REMARQUES & BILLETS

DES "SACRIFICES HUMAINS" - juillet 2018

  • L’Information – la toute puissante information – ne fait pas que banaliser la guerre, omniprésente dans le monde, elle en justifie l’existence. C’est qu’en effet, de loin, celui qui regarde la guerre en tire cet apaisement paradoxal dont parle le poète latin, Lucrèce, dans son « De natura rerum » (De la nature) :

    « Qu’il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines les bataillons livrés aux chances des combats »(1).

    Que le malheur des uns fasse le bonheur des autres, n’est-ce pas ce qui ressort le plus souvent des enquêtes en la matière : être riche et heureux, c’est être plus riche que son voisin, devenu ainsi plus pauvre.

    Cependant les ressorts cachés de cette « douceur », acquise par l’effet d’une comparaison quelque peu banale, pourraient être plus cruels qu’il n’y paraît. S’agissant précisément de la guerre, la fascination qu’elle exerce par ses images dépasse largement la rêverie que laisse supposer le poète. Qu’il s’agisse aujourd’hui de l’impact de la télévision ou du cinéma, il est difficile de ne pas y voir la marque d’un voyeurisme plus ambigu. Certes, comme dans le sport, la concurrence et la rivalité s’y donnent à voir au -delà même des enjeux qui en sont la cause, mais la violence qui est au coeur du spectacle guerrier outrepasse clairement les limites d’un « jeu à règles » telles que celles qui régiraient un art martial digne de ce nom. La violence de la guerre inscrit dans la culture humaine une transgression radicale. Elle renverse l’ordre établi, poussant la vie jusqu’à une mort devenue par elle-même – et comme en raison du sang répandu – source de vie. La guerre à cet égard réalise ce que la raison demande à la folie d’atteindre par la passion. Elle vise d’une certaine façon ce qu’à moindre frais vise le désordre sexuel dans sa violence relative(2). La guerre est une orgie dont la destructivité ne manque pas de donner à voir la débauche des moyens qu’elle mobilise. On y crie comme dans une fête : « Viva la Muerte »(3). Ainsi le désir médiocre de dépasser « l’autre » se fait-il désir de dépasser la vie, tout en s’offrant la gloire d’un partage symbolique, tout à la fois mortifère et pré-paradisiaque. Non content de surmonter sa peur obstinément infantile(4) par l’exaltation sacrée de la vie jusqu’à la mort, le guerrier modèle peut espérer sinon la victoire, du moins l’ultime récompense d’une perte magiquement renversée. A ce titre, les héros – fussent-ils de deux camps opposés – sont frères : ils donnent à la mort agrandie sa valeur fantasmatique d’entrée dans l’immortalité(5).

    Le moindre patriotisme reprend d’ailleurs à la guerre son paradoxe essentiel : c’est par la destruction de l’autre comme, s’il le faut, par celle de soi, que sera reconstruite l’unité perdue. Car tel est le génie de la guerre : dans la mort, comme dans un creuset, elle refait de la vie. Elle parvient même à ce que l’ennemi, une fois tué, accède à la communauté d’un destin qui, de cimetière à cimetière, enveloppe les hommes d’un même linceul. Ainsi l’idéalisation de la guerre revient-elle en force à la fin, recouvrant les désirs moins glorieux qui l’ont portée.

    Vis à vis d’un tel objet, la passion du spectateur révèle, sous l’inavouable « douceur » dont parle Lucrèce, des sensations et des sentiments que leur refoulement fait la plupart du temps disparaître au profit d’un intérêt largement soutenu et cautionné par le principe même de l’information. Pour autant, les visages manquants des victimes laissent planer un doute. Une image en creux se dessine. La rationalité qui fait peu ou prou de la guerre une suite cohérente et significative s’entrouvre dans la conscience : une monstruosité apparait au loin, au fond de l’histoire humaine.

    *

    Cette réalité plus trouble nous renvoie à l’idée que, comme dans les temps les plus anciens, notre humanité a besoin pour survivre de sacrifier des hommes à la vengeance inassouvie des dieux. Les « sacrifices humains » n’ont-ils pas ponctué l’histoire de nos civilisations ? Assister au spectacle d’une mise à mort (comme cela s’est fait longtemps chez nous et continue de se faire ailleurs) n’implique-t-il pas que les spectateurs donnent au supplicié une valeur sacrificielle qui lui revient en effet, étant donné les conditions dans lesquelles sa mort est mise en scène ! Une religion archaïque – plus ou moins revue et corrigée chez nous par le christianisme – serait-elle toujours à l’oeuvre dans nos guerres, si modernes soient-elles ?

    C’est en partant du récent massacre de Palestiniens de Gaza (102 morts, 3598 blessés) par des snipers de l’armée israëlienne que j’ai été amené à me poser cette question. Des tireurs épaulant et abattant un à un, comme des lapins ou des perdreaux offerts à leurs fusils, des humains de tous âges, et ceux-ci s’avançant vers la mort annoncée comme portés par une force déjà perçue dans son insuffisance, est-ce une guerre comme les autres ? N’est-ce pas la guerre dépouillée de ses ornements et rendue à sa fonction de leçon sacrificielle ? Car il se trouve aussi que ces questions se sont trouvées renforcées par une autre : à quel embarras auront répondu le long silence, puis la retenue des commentateurs, sans parler des responsables politiques après cet « incident » d’un genre particulier ? J’ai pensé que, le mécanisme psychologique s’ajoutant au calcul politico-diplomatique, ce qui avait fonctionné dans ce quasi non-dit relevait tout simplement du déni. Le déni d’une réalité la montre tout en la cachant ; il en éclaire l’obscurité par une sorte d’obscurité renforcée.

    Cette réflexion m’a d’abord ramené en arrière : à la dernière guerre et l’immédiate après-guerre. Le déni de la « solution finale » – comme je devais m’en rendre compte après coup – aura joué un rôle essentiel dans la véritable étendue du crime. L’accompagnant et, pour ainsi dire, le prolongeant, le silence n’a fait que confirmer le statut de ce qui appartient à l’innommable. Car il faut le dire et le redire ! au-delà même de ceux qui retenaient l’information, le monde savait à quel traitement étaient promise la population juive. La découverte des « camps de la mort » ne fît que lever le voile qui dissimulait une vérité déjà connue et même, pourrait-on dire, connue depuis toujours. Ce déni montre le crime dans sa véritable extension. Car, sous le déni, une autre réalité se révèle : l’abomination de la « solution finale » satisfaisait en sous-main un monde pulsionnel assez vaste pour que beaucoup y trouvent la plus ténébreuse des satisfactions. Voilà ce que disait le déni ! que la respectable culture allemande (sa philosophie comme son romantisme) ait retrouvé sous le crime les éléments enfouis de sa propre « part maudite »(6) n’aura pas empêché qu’une large partie de l’Europe – et singulièrement de la France bien équipée en matière d’anti sémitisme – y voie l’implacable retour du « châtiment des autres », cette partie gangrénée de soi qu’il faut bien sacrifier à sa propre rédemption. Les élites comme le peuple ne savent-ils pas ce qu’il en coûte d’être à la hauteur de leurs rêves ? Massacre des serpents sortis de son sein comme les restes d’une animalité peu flatteuse, n’est-ce pas la tâche répétitive d’une cité humaine en mal d’humanisation ? Car il n’est pas dit que s’épurer soi-même soit si simple ! On aura beau se réjouir que le peuple allemand – aiguillonné par ses historiens – ait fait, après le crime, un travail de conscientisation supposé valoir pour tout le monde, nous savons aujourd’hui que les tentacules psychologiques d’un « crime contre l’humanité » sont aussi multiples que souterraines, et organiquement mêlées aux racines de ce qu’on appelle « l’identité »(7). Nous-mêmes, Français, héritiers de la Révolution que nous savons, ne sommes-nous pas liés aux effroyables excès des liquidations qui firent le lit sanglant de nos valeurs républicaines ? Au risque de rapprocher des faits à bien des égards différents, il importe sans doute de souligner à quel point l’horreur satisfait, jusqu’au coeur du déni, l’inavouable désir de faire payer à d’autres le prix de notre origine et de sa pureté retrouvée.

    Sur cette ligne, j’en arrive à me demander si Israël (comme tant d’autres nations !) pourrait survivre à une paix qui mettrait le pays devant ses contradictions les plus intimes. Car quelle identité peut-elle exister durablement dans un patchwork à la fois si riche et si fragile, si ce n’est celle qui se nourrit – comme le dit si bien notre Marseillaise – de l’épanchement d’un « sang impur » ? Ce nécessaire « sacrifice humain » ne peut être dit comme tel, mais il semble bien confusément reconnu pour ce qu’il est, dès lors que sa répétition interminable est acceptée par tout le monde. Tout se passe en effet comme si, quelque condamnation officielle qu’on en fasse depuis si longtemps, il fallait en passer par là comme par une origine toujours à refaire. Le sacrifice humain remet du sang dans le circuit. Qu’on le justifie par l’exigence toujours répétée d’auto protection ne change rien à l’affaire : une société dont la fondation politique laisse planer le moindre doute a besoin non seulement d’un ennemi commun mais d’un ennemi quasi personnel : la victime plus ou moins fraternelle dont chacun peut se défaire comme de son ombre dans le feu du sacrifice. Et c’est ainsi que le travail des snipers répond à la nécessité non dite de donner la mort à autant de « chacun des autres » que l’exige en fin de compte le grand symbole sacrificiel. Dans une époque où les guerres ne semblent faire de victimes que confondues par leur masse avec l’ensemble des ruines, le sacrifice revient ainsi… « par la bande ». Il arrive un moment où les bourreaux doivent pouvoir se regarder – fût-ce à bonne distance – dans les yeux de ceux qu’ils tuent. Les guerres sont émaillées de ces confrontations effroyablement « plus humaines ».

    *

    Cependant le « sacrifice humain » peut prendre, on le sait, de tout autres proportions. Son caractère innommable ne l’en prédestine pas moins à la dénégation voire au déni.

    Les sacrifices d’Hiroschima et de Nagasaki n’ont-ils pas disparu devant la victoire finale comme la Croix du Crucifié sous le dôme doré d’une basilique triomphante ? On a justifié le crime atomique en parlant d’un message adressé à l’URSS. Cette rationalisation n’a pas effacé la monstruosité d’une action qui a fait de la guerre une apocalypse sans nom. Les victimes n’auront sans doute été que celles d’un sacrifice où le sadisme ordinaire s’est offert la chance d’une sublimation métaphysique. La matière et ses atomes retournés contre l’homme, n’est-ce pas le rêve démiurgique d’une transmutation : la dimension mortifère se perd dans la flambée surnaturelle d’une vie projetée au-dessus du monde sous la forme d’un nébuleux champignon – ou Dieu-fantôme ! La victoire de la science sert ici, qu’on l’ait voulu ou non, la diabolique richesse d’un inconscient collectif, religieux jusque dans sa visée alchimique. C’est que l’humanité reste en quête du sacrifice qui – reprenant à sa façon le châtiment premier (l’exclusion du Paradis) – la fonderait enfin, ainsi nettoyée de sa faute originelle.

    A travers l’image élargie de la « solution atomique » on voit ainsi « le sacrifice humain » dans sa perfection de crime non seulement total mais rituel. Sa folie n’est d’ailleurs que l’épanouissement d’une rationalité dûment reconnue et dont la fleur voile un instant – un instant interminable – le soleil même de la vie. On est loin du bricolage pseudo-industriel de la « solution finale ». On est loin du tir au pigeon dans la bande de Gaza. Cependant, comme à Hiroschima et Nagasaki, les victimes des Camps et celles de Gaza sont vitre escamotées, telles les images d’un mauvais rêve. C’est dire si leur signification nous parle !

    Je me souviens qu’à la fin de la dernière guerre les déportés revenus de « là-bas » eurent tôt fait de disparaître à notre vue malgré les rayures de leurs costumes. On ne voulait pas les voir. Ils faisaient peur. Car ils étaient non seulement nos blessures mais les mains multiples du malheur qui les avaient réduits à n’être plus que des ombres. Chez nous aussi l’idée d’une purification par les sacrifices (des Juifs, des Tziganes, des homosexuels, des communistes, des résistants…) avait eu son heure, et même davantage. En rendant invisibles les victimes, il s’agissait de dissiper les haines où avaient mûri les crimes supposés rédempteurs. Haine des autres, haine de soi à ce point mêlées que le sacrifice des victimes s’y déclassait en règlements de comptes, voire – sans qu’on osât le dire – en désordres dont les responsabilités ne pouvaient qu’être partagées. La dimension religieuse des sacrifices humains ainsi évacuée, la guerre redevenait ce qu’il fallait qu’elle fût : un conflit, dont, comme « la grande, celle de 14-18 », on démêlerait les causes. Par pertes et profits on passerait les bavures, voire, comme il serait dit plus tard, les « détails »… tout ce qui, précisément dans la guerre, excède la guerre et relève d’une folie autrement significative.

