaient non seulement nos blessures mais les mains multiples du malheur qui les avaient réduits à n’être plus que des ombres. Chez nous aussi l’idée d’une purification par les sacrifices (des Juifs, des Tziganes, des homosexuels, des communistes, des résistants…) avait eu son heure, et même davantage. En rendant invisibles les victimes, il s’agissait de dissiper les haines où avaient mûri les crimes supposés rédempteurs. Haine des autres, haine de soi à ce point mêlées que le sacrifice des victimes s’y déclassait en règlements de comptes, voire – sans qu’on osât le dire – en désordres dont les responsabilités ne pouvaient qu’être partagées. La dimension religieuse des sacrifices humains ainsi évacuée, la guerre redevenait ce qu’il fallait qu’elle fût : un conflit, dont, comme « la grande, celle de 14-18 », on démêlerait les causes. Par pertes et profits on passerait les bavures, voire, comme il serait dit plus tard, les « détails »… tout ce qui, précisément dans la guerre, excède la guerre et relève d’une folie autrement significative.

*

Revenir en arrière du côté de l’histoire pour souligner ce que sa force explicative risque d’évacuer peu à peu de la réalité ne peut que nous inviter à regarder le présent à travers les dénis qui s’y fabriquent. Ainsi les violences d’aujourd’hui recouvrent-elles des non-dits et des impensés qui traversent les générations. La « radicalisation » a des causes plus ou moins immédiates mais des origines et des buts qui, d’une certaine façon, la dépassent. Elle s’alimente de tout ce qui, dans le monde, ressortit à une incertitude identitaire quasi constitutive de l’être humain, et tout autant de ses sociétés. Qu’il soit explicitement religieux ou non, le sacrifice de l’autre – et souvent de soi – est appelé à la rescousse de l’homme égaré. Un déficit originaire poursuit l’homme « cet animal dénaturé »(8). Si l’éducation, trop vite aspirée par l’idée néo-religieuse d’une science salvatrice, ne prend pas en compte cette nécessité de ré-originer l’homme dans une meilleure « connaissance de soi », l’ignorance organisée des pulsions à l’oeuvre conduit inexorablement à ces traitements magiques de la guerre sacrificielle. En même temps, faut-il rappeler que la paix – dont l’Europe se glorifie un peu vite – n’assure pas par elle-même la prise de conscience et la culture d’humanité dont relève la terre assez ingrate de l’homme. Quant à l’économie, si importante soit-elle, elle ne comble pas le vide. Humaniser l’homme n’est pas davantage une affaire technologique. Ne s’en remettre ni aux dieux, ni aux robots pourrait bien être l’urgence. Et c’est à quoi nous invite, me semble-t-il, la tentation d’éliminer la violence comme une sorte de phénomène parasitaire, alors qu’elle fait partie intégrante d’une maladie qui nous est pour ainsi dire congénitale. Il faut inlassablement soigner le mal « à sa racine », c’est à dire aussi en s’attaquant au déni qui y participe. Nous ne pouvons fermer les yeux sur notre complicité avec les sacrificateurs, fussent-ils, comme on les voit, enveloppés des chasubles de la justice, voire, comme autrefois, de la charité. Il s’agit donc bien d’en finir avec la vision d’un progrès aussi factice et improductif que l’injonction morale usée jusqu’à la corde. Comme l’Oedipe de Thèbes, il nous faut d’abord nous regarder en face, suivant en cela les conseils du vieux devin Tirésias. Ce ne sont pas les merveilles où nous fait entrer la connaissance de l’appareil cérébral qui nous épargneront d’apprendre à en faire un meilleur usage, par-delà les ruses de l’auto satisfaction et du déni. Alors peut-être saurons-nous nous passer des sacrifices humains sur lesquels notre humanité tente si odieusement de fonder son être fragile. Seule l’éducation – une éducation rebâtie sur le soin de l’humanité elle-même – peut nous permettre de remettre à leur place les fantômes dont nous espérons nous débarrasser en les sacrifiant à travers d’autres hommes.