    *

    Revenir en arrière du côté de l’histoire pour souligner ce que sa force explicative risque d’évacuer peu à peu de la réalité ne peut que nous inviter à regarder le présent à travers les dénis qui s’y fabriquent. Ainsi les violences d’aujourd’hui recouvrent-elles des non-dits et des impensés qui traversent les générations. La « radicalisation » a des causes plus ou moins immédiates mais des origines et des buts qui, d’une certaine façon, la dépassent. Elle s’alimente de tout ce qui, dans le monde, ressortit à une incertitude identitaire quasi constitutive de l’être humain, et tout autant de ses sociétés. Qu’il soit explicitement religieux ou non, le sacrifice de l’autre – et souvent de soi – est appelé à la rescousse de l’homme égaré. Un déficit originaire poursuit l’homme « cet animal dénaturé »(8). Si l’éducation, trop vite aspirée par l’idée néo-religieuse d’une science salvatrice, ne prend pas en compte cette nécessité de ré-originer l’homme dans une meilleure « connaissance de soi », l’ignorance organisée des pulsions à l’oeuvre conduit inexorablement à ces traitements magiques de la guerre sacrificielle. En même temps, faut-il rappeler que la paix – dont l’Europe se glorifie un peu vite – n’assure pas par elle-même la prise de conscience et la culture d’humanité dont relève la terre assez ingrate de l’homme. Quant à l’économie, si importante soit-elle, elle ne comble pas le vide. Humaniser l’homme n’est pas davantage une affaire technologique. Ne s’en remettre ni aux dieux, ni aux robots pourrait bien être l’urgence. Et c’est à quoi nous invite, me semble-t-il, la tentation d’éliminer la violence comme une sorte de phénomène parasitaire, alors qu’elle fait partie intégrante d’une maladie qui nous est pour ainsi dire congénitale. Il faut inlassablement soigner le mal « à sa racine », c’est à dire aussi en s’attaquant au déni qui y participe. Nous ne pouvons fermer les yeux sur notre complicité avec les sacrificateurs, fussent-ils, comme on les voit, enveloppés des chasubles de la justice, voire, comme autrefois, de la charité. Il s’agit donc bien d’en finir avec la vision d’un progrès aussi factice et improductif que l’injonction morale usée jusqu’à la corde. Comme l’Oedipe de Thèbes, il nous faut d’abord nous regarder en face, suivant en cela les conseils du vieux devin Tirésias. Ce ne sont pas les merveilles où nous fait entrer la connaissance de l’appareil cérébral qui nous épargneront d’apprendre à en faire un meilleur usage, par-delà les ruses de l’auto satisfaction et du déni. Alors peut-être saurons-nous nous passer des sacrifices humains sur lesquels notre humanité tente si odieusement de fonder son être fragile. Seule l’éducation – une éducation rebâtie sur le soin de l’humanité elle-même – peut nous permettre de remettre à leur place les fantômes dont nous espérons nous débarrasser en les sacrifiant à travers d’autres hommes.

    *

    Alors que « la montée des périls » laisse entrevoir, au milieu des violences les plus ordinaires, les visages de tant de victimes sacrifiées aux dieux du non-dit, n’est-il pas temps d’en finir avec l’aliénation du déni et ses cauchemars enveloppés de douceur ?

    Il est trop facile d’accuser l’infantilisme des tueurs. Notre haine de l’autre a de si profondes racines en nous qu’elle ne nous sert qu’à dissimuler son objet : c’est nous que dévore l’insatisfaction de n’être que ce que nous sommes. Des romantismes, usés jusqu’à montrer leurs grosses ficelles, nous prennent chaque jour dans leurs filets. Ils viennent de tous ces prêtres attelés à nous sauver du pêché dont ils nous accablent en nous révélant à tous les coins de rue notre « manque ». Une consommation de compléments et de substituts tout aussi moraux que faussement pratico-pratiques nous prend en charge, et c’est de ce nourrissage ajouté que nous apprenons ce qui nous faisait défaut depuis toujours, depuis le Paradis perdu ! Il n’y a certes pas lieu de cultiver l’arrogance des vainqueurs dans un monde où les conquêtes se font trop souvent contre la nature et contre l’homme. Le culte des héros dont la légende dorée fait rêver les peuples nous trompe tout autant que celui des saints, élevés toujours plus haut qu’ils ne l’auraient voulu. Assez de bruit autour des victoires, puisque ce que nous avons à gagner n’est pas tant un combat qu’un accord, une adhésion avec ce que nous sommes !

    Il n’est pas vrai que la générosité procède d’un « dépassement de soi » ; elle se tisse avec l’égoïsme de bon aloi, dans sa rusticité. L’autodafé de nos mauvaises pensées a donné les résultats que l’on sait dans plusieurs confréries spécialisées. C’est que nos démons sont nos frères. La haine elle-même fait partie de notre condition, y compris chez les meilleurs d’entre nous. Et la bonté n’est qu’une haine retournée, lumière pleine de nuit ! Comme Rodin, arrachant à la pierre-mère le visage qui en est le sourire, il nous revient de rapporter la vie à la matière qui la porte et en constitue à chaque instant la force. La vérité de la matière humaine se retourne contre nous, si nous la déjugeons par nos prétentions. Notre salut est dans nos mains et il n’est pas vrai que les outils appartiennent aux sauveurs qui, pour notre bien, pensent à notre place. Le dessaisissement de soi aboutit à cette perte d’estime qui mène à la haine de l’autre. Et c’est ainsi que les sacrifices humains célébrent des servitudes qui s’ignorent elles-mêmes, emportées avec les victimes qui les recouvrent un instant du pauvre pouvoir qu’elles ont donné à leur sacrificateur.

    Pour avoir vécu dans ma jeunesse au milieu des gens dits « de peu » ou même « de rien » – et en particulier pendant la guerre – j’ai vu que l’esprit, en tant que lumière éclairant le soi, y était souvent plus vif que chez les penseurs de service. La haine ordinaire se traitait à minima dans des querelles de clocher et, comme, pour le reste, il fallait bien se rendre service, en s’entraidant sans en faire un plat. La vraie vie n’est pas spectaculaire. L’amour des autres se glisse dans l’intérêt comme un ruisseau entre les branchages et les éboulements d’un vieux fossé. Il s’agit d’admettre que l’idéal est dans le ruisseau ; de se reconnaître à travers lui pour ce que les marchands de valeurs supérieures ne voient même pas dans l’eau trouble des petites espérances. Car ces visionnaires et autres assistants au grand coeur regardent trop haut et trop loin.

    Pour les gens dont je parle, les nobles figures qu’on leur donnait à voir en compensation du malheur qu’étaient alors la Défaite et l’Occupation n’entamaient pas cette conscience de soi paysanne qui allie la modestie à la ruse. Les cérémonies guerrières qui appellent à mettre l’homme devant la mort hypostasiée les renvoyaient au spectacle religieux dont la vie s’accommodait comme de certains excès de la nature. Mais leur philosophie les tenait à l’intérieur d’une pensée plus proche du corps et de son destin connu. Ils savaient que la mort y avait sa place. A ce titre, l’idée qu’ils avaient de leur « soi caché » n’était pas aspirée par le sentiment d’une perte annoncée. Le gain et la perte allaient ensemble dans la vie. Le doute de soi n’avait pas lieu de se dramatiser en haine de soi. Alors on pouvait vivre à la frontière de la joie et de la peine selon un ordre humain que le divin ne bousculait pas outre mesure…

    Une certaine leçon de la Grèce antique mériterait d’être réentendue par ces temps sombres où les machines s’emballent jusqu’à nous faire confondre leur pouvoir avec cette frêle sagesse, ironique et tendre dont nous avons besoin.

    ***


    (1) Lucrèce, De natura rerum – trad. André Lefèvre – Société d’éditions littéraires – Paris 1889.
    (2) Cf. Christian David L’état amoureux – Payot 2001.
    (3) Le cri de ralliement franquiste pendant la guerre d’Espagne.
    (4) Les études sur le comportement des marines américains durant la guerre de Corée ont montré cette « fragilité » des héros.
    (5) Bien qu’il ne soit pat un « fou de Dieu » radicalisé, on pense à Charles Péguy et à son désir de dépassement auto-sacrificiel.
    (6) Pour reprendre l’expression de Georges Bataille.
    (7) Le retour des fascismes voire des nazismes et autres radicalismes ne le montre-t-il pas assez ?
    (8) Pour reprendre l’expression du romancier Vercors.

    Jean-Pierre Bigeault
    Juillet 2018

DE "LA MARSEILLAISE" - juillet 2018

  • Pour faire suite à la décision du Ministre de l’Education nationale

    La Marseillaise revient à l’Ecole avec son « sang impur » dont il faut « abreuver nos sillons ». L’hymne national, cette potion magique, qui communique à nos foot-ballers l’énergie de la victoire, n’y va pas par quatre chemins : c’est en raison de son « impureté » que l’ennemi doit être saigné comme un cochon. Cette radicalisation mise en musique pourrait-elle être interrogée ? Est-il nécessaire de justifier la nécessité de nous défendre par la disqualification ontologique de l’adversaire ? Restons-nous à ce point coupables de tuer celui qui nous attaque qu’il nous faille l’accuser de ne pas être un homme comme nous-mêmes ? Ces questions mériteraient d’être posées, alors précisément que notre impureté d’occidentaux plus ou moins chrétiens sert de prétexte aux assassinats que l’on sait. Quelle « instruction civique », et même quel patriotisme peuvent-ils aujourd’hui continuer de se référer à un texte qui fait fi des évolutions de notre pensée sur l’homme ?

    S’il est impossible aux yeux de certains de réécrire notre hymne national, comment nos professeurs des écoles pourront-ils assumer tranquillement que les mots trahissent à ce point les valeurs que nous défendons – celles-là même que nous opposons à ceux qui nous assassinent au prétexte que nous sommes « impurs » ?

    Ou faut-il penser que nos valeurs ne sont que des voeux pieux et que « la montée des périls » justifie le mot célèbre : « au feu le vernis craque ! ».

    Qu’il faille s’occuper de transformer des enfants en citoyens capables, une fois qu’ils seront adultes, de défendre la République inviterait davantage à repenser l’Ecole comme un lieu où les élèves apprendraient non seulement à « vivre ensemble » mais à prendre et soutenir des responsabilités dignes de ce nom ; et cela bien sûr sans attendre qu’un vague service civique n’en rattrape, on ne sait trop comment, la criante insuffisance !

    Jean-Pierre Bigeault,
    Juillet 2018

DES OISEAUX - 10 avril 2018

  • La forêt normande où nous allions depuis quelques générations se vide peu à peu de ses musiciens attitrés. Les arbres perdent leurs chantres. La cathédrale végétale qu’évoquait Chateaubriand devient un monument muet. Nous y marchons toujours. Mais quelle solitude que celle de l’homme, quand peu à peu le monde vivant se retire !

    Tant il est vrai que les oiseaux veillaient sur nous. Ils nous gardaient avec le ciel dans cette sorte de transparence spirituelle qui nous rendait plus proches ceux que nous appelions « les anges ». Cela bien sûr remontait de loin : le temps de notre enfance, retrouvant ses ailes, nous revenait. Nous volions comme aucun avion. D’abord parce que les oiseaux sont faits de chair et n’en dessinent pas moins avec leurs corps des figures de liberté. Leur légèreté vivante nous rend familière la possibilité de l’âme. Mais c’est aussi l’âme agrandie d’un vol qui en inspire beaucoup d’autres. Notre individualité trompeuse est aspirée par la nuée de ces chanteurs célébrant le jour. Un peuple fraternel m’appelle au loin. Que ce petit « moi » perdu de l’homme, oisillon tombé du nid, se raccroche au ciel, si la terre lui est hostile !

    Et en effet nous marchions dans la forêt comme si c’était le ciel et la nuit même de ce ciel, et tout cela empli d’étoiles sonores, qui nous rattachaient à notre vie plus large. Promesse que connaissaient aussi bien ceux qui, dans le désert, approchent la musicalité cosmique, telle qu’elle leur semble les mettre au diapason de l’univers. Car oui ! les oiseaux sont des prophètes. Ils annoncent le temps transfiguré de l’espace, et, s’adressant au plus intime – à l’inaccessible identité du vivant – ils nous dévoilent le mouvement de l’être, ce vol par qui nos pensées mêmes, survolant pour ainsi dire notre corps, nous associent à un corps beaucoup plus grand qui pourrait être l’air, ou cette matière plus rare que nous appelons l’esprit.

    Mais l’oiseau, le merle qui vient en plein Paris se poser devant notre fenêtre ? Je crois qu’il nous invite à nous saisir d’une espérance plus humble. Ni la gloire du Panthéon tout proche, ni celle des monuments qui l’entourent, ne nous délivrent du sentiment que nous avons de notre fragilité. Notre corps ne pèse pas lourd devant les forces qui l’assiègent et notre esprit lui-même peut nous conduire à notre perte. N’est-ce pas ce qui arrive lorsque la rationalité – comme nous le voyons autour de nous – déploie les armes de sa folie et crée les engloutissements qui nous savons ? On nous a dit : le Monde et l’Homme seront sauvés par les chiffres (les bons chiffres), cette grande machine à broyer les oiseaux. Mais les oiseaux sont aussi les symboles qui, par-delà même la quantité de toute vie, nous assurent d’une qualité qui échappe aux mots pour la dire (sauf sans doute plus d’une fois en poésie) et aux objets promus de notre monde en forme de boutique.

    Que les oiseaux gardent pour eux le secret d’une aventure dont personne n’a le fin mot ne les empêche pas de marquer le ciel du signe clair et obscur qui est celui du « passage », cette vérité imprenable de toute vie ! S’ils « ne sèment ni ne moissonnent », nous ne les prendrons pourtant pas pour ces joyeux utopistes d’un monde enfin purifié. C’est plutôt qu’ils nous invitent à regarder le monde à travers les yeux de notre premier regard fait de surprise et de crainte, comme tout aussi bien du désir d’entrer dans une vie plus vaste. Car notre enfance, en tant qu’elle s’y coulait, nous ouvrait le monde. Pour peu qu’on nous en ait appris le partage, ne nous revient-il par encore de sacrifier notre désir de puissance à la réalité dont, adultes, nous nous voulons les maîtres ? Car le bonheur n’est-il pas encore et toujours celui de la rencontre ? L’écologie n’est pas un arrangement technique avec ce que nous appelons la nature ; elle est aussi, comme le chant des oiseaux, le plaisir d’être au monde avec le monde. La morale même vient après. « Ils ne sèment ni ne moissonnent », ni ne prêchent. L’éducation devrait bien nous apprendre à garder de notre enfance et des oiseaux le meilleur de l’homme : aimer la vie là où la sensibilité et la pensée se soutiennent pour célébrer son miracle.

    C’est donc bien de naître et de renaître qu’il s’agit, y compris sans doute dans le mourir. « Notre dieu inconnu » chante avec l’oiseau. Il se tient devant nous à la fenêtre du monde.

    Jean-Pierre Bigeault
    Avril 2018

DES FIGURES POLITIQUES... ET DE LEUR THÉÂTRE - 19 février 2018

  • Parmi les images qui constituent notre culture, celles que renvoient les Figures du monde politique semblent bien relever du bon vieux théâtre dont, en son temps, Antonin Artaud fit le procès1. Il n’est, pour s’en convaincre, que de revoir le spectacle tristement célèbre des Primaires (élection présidentielles 2017), théâtre usé jusqu’à la corde où se sont d’ailleurs pendus les principaux partis politiques alors en lice.

    A ce désastre, un certain nombre d’initiatives ont tenté d’opposer le renouveau d’une mise en scène où la magie ré enchante le jeu des Figures. Ainsi, « Nuit debout », sans parler des Zadistes et autres combattants des marges, ont-ils développé l’idée, voire la mise en place, d’un contre-théâtre politique. Tantôt idéalisées, tantôt traînées dans la boue (au prétexte de déconstruction idéologique ou de simple rêverie), ces tentatives d’échappée libre n’ont pas eu l’effet escompté. Le théâtre nouveau s’en est allé par les chemins de ce qui aura été en politique une sorte d’école buissonnière. En attendant son retour, le peuple s’est réfugié dans le spectacle à bon compte de ses propres excitations, aussi passagères que justifiées, puisqu’il s’est trouvé assez de malheurs pour en alimenter la force.

    Enfin, sous l’effet d’une poussée plus liée à sa jeunesse qu’à sa véritable nouveauté, un homme s’est hissé sur la scène et il a déclaré qu’il fallait remplacer les vieilles Figures par des visages, des visages nouveaux. On dut aller chercher ces « innocents », purs de tous les ordinaires compromis du Système, dans le peuple lui-même, appelé « Société civile ».

    Ainsi changea-t-on le décor. Mais bientôt, l’argument de la pièce le remit à sa juste place : « l’économie de marché » tenait encore et toujours le haut du pavé. De cette déjà vieille lune, la lumière chargée d’ombre marqua les fronts frais de sa duplicité antique. Qu’on le voulût ou non, les vieilles Figures reprenaient du service ! Certes, qu’il s’agisse du commerce international ou du développement des technologies, l’idée fut d’y aller franchement, et même joyeusement. Il fallait avoir foi dans la vie. Il fallait croire dans la réussite, non seulement « professionnelle », mais « sociale ». Et comme la Politique devenait elle-même un art, n’y avait-il pas une esthétique du succès ? On convoqua la Poésie pour saluer les héros d’un Panthéon nouveau (cf. mon billet « Des héros »). Et c’est alors que le spectacle s’aventura sans le savoir vers les limites d’un théâtre tel que celui qu’Antonin Artaud compare à la Peste. On vit alors se dessiner les nouvelles vraies Figures d’un spectacle dont s’entrouvrait la place dans l’inconscient politique des citoyens. Ainsi, la mort devait mener le bal de cette foi dans la vie et ses richesses, lorsque s’ébranla le cortège funèbre en l’honneur des héros. Célébration du succès et funérailles (religieuses) marchèrent d’un pas égal sur le chemin érotico-mystique du Salut. Qu’un peuple s’y retrouve montre bien que l’opération néo-théâtrale touchait au cœur politique d’un corps collectif, orphelin depuis trop longtemps. L’héroïsme des vainqueurs morts ne parle-t-il pas à tous de cette gloire retrouvée parmi les décombres d’une vie fastueuse et triste, une vie de fantômes comme on les aime ?

    Mais ce n’est là qu’un bout du chemin. On est encore bien loin, il faut le dire, de ce qu’Artaud appelle « le spectacle intégral ». Les Figures n’ont fait que se déplacer sur des héros dont la substance à proprement parler politique reste évanescente. Le vrai changement serait que « les nouveaux visages » de la République se fassent eux-mêmes les Figures mélangées de la Vie et de la Mort telles que les contient déjà, confuses et insaisissables, la réalité vraiment vécue par les citoyens. Et, n’est-ce pas cette « vérité crue » de la Peste dont Antonin Artaud voulait que s’inspire le Nouveau théâtre ?

    Que le peuple ait en effet besoin d’assister – voire de participer physiquement – à ce qu’Artaud appelle « la surchauffe des symboles », l’histoire nous l’apprend. Fondée sur la Révolution que nous savons, la République elle-même ne s’est-elle pas forgée dans une fusion exemplaire ? Et n’est-ce pas où nous voyons les limites du théâtre démocratique, après que l’ordre s’est substitué au désordre ? On dirait que les rois, encore parés de leur folle espièglerie, manquent à la République aux corruptions tristes. A défaut, n’a-t-on pas vu les peuples de l’Europe se livrer à des guides providentiels qui ne furent que des monstres ? Et cette Peste bien réelle ne revient-elle pas doucement dans un monde qui nourrit sa barbarie de celle des « autres » ? Le retour de la Morale, avec ses procès, l’identification du Mal à des démons (ces étrangers que sont les « autres », tous les « autres » !), servent le refoulement d’un peuple aux abois. Et il n’est pas jusqu’au dernier modèle de « salut publique » – celui que nous promet « l’économie de marché » – qui ne mobilise, au nom même de la concurrence, les pulsions d’une agressivité élevée depuis l’école au rang que l’on sait. Mais l’art lui-même n’a-t-il pas sa cruauté ? Une petite peste – une peste en tout cas qui ne dit pas son nom – prend ainsi prétexte du fameux « struggle for life » pour armer le citoyen et l’envoyer se battre sur un front bleu horizon. Mais la vraie Peste – celle qui, selon Artaud, fonctionne « comme un exorcisme total qui presse l’âme et la pousse à bout »2 – manque à l’appel. Renvoyé à l’espoir truqué d’un rêve collectif de grandeur, le peuple endormi ne prend pas la mesure de la haine qui, nourrie de celle des barbares (ses agresseurs), monte en lui comme une vague. Ses propres forces, absorbées par le refoulement, se retournent contre lui, sous la forme d’une passivité qui sent la dépression. C’est où la République en danger devrait pouvoir se tourner vers ceux qui en sont les Figures pour leur demander précisément d’en exorciser les démons.

    On peut rêver. On peut imaginer que les Figures s’ouvrent à nous sur la scène du théâtre exorciste dont nous avons besoin. D’autant que le mélange d’agressivité et d’inertie qui caractérise aujourd’hui l’état du peuple n’est pas sans rappeler l’époque même (1932-1938) où Antonin Artaud écrivait « Le Théâtre et son double ». La « montée des périls » (pour reprendre le nom qui fut donné à ces temps-là) ne procède pas seulement des crises qui affectent globalement le monde, voire l’Europe en particulier (où se redessinent les Figures des monstres), elle vient aussi des troupeaux assujettis à la consommation forcée et l’idolâtrie qui, religieuse ou non, creuse le lit de la « servitude volontaire ». Ces forces dévoyées ignorent l’énergie qui les alimente et qui, liée à la Vie, se retourne contre elle sous la forme d’un déni dont le phénomène appelé « radicalisation » illustre la dimension maléfique.

    C’est bien là où se pose la question d’un théâtre politique tel que les Figures qui s’y donnent en représentation dévoilent au peuple la violence intime qui l’habite. Car la hantise de la peste ne protège pas de la Peste ! Faut-il encore la voir en face, tel qu’autrefois Œdipe et telle qu’Œdipe la fit voir à son peuple.

    Qu’on imagine alors qu’à la place des élégants discours sur l’économie et ses promesses les acteurs de notre nouveau théâtre politique s’expriment « par signes, par gestes et attitudes ayant une valeur idéographique tels qu’ils existent dans certaines pantomimes non perverties »3. Nos « athlètes » – pour les appeler comme le fait Artaud – donneraient à leur jeu le « souffle » affectif qui permet de « rejoindre les passions par leurs forces, au lieu de les considérer comme des abstractions pures ».4 Ce spectacle de la réalité, bénéficiant de l’alchimie du jeu théâtral, aurait le pouvoir de guérison d’une cure de vérité, au même titre que, pour une part (et dans les meilleurs des cas), les fictions cinématographiques ou vidéo-ludiques dont on sait déjà l’importance pour la santé publique. Pour cela, les Figures pousseraient la vérité de leurs visages et de leurs corps jusqu’à en faire « la face solidifiée… d’un désordre qui, sur d’autres plans, équivaut aux luttes, aux catastrophes et aux débâcles, que nous apportent les évènements ».5 Ainsi verrait-on l’élite républicaine se hisser au-dessus des médiocrités anesthésiantes de la communication. Par des gestes et des bruits qui renverraient la Parole aux arrières pensées qui en font la force, la nouvelle classe politique serait le peuple lui-même délivré de son aveuglement et projeté sur l’écran du monde tel qu’il est dans a poésie et sa cruauté. Alors, reprenant les rôles et les manières des anciens dieux, nos élus pourraient faire sortir de leurs caches les énergies plus ou moins féroces d’une humanité guère plus archaïque que la vie. Au lieu de ces taquineries de cour de récréation dont l’Assemblée nationale nous offre les pauvres images, l’arène du nouveau théâtre politique ferait exploser sous nos yeux agrandis les bombes et autres grenades pulsionnelles dont nos représentants sont porteurs, non seulement au nom du peuple mais comme, et pour le peuple lui-même. L’Education nationale trouverait là son apothéose. Enfin, par-delà les leçons de notre histoire, l’histoire en marche dans les galeries de sa mine et dans le cœur de chacun serait exposée aux regards.

    Jupiter mis à nu, la République en finirait avec son rêve présidentiel de « premier communiant surdoué ». Car le génie divin est une soupe d’étoiles, et le pouvoir a des dents. Les bouches sont des mâchoires, fussent-elles attachées aux flûtes et leur enchantement. On pourra dire : « nos héros sont des bêtes comme nous, en plus chanceuses, la belle affaire ! des mortels selon la vieille expression, et qui s’habillent, au besoin, de bubons pesteux pour danser la carmagnole ! » On aura peur et on rira. La déconfiture des rois reste au menu républicain. D’où le plaisir de voir les Figures mordre la poussière. L’enfer est si proche du paradis que les innocents de « la société civile » ne sauraient continuer de prêcher l’espérance qu’en révélant l’angoisse qui en porte l’élan. Ainsi tiraillées entre la conquête et la perte, les Figures seraient celles (reprises encore une fois de l’ancien temps) que les dieux renvoyaient à l’homme dans un vaste miroir. A ce titre, les fautes supposées contre exemplaires d’un ministre addict au sexe et à l’argent, ou d’un autre irrésistiblement attiré par les paradis fiscaux, ou d’un troisième jouant rustiquement les Ulysse d’une Pénélope besogneuse, ne seraient que les esquisses d’une tragi-comédie mieux partagée. De ce théâtre d’ombres ayant fait un théâtre de lumière, on verrait la République pour ce qu’elle est dans sa vérité déshabillée, sa viande de pauvre âme. La beauté des infirmes (ceux qu’on appelle aujourd’hui « handicapés ») comme celle des âpres paysages, nous rendrait l’idéalité humble de ceux qui grimpent dans la montagne. Une fois les beaux discours renvoyés au fond des gorges, les vociférations de nos lutteurs auraient l’accent des prophètes. La haine ordinaire des adversaires politiques (comme d’ailleurs celle des alliés) cèderait la place au corps-à-corps des chevaliers de la rude aventure.

    Ainsi verrait-on, comme dans les sculptures du grand Rodin, la matière brute d’où émerge la forme idéale quand, par la grâce de l’inspiration, elle échappe à la pesanteur du monde. La République, comme l’homme et son humanité fragile, n’est-elle pas une sculpture durement arrachée à la sauvagerie qui en reste la base ? Les Figures d’un tel théâtre en ayant fini avec le spectacle faussement mondain de leur petit commerce, le peuple verrait son destin tel que – et si possible avant que – la guerre qui rôde aux portes (comme la Peste au temps de Thèbes) lui en découvre la trame. Car c’est bien de la violence du monde et de celle de l’homme lui-même que l’homme doit prendre conscience pendant qu’il en est temps et là précisément où, intimement mélangée à la vie, cette violence l’aspire tel un rêve d’abord charmant6 et qui a si vite fait de tourner au cauchemar.