*

Alors que « la montée des périls » laisse entrevoir, au milieu des violences les plus ordinaires, les visages de tant de victimes sacrifiées aux dieux du non-dit, n’est-il pas temps d’en finir avec l’aliénation du déni et ses cauchemars enveloppés de douceur ?

Il est trop facile d’accuser l’infantilisme des tueurs. Notre haine de l’autre a de si profondes racines en nous qu’elle ne nous sert qu’à dissimuler son objet : c’est nous que dévore l’insatisfaction de n’être que ce que nous sommes. Des romantismes, usés jusqu’à montrer leurs grosses ficelles, nous prennent chaque jour dans leurs filets. Ils viennent de tous ces prêtres attelés à nous sauver du pêché dont ils nous accablent en nous révélant à tous les coins de rue notre « manque ». Une consommation de compléments et de substituts tout aussi moraux que faussement pratico-pratiques nous prend en charge, et c’est de ce nourrissage ajouté que nous apprenons ce qui nous faisait défaut depuis toujours, depuis le Paradis perdu ! Il n’y a certes pas lieu de cultiver l’arrogance des vainqueurs dans un monde où les conquêtes se font trop souvent contre la nature et contre l’homme. Le culte des héros dont la légende dorée fait rêver les peuples nous trompe tout autant que celui des saints, élevés toujours plus haut qu’ils ne l’auraient voulu. Assez de bruit autour des victoires, puisque ce que nous avons à gagner n’est pas tant un combat qu’un accord, une adhésion avec ce que nous sommes !

Il n’est pas vrai que la générosité procède d’un « dépassement de soi » ; elle se tisse avec l’égoïsme de bon aloi, dans sa rusticité. L’autodafé de nos mauvaises pensées a donné les résultats que l’on sait dans plusieurs confréries spécialisées. C’est que nos démons sont nos frères. La haine elle-même fait partie de notre condition, y compris chez les meilleurs d’entre nous. Et la bonté n’est qu’une haine retournée, lumière pleine de nuit ! Comme Rodin, arrachant à la pierre-mère le visage qui en est le sourire, il nous revient de rapporter la vie à la matière qui la porte et en constitue à chaque instant la force. La vérité de la matière humaine se retourne contre nous, si nous la déjugeons par nos prétentions. Notre salut est dans nos mains et il n’est pas vrai que les outils appartiennent aux sauveurs qui, pour notre bien, pensent à notre place. Le dessaisissement de soi aboutit à cette perte d’estime qui mène à la haine de l’autre. Et c’est ainsi que les sacrifices humains célébrent des servitudes qui s’ignorent elles-mêmes, emportées avec les victimes qui les recouvrent un instant du pauvre pouvoir qu’elles ont donné à leur sacrificateur.

Pour avoir vécu dans ma jeunesse au milieu des gens dits « de peu » ou même « de rien » – et en particulier pendant la guerre – j’ai vu que l’esprit, en tant que lumière éclairant le soi, y était souvent plus vif que chez les penseurs de service. La haine ordinaire se traitait à minima dans des querelles de clocher et, comme, pour le reste, il fallait bien se rendre service, en s’entraidant sans en faire un plat. La vraie vie n’est pas spectaculaire. L’amour des autres se glisse dans l’intérêt comme un ruisseau entre les branchages et les éboulements d’un vieux fossé. Il s’agit d’admettre que l’idéal est dans le ruisseau ; de se reconnaître à travers lui pour ce que les marchands de valeurs supérieures ne voient même pas dans l’eau trouble des petites espérances. Car ces visionnaires et autres assistants au grand coeur regardent trop haut et trop loin.