    Pour avoir personnellement vu défiler sur la scène politique tant de fantoches gonflés de mots et d’ambitions enfantines, je me prends à espérer que les Figures du théâtre usé aillent au bout de leur supposé réalisme. Car le réalisme est toujours au-delà et en-deçà des représentations que nous en avons. S’il s’agit d’aider l’homme à être heureux autant que cela est possible, n’est-il pas criminel de lui laisser croire que le bonheur provient d’une certaine quantité d’actions, voire de pensées, dont procède le progrès, ce modèle culturel annoncé comme le messie ? La qualité de la vie n’est pas réductible à la quantité des moyens qu’on lui donne, trop souvent d’ailleurs pour échapper à sa réalité. N’est-il pas plus urgent de mettre l’homme devant cette réalité partagée que de lui faire miroiter les paradis d’une autre vie ? Les sauveurs professionnels ont fait leurs preuves : ils renvoient l’homme à l’impuissance et à la culpabilité. A cet égard, les Figures politiques ont pris depuis longtemps le relais des prêtres. Leur pouvoir se nourrit de l’idéalisme, cette machine ajoutée à l’homme et qui reste son dieu et son démon. Il est temps que nos « comédiens » jouent aux vrais hommes dans le vrai monde, sans tricher sur la matière dont ils sont faits et d’où ils ne s’élèvent qu’en s’appuyant sur elle. Qu’il s’agisse du sexe ou de l’argent, ou de la mort, voire de la pensée, ces éléments de réalité appartiennent à la complexité pulsionnelle de l’homme et leur rationalisation simplificatrice n’est qu’un leurre. Ces réalités sont des abîmes. La guerre des sexes, la guerre économique, les conflits intellectuels, nous donnent la mesure de ces abîmes. Et c’est à force de ne pas les voir venir sous chacun de nos pas qu’ils nous arrivent de face et nous abattent. Il revient donc aux Figures politiques de mettre en scène l’impossible de l’homme, sa contradiction radicale d’« animal dénaturé » (comme disait Vercors) et, s’agissant des possibles (y compris robots et camping martien), renvoyer le phénomène humain à ce qu’à l’aube des temps modernes, des gens comme Rabelais et Montaigne, retrouvaient dans la pensée antique, y compris le rire et les larmes. Les poisons d’un spiritualisme qui se nourrit aussi bien de la technologie d’un rêve trans et sur humain nous gonflent le corps et l’âme en ballons qui s’envolent et que, par l’effet même de la désillusion, de siècle en siècle nous demandons à la guerre de faire éclater.

    Mais ne rêvons pas ! N’est-ce pas d’abord à chacun de réinventer son propre théâtre ? Car « la poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses, ressort tout à coup par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie ».7

    19 février 2018


    1 Antonin Artaud, Œuvres complètes, IV, Le théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1964, p. 17 : « Notre idée pétrifiée du théâtre rejoint notre idée pétrifiée d’une culture …où, de quelque côté qu’il se retourne, notre esprit ne rencontre plus que le vide… »
    2 Antonin Artaud, ibidem, p. 33.
    3 Antonin Artaud, ibidem, p. 48.
    4 Antonin Artaud, ibidem, p. 157.
    5 Antonin Artaud, ibidem, p. 31.
    6 Cf. le succès des réussites royales et associées dont résonne Paris Match !
    7 Antonin Aretaud, p. 13.

DES HÉROS (suite) - 17 février 2018

  • Quand la « pauvre » famille de Johnny se dispute la dépouille du héros, des personnels de l’hôpital de Pontarlier où exerce en tant qu’infirmière, la mère de Maëlys (fillette assassinée cet été) offrent de leurs heures de travail pour permettre à leur collègue de prendre un congé et de se reconstruire.

    L’argent ou le cœur, la bourse ou la vie, et même, le talent ou l’attention à l’autre ! Une société choisit ses héros et donc ses valeurs. Et si la République s’avisait qu’il y a quelque chose de pourri dans son royaume où la grandeur arrogante des « gagnants » désespère les gens dits « de rien » ?

    Car les « gagnants » – dont on voudrait faire des modèles – n’apportent pas ce qu’on appelait autrefois « un supplément d’âme », ni – pour reprendre Sophocle cité par Ricoeur – une « timide espérance ».

    Et faut-il ajouter que l’argent, qui confirme la réussite, a vite fait de révéler la plaie qu’il ne fait qu’ajouter à celle qu’il était censé guérir. On ne soigne le manque d’amour que par le soin de soi dans le soin qu’on porte à l’autre, et pourquoi parler d’éthique ou de charité, quand il s’agit de dépasser – difficilement il est vrai – l’égoïsme infantile de tant de pseudo héros ?

    17 février 2018

DE LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES ET À QUELQUES AUTRES - Janvier 2018

  • Le ton du débat – si tant est d’ailleurs qu’il s’agisse d’un débat – autour de « la violence faite aux femmes » par les hommes, en particulier dans le contexte de la sexualité, n’engage guère les hommes, dont je suis, à prendre la parole. Là où la loi se suffit pas, je doute que la dénonciation tous azimuts règle le problème posé dans un domaine aussi vaste que celui des relations (sexuelles) entre homme et femme. Je crains même que le « bruit » ne se perde comme tant d’autres dans le monde saturé de l’information et ne serve de caution à l’inertie d’un système qui se nourrit lui-même de ses excès. Et surtout je déplore que l’un des aspects fondamentaux du problème posé ne soulève pas la question – à mes yeux fondamentale – de l’éducation. Car ce ne sont ni les manifestes, ni même les lois (déjà existantes), ni les leçons de morale formelle, qui apportent un début de solution au problème posé.

    La violence, qu’elle soit sexuelle ou non, qu’elle s’adresse aux femmes ou aux enfants ou d’ailleurs aux hommes, posait déjà la question aux Grecs de l’antiquité et les termes de sa gestion sinon de son élimination ne semblent guère avoir changé : il paraît en effet vraisemblable que le seul espoir d’aider les hommes (et d’ailleurs les femmes) à modérer les effets de leurs pulsions – comme le professait Montaigne avec lucidité – soit de les éduquer. Or l’éducation dont on nous parle tous les jours se glorifie – avec le consentement de ses usagers – de se réduire aujourd’hui plus que jamais à l’instruction. L’éducation s’occupe essentiellement de transmettre des savoirs mais non d’apprendre à vivre. On veut donc croire que quelques bonnes leçons d’éducation sexuelle régleront les problèmes – dont ceux ici posés. Et on veut espérer que l’autorité, restaurée sur le modèle de la bonne et vieille discipline fera le reste.

    Mais n’est-il pas temps de revoir cette copie usée jusqu’à la trame ? Ne faut-il pas plutôt imaginer une révolution éducative qui permette de faire vivre aux enfants et aux adolescents autre chose qu’une reprise à l’identique du monde dont on prétend les protéger non seulement au titre de l’ignorance mais à celui de la violence – dont précisément celle dont nous parlons.

    Or quels parents – y compris parmi ceux qui protestent contre la violence du monde (et donc bien sûr celle faite aux femmes) sont-ils prêts à soutenir une telle révolution éducative ? Quels parents sont-ils disposés à prendre le risque de sacrifier tant soit peu le plaisir de la concurrence et celui de la réussite (au sens le plus restrictif du mot) à l’apprentissage par les enfants et les adolescents d’une vie sociale fondée sur le partage ?

    La mixité des classes en ce sens ne se suffit pas à elle-même. S’agit-il encore d’y apprendre à vivre les différences dans ce qui permet à la fois de les reconnaître et de les dépasser ! Et à cet égard ce qui revient au sexe ne saurait dissimuler tout ce qui s’y ajoute de par les idiosyncrasies culturelles ou individuelles. On ne saurait en effet penser la violence faite aux filles et aux femmes sans y associer toutes les autres.

    Au coeur du débat la violence d’une société post-moderne, qui s’en croyait à l’abri du fait de ses « progrès », prend, à travers celle dont les femmes sont encore et toujours les victimes, un sens beaucoup plus large : bien des hommes mis en cause sont aussi les produits – et parfois, dit-on, « les meilleurs » – d’une culture de la puissance aussi séductrice que dévastatrice. Ces « modèles » sont largement salués pour ce qu’il est convenu d’appeler leurs « performances ». La « toute puissance phallique » reste au coeur de la vie quotidienne tant de l’élite que du bon peuple républicain.

    Comme la pédophilie des prêtres l’érotomanie des vainqueurs sociaux devrait en effet nous interroger sur nos choix : cessons de nous fabriquer de faux héros (cf. mon texte Des héros) et prenons les moyens de devenir un peuple qui veut mûrir.

    Jean-Pierre BIGEAULT
    Janvier 2018

COMME UNE AILE - janvier 2018

  • Ecran large d’un paysage atténué1

    Nous marchons. Nous prenons l’œuvre à la marche au cœur de la nuit, sa blancheur, notre fidélité cosmique et c’est le jour :

    « Ces pas de l’unique à l’aube
    ciel qui s’étire »2

    Avons-nous jamais su le mot dans sa matière ? Fût-ce dire : « notre corps », et se lancer au fond du monde – et nous, en ce mélange de terre et de pensée au frémissement de l’eau, et buvant la lumière dans son triomphe.

    Voyager dans l’œuvre si tôt ! Juste avant le lever de l’homme. Peindre, écrire au bord du désir de faire le tableau et son poème, comme si nous devions rêver ce qui fut : le coup d’envoi – cette intime clarté – dans son esquisse éperdue.

    *

    Quand l’espace nous revient au visage, quand il neige sur un pré qui s’enfonce dans la mer et que, au fond de la maison obscure le silence – come un enfant oublié – se parle à lui-même, c’est un cri.

    Je ne crois pas que l’art soit étranger à ceux qui le craignent. « Tout ange est terrible » dit le poète Rainer Maria Rilke.

    « Ange dépecé / éclisse / détachée d’une foudre intacte »3 répond Françoise Jones.

    Si je m’approche du monde, quand cette immensité de la maison vide se jette sur mes yeux et que je commence à voir, au milieu des vagues, le refuge d’une ombre, je pourrais danser entre l’eau et le ciel

    « Habitacle d’un ciel image 4
    trame que déploie
    le pré
    qu’un ocre pâle soulève »
    5

    Mais quel silence ! Il faut bien que les formes de cet espace s’ordonnent « à distance due »6, « histoire foulée à contre-jour »7 « comme une chute »8.

    Et quand bien même nous marchons hardiment dans l’épaisseur avec les pierres et les « feuilles foulées d’une forêt close »9, ce monde nous parle :

    « Convoi rauque de maisons qui furent demeures
    bute à l’abîme »10

    Qu’il nous faille retrouver en nous le moment de nous en remettre à l’obscur et à sa neige pour suivre le fil qui relie notre vie à l’absence, là où l’abandon ne se comble que d’une attente, ne le savions-nous pas ? Mer ou désert, l’espace et le temps se font et se défont avec la moindre des étoiles. Œuvre de l’incessant effort et du repos, le secret de cette marche conjugue en nous l’effroi et l’espérance, et nous allons mystiques si l’on veut, le nez dans les pierres enfouies et rudes au vent qui les lance.

    « Verdures au vide appendues
    cris
    noués
    transports d’ailes saisies »11

    *

    Si nous savions regarder le monde et l’homme comme ils sont, dans la rugosité de leur tendresse, si nous savions retrouver les coutures rustiques et fines de leurs assemblages, sans doute -irions-nous au bout de la nuit ?

    C’est pourquoi nous devons longer « l’ourlet » de la « falaise », appui et marge du « jeu » de la vie jusqu’à « l’arrêt du fleuve, hors tout »12. Structure d’un espace qui traverse le temps, comme fait le souffle de saccade en étalement, mer et plaine, et montagne où se tiennent les secrets : la parole est écrite derrière ses propres signes. Cette vérité du monde est notre visage, « sable et poix »13 sous les plis de la neige. Et pour lentement surgir, encore plus lourds, de ces amas d’or et de sang dont nous brûlons, et pour doucement renaître de nos enfouissements, quel dessein rendre à la matière ?

    Ce chemin ardu que nous avions pris sans le savoir, depuis que les mots nous avaient trahis, nous demandait aussi de le perdre aux « lises »14 – « tels confins instables »15 selon cette cruelle nécessité qui porte le poème « trame »16 de l’ombre.

    Se taire enfin devant la mer !

    Et comme, au-delà de soi, ce large reconquis sur le lointain – quand le corps se voue à d’autres vagues – ouvre l’espace, quelqu’un sera passé, sa force nous étonne, et c’est pourtant « sous l’herbe lente …/… ton souffle »17

    *

    Nous sommes devant l’œuvre en plein jour. De nos yeux jusqu’à l’horizon, l’invisible commande le roulement des formes. C’est à l’intérieur du trait ou de la tache que se tient le mot retrouvé. Qui l’aura sourdement prononcé ? Quel naufragé lève sa paupière en feu ? Nous l’appelons monde. Nous l’appelons corps d’une âme errante, et pourtant l’esprit de l’espace sait où il va. La route est tracée sur notre front. Voyageur, suis ta route !

    C’est ainsi que l’œuvre devient nôtre. Ce que nous avions appris de la mer, de la campagne mais aussi de la ville fut toujours plus que la construction de leurs formes qui ne font que traverser la lumière et la nuit, comme si nous les portions. La réalité nous habite. Inutile de rêver, puisque la pensée pèse sur sa balance le lourd passage des oiseaux migrateurs, quand les savoirs fuient l’hiver et tracent dans l’air les monuments de leurs voyages. L’art de vivre ici se détache avec les images et gagne le pays, « transport d’ailes saisies »18. Travail. Ce qui travaille fait vie. Par ce mouvement d’antique violence le mot à mot sera repris et, de cri en cri, il rejoint la rude espérance.

    *

    Rumeur de l’être. Quelqu’un parle. Entre les fragments et les masses partis à l’aventure, quel soi demeure à l’horizon ou sur la pierre moussue ? Se taire mais dire l’ailleurs d’ici, le fragile passage et sa force, sans en faire un discours, en le serrant de près :

    « Ouvrir l’oeil et puis le clore
    sous la profusion du sang lever la veine forte
    laisser sourdre l’infiltré
    et, demi-tour, que par torsion
    il réintègre ce qui, blanc de la page, est nuit de l’être
     »19

    Quand le bruit et la fureur du monde se plaisent à se fondre dans le ruissellement linéaire des principes – voire leur géométrie bouffie – la main prend le pli de l’objet dans sa nudité d’anachorète, et le ciel se découvre. C’en est fini du mensonge : l’homme n’est ni un dieu ni cette poussière de cendre d’un feu perdu, il marche dans les étoiles. Il s’adresse à elles comme à des sœurs. Mais nul spectacle. Nulle célébration familiale, ni d’ailleurs militaire. Les déserts sont ce qu’ils sont, imprenables, sobrement attachés aux sporadiques et intermittentes vérités, ancrés dans le temps oscillant de leurs sables, et debout. Comme le regard. Comme la nuit des yeux, quand la solitude se met à peupler le cœur de ses ombres chères.

    Il faut bien que l’œuvre chante un amour sans nom. Que le non nommé soit le vrai de ce qui, de forme en forme, nous unit à une essence, fût-ce un parfum. La fleur gravée dans un rocher n’est sans doute plus qu’un souvenir. Trace d’une aube au bout de la presqu’île. Au cap, quand Françoise Jones s’envole, les oiseaux de mer l’emportent et nous, droits devant tant d’espace pour une femme qui peint « comme une aile …/… la joue du vent ».20

    Jean-Pierre Bigeault
    Janvier 2018


    1 JONES (F.), in Feuilles foulées d’une forêt close, 2014.
    2 JONES (F.), idem.
    3 JONES (F.), in Détachée d’une foudre intacte, 2009.
    4 JONES (F.), in Feuilles foulées d’une forêt close, 2014.
    5 JONES (F.), in Transports d’ailes saisies, 2003.
    6 JONES (F.), in Feuilles foulées d’une forêt close, 2014.
    7 JONES (F.), Tertres, 2001.
    8 Idem.
    9 JONES (F.), in Feuilles foulées d’une forêt close, 2014.
    10 Idem.
    11 JONES (F.), in Transports d’ailes saisies, 2003.
    12 JONES (F.), Tertres, 2001.
    13 JONES (F.), Tous se perdirent, in Ce nouveau commerce, 1996.
    14 JONES (F.), Tertres, 2001.
    15 JONES (F.), in Transports d’ailes saisies, 2003.
    16 Idem.
    17 JONES (F.), Tertres, 2001.
    18 JONES (F.), in Transports d’ailes saisies, 2003.
    19 JONES (F.), L’incontournable, in Ellabore 4, 1980.
    20 JONES (F.), in Feuilles foulées d’une forêt close, 2014.

DE NOS HÉROS - décembre 2017

  • I

    Deux célébrités, l’une par ses livres, l’autre par ses chansons, ont à leur façon marqué leur époque. La mort concomitante de ces deux hommes a justifié, pour le premier et surtout pour le second, des manifestations publiques dont l’ordonnancement et la tonalité ont fait un évènement quasi national. La présence de plusieurs hommes politiques – dont les deux derniers et l’actuel président de la république – ont fait de ce mouvement, d’abord déclaré « populaire », un moment d’histoire. Comment ne pas penser à ces grandes funérailles du passé dont la mise en scène aura pour longtemps inscrit dans notre mémoire la force symbolique et émotionnelle ?

    Une émotion collective est souvent digne de respect. Pour autant, elle ne contribue pas nécessairement à la construction morale d’un pays et de son peuple. Par les temps que nous connaissons – qui sont des temps de crise identitaire et de perte culturelle des repères – on peut certes comprendre qu’on fasse « feu de tout bois » pour tenter, comme on dit, de « recoller les morceaux ». Mais les hommes dont il s’agit aujourd’hui – si talentueux qu’ils aient été – offrent-ils véritablement par leurs œuvres, voire par leurs vies, cette capacité symbolique des « Phares » dont parlait Baudelaire et qui, l’éclairant, nous restituent l’étendue et la profondeur d’un destin commun ? Telle est bien la question que nous croyons devoir nous poser, après que le rideau et le suaire sont retombés sur leurs pauvres restes.

    II

    On a les héros qu’on peut ! Après Jeanne d’Arc, Victor Hugo, de Gaulle, pourquoi pas Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday ? Autres temps, autres champions ! A quand le footballeur du Ballon d’or et, sur les Champs Elysées, la marée de ses fans ? Il faut bien que le peuple comme l’élite se retrouvent dans les miroirs avantageux de « ceux qui ont réussi ». Car, au-delà des oeuvres, c’est bien de belles carrières qu’il s’agit. A travers ces victoires individuelles une société incertaine et morcelée à souhait s’offre l’occasion d’une sorte d’union sacrée ou plutôt on lui offre, et c’est même le pouvoir qui s’en occupe.

    On a vu que la célébration – religieuse en effet autant que motorisée – excédait le cadre même de l’Eglise, accourue aussitôt. C’est dire la force émotionnelle du mythe au moment de cette conjugaison inespérée entre le rêve aristocratique et la résilience populaire. Comme on a les héros, on a les dieux qu’on peut ! Tout cela prend place dans le monde du spectacle tel qu’aujourd’hui, porté par les média, il consacre l’association de la consommation et de la culture. Nos chevaliers sont des produits et il se pourrait que, comme le « Chevalier inexistant » d’Italo Calvino, ils ne soient que leur armure. Mais elle brille cette armure ! Jean d’Ormesson aura été aussi brillant dans son élégance que Johnny Hallyday dans sa rage. Et ces lumières éclairent en chacun la nuit des solitudes et des mélancolies, lui offrant la chance inespérée d’un rêve qui fait croire au partage et à la vie. Sans doute fallait-il rendre à ces frères d’occasion ce qu’il leur revient d’énergie et d’obstination dans la poursuite de leur combat, si « douteux » qu’il ait été. Mais ne faut-il pas le dire ? combien d’autres, dans le secret de leurs offices, mériteraient d’être non seulement salués mais montrés en exemple pour leurs oeuvres discrètement héroïques et clairement tournées vers les besoins fondamentaux de l’homme ? Le mot même de « générosité » qu’on a cru devoir employer pour dire le rapport de nos héros avec leur public ne reviendrait-il pas davantage à ces modestes ouvriers qui ne tirent de ceux qu’ils aident ni satisfaction narcissique, ni argent ? Car l’amour des artistes pour ceux qu’ils éblouissent de leur talent n’a sans aucun doute pas de fondement plus assuré que celui dont témoignent les applaudissements de leurs admirateurs. Certes leurs « performances » nous arrachent un instant à la condition commune, mais eux, ces champions, que nous donnent-ils de leur attention à l’Homme quand ils empruntent les chemins ambigus de la séduction ? Certes nous aimons être séduits. La jouissance réconfortante d’être enlevés et même élevés avec eux au sommet du chapiteau nous exalte, mais dans cette excitation l’ivresse du partage n’est-elle pas surtout l’effet d’une contagion ? Car l’amour, s’il désigne une relation d’ouverture à l’autre, appelle un tout autre engagement. Même sur le chemin de l’art, la marche du créateur et celle de son témoin sont également solitaires ; le partage n’est que l’effet d’une lente conquête. Quant au mouvement qui les anime l’un et l’autre – ce mouvement qui les conduit à accepter le moindre objet du monde dans ce qu’il présente, comme chacun, d’étrangeté – ne procède-t-il pas d’une volonté de sortir de soi, dont les produits à la mode nous épargnent l’effort. Si l’art, qu’il soit mineur ou majeur, a quelque chance de servir la cause publique – et républicaine – du fameux « vivre ensemble », n’est-ce pas hors des sentiers battus de son instrumentalisation commerciale, voire politique, qu’il faut aller la chercher ? N’est-ce pas l’éducation pour l’appeler par son nom qui – au sens même où les hommes politiques en partagent la responsabilité – peut et doit associer le peuple, au delà des objets eux-mêmes, à des démarches qui aient la valeur exemplaire des aventures et des découvertes les plus authentiques ?

    Sous le prétexte de rendre justice à des héros de notre théâtre social, les cérémonies dont nous les gratifions non seulement ne jouent pas ce rôle, mais elles brouillent les idées, les images et les valeurs sur lesquelles peut se fonder sans tapage une culture qu’on devrait pouvoir appeler « culture de la rencontre ». On s’offre le film d’une communauté nationale qui n’est, à travers ses héros les plus en vue, que l’image appuyée d’une trace, fusée d’artifice dont le bouquet ne réunit que les flammes vite éteintes.

    Que s’il s’agit – comme le donne à espérer la présence de plusieurs présidents de la République – de faire autre chose que de la communication politique et de servir non seulement la cause des héros mais celle du pays et de son peuple, ne serait-il pas plus urgent, comme pour la Légion d’honneur, de redéfinir les vrais mérites ? Dans une époque où il est question tous les jours de changer les pratiques, et où la Philosophie est appelée au chevet de la République, ne pourrait-on substituer – aux Saints et aux Héros de notre légende – des simples gens de bonne volonté, ces « hussards », comme on disait autrefois des instituteurs, et qui, aujourd’hui encore, professeurs, infirmières, travailleurs sociaux et bénévoles de tant d’associations font que le pays n’est pas abandonné aux égoïsmes et aux discours. A ces « petits », à ces « sans-grades », à ces chevaliers sans éclat, on ne ferait pas l’affront d’une cérémonie tapageuse mais on aurait avec eux un échange simple et vrai, et ce moment serait montré solennellement comme une rencontre rare.

    Quant à nos héros, s’ils flottent dans leurs habits trop grands, c’est que nous préférons nous perdre en eux avec nos rêves. Après le bal des ombres le « comment vivre ici » reste la bonne question, celle que posent à leur façon, et presque malgré elles, les voix de ces hommes enfouis dans leurs succès comme les vivants déjà morts d’un monde « en représentation », c’est à dire hors de lui-même. L’image fabriquée n’ajoute rien au réel. Elle le vide au contraire de sa substance. L’image ne transforme humainement le réel que si elle en épouse la forme cachée. L’autre, l’étranger – ce qui en chacun tend à le séparer de lui-même – ne cède pas à la violence d’une force, ni même à la ruse d’un commerce, mais à l’accueil. Les images que nous réconcilient avec le monde sont, doucement ouvertes, des portes, comme quand les gens se parlent, prudemment, avant d’entrer dans le vif du sujet.

    III

    Salut à vous, Jean et Johnny ! Il faut bien qu’on vous rende justice : une part au moins de vous, dissimulée sous votre brillante armure, aura échappé au spectacle derrière lequel toute une vie et chacun à sa manière, vous vous êtes réfugiés tels des enfants. Le meilleur se cache. Qu’une intime célébration de ce meilleur appelle au recueillement, c’est espérons-le, ce qu’auront compris, après le tintamarre de la communication tous azimuts, vos proches, c’est-à-dire tous ceux qui seront allés au-delà de votre armure.

    Jean-Pierre Bigeault,
    Décembre 2017

« FOU D'AMOUR » - Ou « Comment s’en débarrasser ? » - septembre 2015

  • Adressé au journal Le Monde
    2015

    Le film de Philippe Ramos, « Fou d’amour », pourra rester, 60 ans après le crime du Curé d’Uruffe – dont il s’inspire – comme la tentative désespérée sinon d’une absolution du criminel, du moins de la dissolution du crime dans les « petits arrangements » d’une comédie dramatique d’assez bon ton.

    L’abbé Guy Desnoyers, ou plutôt son substitut nettoyé à grande eau dans les rivières d’un pays qui pourrait être le paradis sur terre, y subit le sort normal (à l’époque) d’un criminel à qui s’applique la loi comme à tout un chacun : il est proprement guillotiné et, puisque malgré tout il parle encore, le réalisateur se saisit aimablement de sa tête pour lui faire dire qu’il n’aura lui-même été, dans toute cette affaire, qu’une victime.