Pour les gens dont je parle, les nobles figures qu’on leur donnait à voir en compensation du malheur qu’étaient alors la Défaite et l’Occupation n’entamaient pas cette conscience de soi paysanne qui allie la modestie à la ruse. Les cérémonies guerrières qui appellent à mettre l’homme devant la mort hypostasiée les renvoyaient au spectacle religieux dont la vie s’accommodait comme de certains excès de la nature. Mais leur philosophie les tenait à l’intérieur d’une pensée plus proche du corps et de son destin connu. Ils savaient que la mort y avait sa place. A ce titre, l’idée qu’ils avaient de leur « soi caché » n’était pas aspirée par le sentiment d’une perte annoncée. Le gain et la perte allaient ensemble dans la vie. Le doute de soi n’avait pas lieu de se dramatiser en haine de soi. Alors on pouvait vivre à la frontière de la joie et de la peine selon un ordre humain que le divin ne bousculait pas outre mesure…

Une certaine leçon de la Grèce antique mériterait d’être réentendue par ces temps sombres où les machines s’emballent jusqu’à nous faire confondre leur pouvoir avec cette frêle sagesse, ironique et tendre dont nous avons besoin.

***


(1) Lucrèce, De natura rerum – trad. André Lefèvre – Société d’éditions littéraires – Paris 1889.
(2) Cf. Christian David L’état amoureux – Payot 2001.
(3) Le cri de ralliement franquiste pendant la guerre d’Espagne.
(4) Les études sur le comportement des marines américains durant la guerre de Corée ont montré cette « fragilité » des héros.
(5) Bien qu’il ne soit pat un « fou de Dieu » radicalisé, on pense à Charles Péguy et à son désir de dépassement auto-sacrificiel.
(6) Pour reprendre l’expression de Georges Bataille.
(7) Le retour des fascismes voire des nazismes et autres radicalismes ne le montre-t-il pas assez ?
(8) Pour reprendre l’expression du romancier Vercors.

Jean-Pierre Bigeault
Juillet 2018

De « La Marseillaise »

Pour faire suite à la décision du Ministre de l’Education nationale

La Marseillaise revient à l’Ecole avec son « sang impur » dont il faut « abreuver nos sillons ». L’hymne national, cette potion magique, qui communique à nos foot-ballers l’énergie de la victoire, n’y va pas par quatre chemins : c’est en raison de son « impureté » que l’ennemi doit être saigné comme un cochon. Cette radicalisation mise en musique pourrait-elle être interrogée ? Est-il nécessaire de justifier la nécessité de nous défendre par la disqualification ontologique de l’adversaire ? Restons-nous à ce point coupables de tuer celui qui nous attaque qu’il nous faille l’accuser de ne pas être un homme comme nous-mêmes ? Ces questions mériteraient d’être posées, alors précisément que notre impureté d’occidentaux plus ou moins chrétiens sert de prétexte aux assassinats que l’on sait. Quelle « instruction civique », et même quel patriotisme peuvent-ils aujourd’hui continuer de se référer à un texte qui fait fi des évolutions de notre pensée sur l’homme ?

S’il est impossible aux yeux de certains de réécrire notre hymne national, comment nos professeurs des écoles pourront-ils assumer tranquillement que les mots trahissent à ce point les valeurs que nous défendons – celles-là même que nous opposons à ceux qui nous assassinent au prétexte que nous sommes « impurs » ?

Ou faut-il penser que nos valeurs ne sont que des voeux pieux et que « la montée des périls » justifie le mot célèbre : « au feu le vernis craque ! ».

Qu’il faille s’occuper de transformer des enfants en citoyens capables, une fois qu’ils seront adultes, de défendre la République inviterait davantage à repenser l’Ecole comme un lieu où les élèves apprendraient non seulement à « vivre ensemble » mais à prendre et soutenir des responsabilités dignes de ce nom ; et cela bien sûr sans attendre qu’un vague service civique n’en rattrape, on ne sait trop comment, la criante insuffisance !

Jean-Pierre Bigeault,
Juillet 2018

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