    Encore que, grâce à ce subterfuge, la fameuse « monstruosité » de ce prêtre – dénoncé aujourd’hui encore par tel théologien de service (qui ne se prive pas pour y voir une réincarnation diabolique des tyrans totalitaires) – soit renvoyée au Moyen Âge, on aimerait savoir ce que ce malheureux prêtre aura eu à subir pour en arriver là : assassiner sa maîtresse après lui avoir donné l’absolution, et baptiser l’enfant qu’il lui arrache du ventre avant de le poignarder.

    Que ces faits – à la satisfaction générale – soient en partie escamotés à la fin de l’aventure quasi donjuanesque de ce joli curé bien reçu au château de sa paroisse, voilà en tous cas ce qui les ramène à des accidents de parcours. En les sanctionnant une bonne fois1, on pourra les faire passer par pertes et profits. On dira que l’Abbé a été victime de ses succès, un peu comme ces escrocs de bonne famille à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession, jusqu’au moment où ils sont aspirés par le vide. Une bien triste histoire, après qu’on a souri et même ri de ces péchés somme toute « mignons » qui font de la sexualité comme d’une table bien servie le simple reflet du cadre naturel où ils se présentent. Faut-il ajouter que la luxure s’y pare même de la grâce, quand la maîtresse, idéalement aveugle, y incarne à elle seule la lumière des horizons transparents.

    Mais la vérité – la difficile vérité de ce drame digne d’une antiquité toujours présente au cœur de l’homme – échappe à ce récit d’un « fait divers » qui aplatit la tragédie, comme le fait aussi bien de la rusticité des corps et des collines du vrai pays d’Uruffe un esthétisme sans faille. Que le goût du sacré et celui de la mort se rencontrent dans un érotisme dont Georges Bataille a montré le noyau d’angoisse, cela ne saurait trouver sa place dans un monde où le « passage à l’acte » n’est que l’effet d’un vice aussi dépourvu de sens qu’une bêtise.

    Et voilà comment en 2015, alors que de pédophilies sans panache à des barbaries aussi spectaculaires que celles de nos Croisades, le Mal revient, on continue dans les salons, comme sur le Titanic, de faire jouer les violons de la sympathie et de la désapprobation mêlées. La réalité rugueuse d’un garçon de la campagne projeté – avec le savoir qu’on lui a laborieusement infusé – dans le village ouvrier dépourvu de grâce d’une Lorraine assez peu paradisiaque, n’a guère plus de poids que celle d’un gamin de banlieue qui tourne mal. Quand à l’Eglise à laquelle est ligoté ce prêtre qu’on renvoie paternellement à Dieu comme au Deus ex machina de sa psychologie forcément accessoire, on ne l’interroge pas plus qu’on ne le fait véritablement aujourd’hui de l’Ecole, fabricante avérée d’échec social et moral. Il était donc écrit que ces réalités accessibles seraient passées par la trappe, comme si elles risquaient de nous faire sortir de notre rêve.

    « Fou d’amour » ne dit donc ni la folie – en ce qu’elle a de tragiquement ordinaire chez l’homme écartelé entre ses désirs – ni même l’amour, quand la sexualité dévergondée s’y efforce d’en faire sauter les verrous, comme si l’amour aussi nous menaçait.

    Faut-il croire que Philippe Ramos, dans un souci d’apaisement, nous a fait revisiter Uruffe en touristes, le monde, ce « paradis perdu », ayant encore quelques beaux jours devant lui ? Mais l’homme, l’abbé Guy Desnoyers, n’est pas le reste pittoresque d’un monument un peu usé. Il est toujours vivant, comme l’a justement pressenti Philippe Ramos : il nous parle, il nous interroge. En tous cas, merci de nous l’avoir rappelé.

    Jean-Pierre BIGEAULT
    poète et psychanalyste


    1 Plus radicalement que dans la réalité, puisque Guy Desnoyers fut, non pas guillotiné, mais condamné aux travaux forcés.

LA POÉSIE, LA MORT ET L'AUTRE MONDE - juin 2015

  • Il m’est arrivé de penser qu’écrire de la poésie revenait à disposer des signes sur les parois d’une grotte où, m’enfermant à l’abri du monde, je me construirais un autre monde à la fois semblable et différent, comme le faisaient sans doute les artistes anonymes du temps des cavernes.

    Cette idée m’est d’abord venue de mon père. Ayant « fait », c’est à dire subi la Grande Guerre, il s’était ensuite retiré de tous les vains combats et vivait pauvrement dans une sorte d’abri que nous partagions. C’était une petite maison en torchis dont la pensée de cet homme se rapprochait tant par son lien avec la terre que par sa connaissance des auteurs grecs et latins qu’il associait à son travail presque religieux de paysan-penseur.

    Mais un événement de l’Histoire me poussa plus concrètement encore dans cette direction. Ce fut à l’époque du fameux Débarquement de la seconde guerre mondiale, lorsqu’il nous fallut, normands que nous étions, nous protéger contre les bombes et les obus qui devaient nous frapper pendant plus de deux mois. La tranchée que nous avions nous-mêmes creusée dans un bout du verger qui entourait la maison devint notre refuge quotidien et c’est là que se constitua en abri l’intimité d’un partage où la mort devait trouver sa place dans la vie. Pensée pour moi en partie nouvelle mais qui rejoignait celle de mon père et dont il me semble encore, avec le recul de tant d’années, qu’elle portait en germe ce qui continue aujourd’hui encore de m’animer, ces images à disposition des parois de ma caverne que je m’applique à préserver au fond d’une sorte de sommeil éveillé, tel qu’il m’arrive de le retrouver aussi dans ce qu’on appelle en psychanalyse « l’attention flottante ».

    La poésie s’est donc inscrite dans cette configuration plus ou moins cachée de l’expérience ainsi marquée par deux guerres. Je l’ai pratiquée non pas tant pour me défendre de la peur de la mort en me blottissant dans le ventre d’une mère retrouvée – ainsi que le suggère toute retraite – que pour l’apprivoiser comme une bête si peu que ce soit sauvage, témoin discret de la violence que nous portons nous-mêmes en nous, y compris peut-être surtout dans les plis des étendards que nous brandissons pour protester de nos idéaux. Mais sans doute aussi la volonté d’en préserver la musique – cet « air languissant et funèbre » qu’évoque Gérard de Nerval – dit-elle aussi bien le désir d’en exorciser si peu que ce soit la cruauté. Quelle poésie, quel art, fût-il préhistorique, ne s’attache à extraire, de la rude matérialité de son support, l’harmonie des courbes qui s’y dessinent comme sur un visage ? Qu’une tranchée, taillée dans l’argile, fût enveloppante ainsi, et que l’eau de la pluie s’y ajoutât pour en faire l’étrange caresse d’une crypte où s’adoucit le divin, aura peut-être permis d’opposer au feu céleste la matière d’une terre assez proche de la chair – ce dans quoi il me semble apercevoir aujourd’hui les linéaments d’un murmure où s’esquisse une poésie de l’accueil. Etions-nous accueillis dans ce monde au double, au multiple visage quand la colère et la bienveillance côtoient la ruse et la franchise, ou entrions-nous déjà dans « l’autre monde » de ce monde alors guerrier que l’union des contraires – « la mer allée avec le soleil » comme le dit Rimbaud – consacrait à jamais ?

    Incertaine et pourtant solidement arrimée à ce qu’il me semble que je suis, telle aura donc été l’expérience personnelle à la fois modeste et essentielle à partir de laquelle je reprends aujourd’hui l’idée que la poésie – toute poésie, mais peut-être faudrait-il dire tout art – se constitue, autour de la mort, en construction plus ou moins sacrée, sanctuaire d’un « autre monde ».

    L’occasion d’aborder ce point m’est offerte par la parution de mes deux derniers livres : « Cent poèmes donnés au vent » et « Le jeune homme et la guerre ».

    Après avoir resitué ces écrits dans le contexte concret où ils ont puisé leur substance, je voudrais montrer que l’expérience personnelle du poète, pour historique et tout à la fois subjective qu’elle soit, passe par une autre confrontation qui, à travers le langage même, met en cause le destin de la parole humaine, sa vie et sa mort dans la matière qui lui est propre , et au-delà.

    Ainsi dois-je faire ressortir d’entrée de jeu ce que le résumé des événements risque de faire oublier : que leur nature défraye toute chronique en ce sens qu’ils défient toute temporalité et ne peuvent se dire que comme s’ils étaient déjà hors de ce monde, relevant ainsi d’une parole qui, pour retracer le chemin que fait la mort dans la vie, doit prendre les mots du discours et les jeter contre la silencieuse paroi de l’effroi.

    J’ai donc écrit « Cent poèmes donnés au vent » pour les envoyer à mon ami Christian David que sa maladie, comme il le savait, condamnait à mort. Comment vivre avec sa mort, les yeux ouverts, et comment accompagner celui qui s’en va, dont la perte déjà nous arrache le cœur ? Quelle poésie de la vie – à cette extrémité – peut encore servir «  la timide espérance » dont parle Sophocle ? A ma table, le dos tourné à la mer, je ne faisais qu’entrer dans l’absence, cette absence dont mes objets les plus familiers me parlaient comme d’une forme de l’être, ainsi que dans l’attente ils nous emplissent; je ne faisais que prier le dieu inconnu. Mais être psychanalyste, comme l’avait été mon ami, n’était-ce pas se perdre déjà, faire – disait-il – « le deuil de soi-même », écouter ce qui ne s’entend que de ce lieu perdu de soi ? Mon ami se perdait depuis si longtemps que sa présence y gagnait cette force qu’on trouve dans les arbres et dans l’intimité de leur musique. Ce vent pouvait être l’esprit soufflant sur la matière. N’était-ce pas cette poésie, qui lui revenait de droit, que je devais pour ainsi dire lui retourner comme l’écho non pas tant de sa parole que de cette écoute par laquelle il entrait dans le silence comme quelqu’un que nous avons perdu et qui revient, et nous dit quelque chose qui n’est ni une chose ni un mot. J’aurais voulu que cette matière entre l’ombre montante et le reste de lumière, ce visage commençant à s’effacer, puisse apparaître au sommet de son arbre, et que ma poésie feuillue, retombée jusqu’à ses racines, nous le garde longtemps. La mort de mon ami fut après les autres, le 101ème poème des « donnés au vent ».

    L’histoire que je raconte de manière plus directe dans « Le jeune homme et la guerre » me vient d’une réalité plus ancienne, à la fois plus impersonnelle et pourtant, à certains égards, presque plus intime. C’est un drame de la guerre auquel je me suis trouvé mêlé en 1944. J’avais 14 ans. Je me trouvais sur une petite route campagnarde, suivant à vélo une charrette de foin conduite par un garçon de 18 ans que je connaissais bien, puisque nous habitions le même village. Les avions sont arrivés et la mort s’est taillé son chemin dans le mélange d’hommes, de chevaux et de foin que nous formions par cette belle après-midi d’Août où celui que je n’appellerai plus jamais que « le jeune homme » s’est installé en moi. Car c’est ainsi qu’une voix que nous entendons parler à l’intérieur de notre corps – comme il arrive lorsqu’on écrit – provient d’une bouche qui, telle une blessure, aura pu s’ouvrir à côté de la nôtre, comme si nous l’attendions pour grandir. Une rencontre n’est pas toujours dans ce qu’elle sait d’elle-même au moment où elle arrive. Il y a des intrusions qui, comme des balles, s’implantent dans notre chair et, tout en la perçant, l’augmentent jusqu’à la faire déborder sur ce que nous appelions assez innocemment notre âme et qui devient cette Voix, la voix de l’autre en nous : et cela se produit comme en dehors de toute attente et pourtant il n’est pas dit que nous n’étions pas prêts. La Guerre, ce monstre, nous revient d’un enfer déjà connu ; elle nous en apprend beaucoup plus sur l’homme, comme le Ciel et la Terre, que toute notre philosophie. Mon jeune homme n’était pas si loin de Shakespeare, lorsqu’il s’est adressé à moi ce jour-là par dessus les cadavres, son ombre même déjà partie à sa recherche. Comme il y a des souvenirs qui n’ont même plus besoin de la mémoire pour nous porter, certains morts habitent notre pensée et ils en font partie sans avoir à le dire : le passage de leur vie est pris dans la trame de la nôtre. On n’entend plus que ce frémissement qui traverse le bruit des bombes, jusqu’à s’écrire dans la terre, poème du jour éclaté.

    « Poème du jour éclaté », le chant qui me semble s’imposer au poète ne serait pourtant pas qu’un rite circonstanciel. Si la mort en effet ouvre dans l’homme, dans sa chair, dans son esprit, la béance ultime dans laquelle, tout vivants que nous soyons, il nous semble déjà sombrer, n’est-ce pas que l’ombre appartient à la vie, si lumineuse soit-elle ? N’est-ce pas que l’amour – jusque dans le sexe et sa transfiguration – déporte l’homme, le jette dans l’inconnu, creusant ainsi en lui ce passage de l’extase, tout aussi bien mystique que physique, que le poète chante depuis la nuit des temps ? Quelle violence du vivre n’appelle-t-elle pas ce « poème du jour éclaté » dont nous attendons qu’il porte le monde à la limite à peine apaisée de son cri ?

    C’est donc de la Poésie, en tant qu’elle crée elle-même la déchirure, l’éclatement de cette forme de jour entre nous que crée le langage qu’il faudrait parler. Certes cela a déjà été fait. Je ne saurais qu’y ajouter le modeste témoignage d’un praticien qui croit que la poésie nous aide à vivre par la force qu’elle oppose à la vaine agglomération des faux espoirs : « l’autre monde » promis par « ceux qui savent » n’est que « le  même » désespérément arc-bouté contre la mort. La Poésie ne promet rien : elle donne ce que nous pouvons entendre d’une voix déjà perdue, ou jamais entendue, l’autre, ce qui hors de nous nous emporte, l’absence dans la pensée plus ouverte que toutes les certitudes.

    J’en reviens à mes morts comme à mes guides.

    Entre mon ami – philosophe, médecin, psychanalyste – qui était, comme on dit, un homme de culture et le jeune paysan confronté à la guerre, pour qui l’école s’était terminée alors qu’il avait 14 ans, il y a ce que la psyché comme la terre justifie de silencieuse écoute, de retour au murmure, de retour à la source. Les formes qui nous fabriquent nous attendent au fond du monde où il nous faut descendre si nous voulons qu’elles nous reconnaissent. Je pense que ces deux hommes, si différents à tant d’égards, se retrouvent en moi pour qui la campagne fut autant que tous les livres et les livres autant de champs de blé bordés de coquelicots. Mais la terre et l’âme, si nous les travaillons, ne sont des paysages, une fois retournés, que lancés dans une œuvre vive, ainsi que le fait la poésie avec le langage. Qui reconnaîtrait ce socle originaire sur lequel va pousser la vie, quand nous y laissons entrer cette « lumière » dont le poète Philippe Jaccottet dit à propos précisément de la poésie et de sa lumière qu’ « elle franchit les mots comme en les effaçant » ?

    Prendre les mots, comme ces mottes d’une terre labourée, et les conduire jusqu’à ce dépassement de l’évidence par lequel ils s’éclairent d’une autre assurance, d’une fonctionnalité bravement conquise, « produire », dit-on, qui veut dire aussi bien « faire avancer » que « faire apparaître » fut d’une certaine façon la tâche de ces deux là et encore aujourd’hui la mienne.

    Je parle donc de la poésie à travers eux qui sont chacun à leur façon, des sourciers, voire des magiciens, des alchimistes ou des prêtres, si l’on considère qu’ils travaillent à transformer ce qui est en ce qui va devenir, métier d’arrachement au statu quo et de soulèvement de la jeunesse, sans parler des apparitions qui, comme les fleurs déjà citées, entrouvrent ce monde à l’autre.

    Par exemple Rimbaud.

    « La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui ne dit pas son nom ».

    L’entreprise matinale pourrait être tout aussi bien celle du langage, si nous nous avançons en poètes sur le sentier d’une poésie qui, entre la nuit et le jour, se fraye un passage. Dans l’Aube (c’est le titre du poème de Rimbaud) qui voit se lever la parole, ne sommes-nous pas encore des ombres en , marche ? Car si le langage participe du soleil, de quel pacte avec la nuit n’est-il pas le garant ?

    Comme le dit Borgès :

    « Nous ne saurons jamais qui forgea la parole
    Pour l’intervalle d’ombre
    Qui divise les deux crépuscules.
    Nous ne saurons jamais en quel siècle elle fut le signe
    De l’espace étoilé. »1

    La mort annoncée ouvrait à mon ami la nuit des signes. Les mots qui lui venaient, si semblables qu’ils fussent encore à ceux d’autrefois, ne se laissaient plus porter tranquillement par le flux de la parole ordinaire. Ils s’en détachaient comme pour se déposer sur une autre surface qui était déjà, y compris pour lui-même, celle de la mémoire. A la distance où déjà ils se situaient, ils se confondaient peu à peu avec les personnes et les choses que, dans la séparation d’un exode, on est appelé à laisser derrière soi : Par une sorte de paradoxe, leur vanité saute aux yeux, et dans le même temps, ils prennent une importance à la mesure de la perte dont ils sont à la fois les victimes et les témoins.

    Le jeune homme était tombé d’un coup. Les mots qu’il aurait dits s’étaient perdus dans le corps avec la terre et le sang, et cela parlait d’une autre voix que la sienne et qui pourtant le portait par-dessus tout, le tirant vers le haut du ciel où son visage flottait.

    Il arrive que le langage, soumis à l’émotion, se disloque aux quatre coins de la phrase mais le lit rude qui s’ouvre ainsi sous la langue s’emplit d’un écoulement de signes. Puis monte la musique.

    « Le poème, dit René Char, est ascension furieuse ; la poésie le jeu des berges arides »

    Devant l’ami qui va mourir, l’étranger plus proche au moment où il s’éloigne, ce que nous pouvions nous dire autrefois se dessine dans le vide comme la paroi rocheuse d’un cratère au sommet du volcan endormi. Il faut marcher avec notre parole au-dessus du gouffre. Les mots sont de la lave qui, jaillie des profondeurs, n’attend plus pour être féconde que d’être éteinte et refroidie.

    Voici donc la poésie, « cette chose légère, ailée et sacrée » dont parle Platon. Nous la voyons s’effacer au loin comme dans cet appauvrissement du sens, qui fait de l’ultime échange un chuchotement. Mais comment passer d’un monde à l’autre sinon en s’estompant à l’horizon ? Et par quel chemin d’eau éclatée, sinon en s’arrachant à la transparence du jour ?

    Qu’elle obéisse en effet à une rationalité comme celle qui, à sa façon, gouverne la mer, n’empêche pas la poésie de rouler ses vagues sur ce qui la révèle à son marinier comme beaucoup plus que la plaine liquide d’un langage. Ses creux disent la folie d’une parole déchaînée, délivrée même pour ainsi dire de sa matière, et emportée vers des formes qui, chez Homère, semblent sortir directement de la bouche des dieux. Les coquillages de nos versificateurs du dimanche ou de l’école ne disent pas tout ; ils ne donnent à entendre que la litanie d’une mer apaisée : La poésie pédagogisée vue de la plage avec, sur le grand tableau noir, les voiles forcément blanches d’une récitation évoque la liturgie d’un culte plus ou moins désaffecté. Mais il n’est pourtant pas jusqu’au plain-chant de Charles Péguy qui ne contienne, comme le ronflement de la houle, ses cris de colère. La poésie la plus explicitement narrative ne s’écoule dans le flux régulier de l’alexandrin que pour s’en évader sans bruit comme chez Racine : « Ariane ma sœur de quel amour blessée vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée » ? Le rythme et l’harmonie chez Lamartine, l’atonalité chez André Breton répondent à la nécessité d’ordonner selon les règles d’une composition fondamentalement musicale ce qui aura été pour l’un comme pour l’autre – et pour ainsi dire en amont de la pensée – l’objet d’une contemplation plus ou moins hallucinatoire. Elvire et Nadja sont sœurs vis-à-vis d’un tel destin. Le poète, fut-il aussi réaliste que François Villon, n’a pas attendu Rimbaud pour être un « voyant » : le vent qui fait danser les cadavres dans la « Ballade des pendus » remet la mort dans la vie, car mourir, dit-il, c’est « perdre vent et haleine » (testament 315) et cette force du souffle ne fait pourtant qu’en dissimuler la faiblesse car, dit-il encore, « autant en emporte le vent » (testament 392); et il arrive ainsi que nous voyons notre monde sous son double visage. Nous voyons ce que ce contemporain de Jérôme Bosch voit dans les ténèbres : l’éclat presque mystique des neiges d’antan. Mais il n’est pas – plus près de nous – jusqu’à l’auteur du philosophique « cimetière marin » qui ne se demande quelle voix lui a soufflé ce poème dont le mouvement procède, dit-il d’une « abstraction motrice ». Vue de Sète par Paul Valéry, « la mer, la mer toujours recommencée » n’est rien moins que le toit d’un temple qu’un « seul soupir résume ».

    Faut-il donc que la poésie la plus élaborée avoue qu’elle ne tient son modeste pouvoir que de se perdre elle-même « entre le vide et l’évènement pur » dans ce qui n’est, selon le même Valéry, qu’un « écho », qu’une « étincelle », qu’un « songe » ; ce songe qui, selon le poète, n’en est pas moins un savoir.

    Qu’on nous l’ait appris depuis longtemps ne nous dispense pas d’y revenir : les poètes sont inspirés par les vieilles Muses toujours aussi jeunes ou, pour le dire dans le langage d’aujourd’hui, par l’inconscient. L’écriture automatique de Philippe Soupault n’a-t’elle pas fait que mettre un mot sur une réalité que les vieux grecs savaient depuis longtemps et dont la Pythie et les cultes orphiques, sans oublier Pindare et Empédocle, ont autrefois cultivé le mystère.

    C’est donc du coté du mystère que nous sommes renvoyés et, par là-même, à ce qui m’a convaincu que la poésie entretient avec la mort, et avec les morts, un rapport qui peut éclairer sa fonction peut-être la plus essentielle.

    « Ne te plains pas », dit René Char au poète, « ne te plains pas de vivre plus près de la mort que les mortels »2.

    Car la Poésie ne fait pas que rompre avec le discours plus ou moins rationnel -et qu’en littérature on a longtemps cru devoir circonscrire à ce qu’on appelle la prose- elle va chercher la parole là où elle nait et, ce faisant, elle nous révèle la fragilité du langage. Les mots qu’elle reprend à son compte, dont elle fait jusqu’à un certain point comme un enfant, ses jouets, sont certes libérés de la signification plus ou moins restrictive qui en facilite l’usage, mais leur délivrance pourrait aussi bien les condamner à une errance, cette errance des âmes que valait autrefois aux défunts l’abandon de leurs malheureuses dépouilles, ou, sur un mode moins funèbre, l’abandon des enfants eux-mêmes voués au destin de leurs jouets. La Poésie met le langage devant cette mort qui le menace et, ce faisant, elle lui donne aussi cette possibilité de renaître dont nous savourons la fraicheur dans les tâtonnements de ce linguiste innocent qu’est l’enfant, lorsqu’il puise dans son lexique incertain comme dans un sac de billes. Mots trouvés -enfants trouvés- qui, comme Moïse ou comme Œdipe, tirent de leurs difficultés de départ la force légendaire de leur destin.

    « La violence poétique, dit Octavio Paz, est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots. Le second acte est le retour du mot : le poème se convertit en objet de participation Exode et retour ».3

    Mais cette violence originelle de la Poésie ne relève pourtant pas seulement d’une décharge pulsionnelle que le plaisir des mots sollicite tant au niveau de la production des phonèmes (le plaisir de l’allitération) que de leur articulation. C’est aussi d’un jeu guerrier qu’il s’agit. Le langage est attaqué. Il est poussé dans ses retranchements. Et il s’agit en effet de le confronter à sa faiblesse, à ce voile d’irréalité que, contrairement aux apparences, il fait porter aux choses dites, à cette difficulté qu’il nous impose de nous couper du monde, fût-ce de nous-mêmes, quand il nous conduit à séparer malgré nous notre corps et notre esprit, comme s’il s’agissait de deux réalités qui s’excluent. Contre cette défaite du langage, cette défaite qui devient aussi la nôtre, la Poésie victorieuse propose une alliance entre les mots et les choses, cette même alliance que nous cherchions, mon ami et moi, alors que ce que nous avions à nous dire ne pouvait plus se dire selon l’ordre assuré de l’habituel discours. Dès lors en effet que la mort, échappant à la prise de ces mots qui ne font qu’en réduire la réalité à l’état d’une indicible absence, méritait d’être parlée pour ce qu’elle était d’un parcours ( ou comme on dit de manière si distante d’un processus), il n’était plus de parole qu’au-delà de la parole ou en-deçà, ne fût-elle plus qu’un geste, comme de prendre la main, comme quand Rodin sculpte La Main jusqu’à l’épuisement – tant de mains qu’on peut voir dans son atelier de Meudon et qui sont aussi le plein d’un silence.

    « Il existe dans l’homme, dit Francis Ponge4, une faculté de savoir que les choses existent justement par ce qu’elles ont d’irréductibles à l’esprit.
    La reconnaissance (et l’amour, la glorification) de cette sorte d’existence des choses
    Telle peut-être la fonction de la poésie ».

    Art plastique à sa façon, la poésie anticipe la fin de toute parole au profit d’un signe qui va et vient entre les corps, signe d’adieu sans doute mais pas seulement, à en croire ce que le poète Rainer Maria Rilke (au passage ancien secrétaire de Rodin) dit du regard de l’animal, ou de celui de l’amant, ou de celui du mourant, lorsque leurs yeux se fixent sur cet « ailleurs » auquel dans sa 8ème Elégie il donne ce nom de « l’ouvert », cette « libre sortie » (ce sont ses propres mots) vers un autre monde qui reste pourtant le nôtre.

    Sous cet aspect on peut dire que la poésie dessine à notre horizon l’envers de ce décor qu’est aussi le langage. Son esthétique même ne lui suffit pas : elle doit le soumettre à l’ordre d’une vérité plus exigeante, car quel silence, à la toute fin de ses mots emportés si loin de la semence qui les aura lancés comme des étoiles, quel silence au terme de ce parcours où le moindre des poètes s’expose à un ailleurs ! Combien de mots simples et qui pourtant auront revisité la réalité si multiple des choses ont pu, jusque dans l’horreur des Camps de la mort, rouvrir de ces portes secrètes par où déjà des enfants prisonniers s’étaient échappés ! Un autre ami, Jean Lorenceau, lui aussi disparu et qui avait appris et qui savait de nombreux poèmes, les disait à Dachau dans ces temps de misère où, du côté de ceux qui étaient restés au pays, les mots de Paul Eluard et d’Aragon soutenaient, contre la langue confisquée de l’Occupation, la liberté d’une parole rendue à la vie. « L’ouvert » n’est pas qu’une réalité restituée à elle-même au-delà des mots qui l’emprisonnent, il est le mouvement même qui marie notre réalité à celle d’un monde en foisonnement de sens ; une rose n’est pas qu’une fleur devant nous, elle est celle dont le poète dit « et rose elle a vécu », et nous touchons à travers elle la fragilité de notre matière et de notre destin, cette vérité masquée qui n’est « l’ailleurs » vers lequel nous allons que parce que nous lui appartenons. Résister, c’est ainsi déchirer les masques qui défigurent la réalité, tel que nous le voyons aujourd’hui dans la réduction du monde aux objets d’une communication asservie. La poésie – ne faut-il pas le dire ici ? – devient aussi nécessaire que l’air pas ces temps où la pollution qui touche aussi le langage compromet aussi bien notre respiration au sens le plus large du mot. Mais sans doute nos difficultés spirituelles de mammifères humains ne sont-elles pas nouvelles à cet égard ? On n’a pas attendu Arthur Rimbaud pour lancer ce cri : « la vraie vie est ailleurs ». Sans le dire aussi ouvertement, que fait le vieil Homère ! Dans son poème ne crée t-il pas, au-delà des aventures guerrières dont il fait le récit, un monde tout aussi « autre » que l’est celui auquel nous aspirons, quand nous voyons aujourd’hui ce que nous voyons. Lorsque le visage d’une jeune fille comme Nausicca s’éclaire d’un sourire devant l’irruption d’Ulysse, l’éternel soldat, comment ne pas sentir que ce sourire vient d’ailleurs, de cet ailleurs que Rilke retrouve dans la sculpture grecque, lorsqu’il évoque dans sa Deuxième élégie « l’amour et l’adieu légèrement posés sur les épaules comme s’ils étaient d’une autre matière que chez nous. » La matière même de la poésie transcende les mots qui la constituent.

    Ainsi, comme le dit Philippe Jaccottet, qu’il faille plus écouter que chercher à savoir, sinon à comprendre, reste la condition d’accès à une poésie qui, dans sa lenteur presque rituelle, opère déjà cette espèce de transmutation du divin en humain dont notre culture chrétienne et post chrétienne s’est nourrie. Aussi bien n’écoutons-nous pas les ultimes paroles de celui qui s’en va, comme si la route qu’il suivait selon le rite secret d’un retour, nous importait davantage que le pays traversé, puisque les mots eux-mêmes rendus à leur musique nous disent ce qui ne peut plus se dire.

    Ainsi, par un effet particulier de délivrance, la Poésie restitue la parole à cette source dont le tarissement pourtant reste si proche. Le mot du poème est suspendu entre la vie et la mort. « Oh ! les pierres précieuses s’enfouissant et les fleurs ouvertes », dit Rimbaud au tout début des Illuminations. Le langage de la Poésie n’est-il pas comme l’écrivait Pierre Reverdy5 :

    « sur l’écran glacé d’un horizon qui boude
    ce fin profil de fil de fer amer
    si délicatement délavé
    par l’eau qui coule
    larmes de rosée
    les gouttes de soleil
    les embruns de la mer »

    ou encore, selon Yves Bonnefoy6 :

    « Ce papier mince, et par endroit si mince que dissipé, déchiré, parce que c’est la même matière-limite qu’autrefois on appelait l’âme »

    Comme mon ami et moi dans notre ultime échange, la poésie nous aide à franchir la frontière qui entre les mots et les choses, comme entre nous, prend cette forme nouvelle de « fil de fer amer » ou de « papier déchiré ». La poésie nous unit en même temps qu’elle nous aide à nous séparer : c’était comme si, naissant, nous devions perdre ce que nous avions appris pour gagner cette connaissance nouvelle d’un monde qui n’a jamais été, qui devient. Quelque nostalgique qu’elle soit, la poésie, fût-elle élégiaque comme sans doute le meilleur d’Apollinaire, regarde vers ce que ce poète appelle « l’autre bord »

    « Et notre amour aussi se mêlait à la mort
    au loin près d’un feu chantent des bohémiens
    un train passait les yeux ouverts sur l’autre bord
    nous regardions longtemps les villes riveraines ».7

    A quoi fait écho René Char (dans « Les temps épars ») lorsqu’il dit :

    « Faire un poème c’est prendre possession d’un au-delà nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle, et cependant à proximité des urnes de la mort ».

    Ainsi ce que Rilke appelle « l’ouvert » est le monde que voient ceux qui ne séparent pas la vie de la mort. La poésie ouvre le tissu du langage. Par ces trous, le langage nouveau laisse passer ce que Rilke appelle « le pur, l’insurveillé » et aussi « le regard vers l’avenir ». Car les mots libres, les mots défaits de la signification partielle où ils nous tiennent enfermés avec eux, créent le sens élargi de tout le possible

    « Elle est retrouvée
    Quoi ? L’éternité », dit Rimbaud.

    Ainsi pouvons-nous dire d’un poème qu’il n’est à tout instant que le dernier souffle de quelqu’un : les mots qui le forment atteignent à l’épuisement d’un élan presque démesuré par lequel et dans lequel il plonge comme ce fameux plongeur de Paestum que nous identifions à une courbe qui traverse l’espace et le temps. La poésie s’écarte du langage installé par un effort particulier d’affranchissement : il n’est pas jusqu’à la période oratoire d’un Bossuet en plein classicisme, sous la surveillance étroite d’un ordre qui associe l’Eglise et la Cour du Roi au culte de la clarté, sinon de l’évidence, qui n’échappe d’une certaine façon à son objet en le projetant dans « l’autre monde » d’une construction musicale où l’infini de Pascal vibre comme un corps.

    Ecoutons plutôt -le lancement de la fameuse oraison funèbre pour Henriette- Marie de France, reine de Grande Bretagne :

    « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons ».

    C’est ici le rythme qui ouvre la langue à l’immensité d’une réalité qui invite l’homme au dessaisissement de ses maigres pouvoirs. Les mots ne subissent aucun effet de déplacement : ils disent bien ce qu’ils disent, mais ils se plient à la loi d’une harmonie supérieure.

    Rimbaud fait-il autre chose ?

    « J’ai embrassé l’aube d’été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit…/…En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps… »

    L’inanimé reprend vie dans un murmure. Entre le Dieu de Bossuet et l’Aube de Rimbaud, c’est l’immensité de l’autre monde qu’il faut sentir, son corps prenant corps dans le souffle de celui qui le dit, jusqu’à sa retombée.

    Le poème, fût-il en prose, fût-il enfermé dans les limites d’une culture, d’un moment culturel, introduit à une forme de totalité à la fois ouverte et contenante : une intimité retrouvée avec le monde.

    Certes « l’œuvre pure, comme le dit Mallarmé8, implique la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots » ce que confirme à sa façon René Char « Eclair et rose en nous dans leur fugacité, pour nous accomplir, s’ajoutent »9. L’accomplissement passe par la liberté rendue au mot dont Octavio Paz10dit de son côté :

    (il) se lève
    il marche
    sur un fil tendu
    entre le silence et le cri
    sur le fil
    du dire rigoureux.

    Le poète écoute ce que lui dicte le mot, qui n’est presque plus un mot sur « l’âme blanche de la page » – précise Paz – mais le revenant d’un autre monde.

    Comment ne pas penser à Victor Hugo et à son expérience spirite de Jersey, lorsqu’il interroge sa fille morte Léopoldine. Peut-être pouvons-nous créditer la poésie d’un pouvoir de « recouvrance », comme on disait autrefois, tel que celui qu’on accorde dans la plupart des cultures, à la contemplation mystique. La poésie a cette vertu de la prière qui lui fait nous rendre présent ce qui nous manque et que notre mémoire ne suffit pas à ranimer dans notre corps. Les énumérations des comptines n’ont-elles pas déjà ce pouvoir quelque peu magique de relancer en nous, dans une continuité rassurante, le sang d’une vie qui nous donne à craindre que, comme le fil des Moires ou des Parques, elle ne soit coupée. « Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme » en disent beaucoup plus que la géographie ou même l’histoire qui s’y trouvent évoquées. Le courant de la vie dans sa répétition reprend forme et cependant c’est la scansion des mots qui en crée la dynamique musicale, car ce qui s’en va doit aussi être traversé, ainsi qu’il revient à la langue de le faire et singulièrement à la poésie.

    « Sous le pont Mirabeau coule la Seine, faut-il qu’il m’en souvienne » retourne la fuite du temps dans un sentiment de permanence qui, comme le pont, parvient à l’enjamber : « les jours s’en vont, je demeure ». La disparition de ceux qui nous sont chers occupe notre pensée dans une pénombre de souvenirs que n’éclaire parfois qu’une image, remontée de ce fond commun (fait de détails) avec l’enfance et que nous retrouvons, comme Gérard de Nerval dans :

    « Un air très vieux, languissant et funèbre
    qui pour moi seul a des charmes secrets »11

    C’est sur le temps dont nous aimons secrètement l’effusion que la poésie nous permet de jeter un pont, nous aussi, entre ce monde et l’autre monde, entre notre parole silencieuse et le silence parlant de ceux que nous n’avons qu’en partie perdus. Or ce pouvoir nous est donné. Nous nous murmurons des chansons sans paroles qui en disent plus que tous les discours. L’enfant qui ne voit plus sa mère la réinvente ainsi avec les moyens du bord. C’est un poète – non pas seulement un rêveur mais l’acteur d’une restitution vivante – on pourrait dire une résurrection – qui défie le monde des fantômes : que serions-nous devenus, si nous n’avions appris depuis longtemps à faire de tant d’absences, non seulement autour de nous mais en nous, ces présences qui nous font vivre. La poésie rend justice d’une absence que ne comble pas le langage et elle en fait ce que nous avons vu : d’une béance – le monde dans lequel nous tombons jusqu’à la mort – une ouverture, cette « libre sortie » de Rilke que nous cherchons toujours.

    Elle est retrouvée !
    Quoi ? L’éternité
    C’est la mer mêlée
    au soleil.12

    Le secret de ces vers nous reste sans doute en partie inaccessible. « De joie, dit Rimbaud, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible ». D’emblée le poème brouille les pistes. Que faire d’une éternité qui ne serait que cela : l’exaltation de l’eau et de la lumière dans une mer consubstantiellement unie au soleil comme Dieu et le Verbe. Et pourtant c’est de la retrouver avant de la reconnaître que nous en éprouvons en nous l’étendue : En si peu de mots nous sommes enlevés. Mais où ? Nous nous souvenons assurément d’avoir été pris par ces ensoleillements marins qui nous semblaient revenir de si loin qu’ils nous portaient au-delà du temps et du corps étroits, ou de cet esprit ratiocineur, dans lesquels nous nous sentons enfermés.

    « Là tu te dégages
    et voles selon. »

    comme dit plus loin Rimbaud. Nous redisons ces vers graves, naïfs et -puisque le dit l’auteur- « bouffons », comme on marche la nuit en répétant le nom des étoiles, comme si nous les retrouvions. Sommes-nous vraiment de ce monde ou de l’autre ? Et si je dis « l’autre », ou si je dis comme notre poète : «  je est un autre », en sais-je davantage sur moi ou sur l’autre que sur la terre et le ciel ? « Science et patience », s’amuse encore Rimbaud vers la fin du poème sur le ton de Montaigne : « je sais que je ne sais pas grand-chose » – alors l’éternité ! Pourquoi pas la poésie de notre mort, les morts perdus et retrouvés d’une langue qui a peut-être été la nôtre, ou le sera ?

    La force qui s’attache à son jaillissement condamne la poésie à cette fragilité qui renvoie la pensée à un murmure de source, à ce balbutiement de nouveau né qui pourrait être aussi bien celui du mourant. Car l’idée d’où vient le poème se dessine d’abord en creux dans le corps du poète. Elle prend la forme d’une perception qui ne prétend pas comprendre le monde, ni même le prendre dans sa réalité convenue. C’est un son ou une vue détaché d’un ensemble inconnu, peut-être perdu et qui s’impose en étranger, et dont pourtant quelque signe, émanant de si loin, n’est pas sans évoquer la communauté d’une appartenance. Ainsi, le visiteur, si souvent dans les cultures traditionnelles, est-il reçu comme le messager d’une intimité peut-être un moment égarée et qui, de là-bas où on l’avait laissée, revient. Quelle trace d’un au-delà re-présenté dans sa familiarité vient ici visiter le poète ?

    Hölederlin, de s’être perdu sur le chemin du divin, nous revient ainsi un moment parmi les hommes :

    Arrive, feu !
    Nous sommes avides
    D’assister au jour
    Et, l’épreuve aussitôt
    A travers nos genoux accomplie,
    Se devine le vacarme dans la forêt…
    Nul, sans ailes, n’a le pouvoir
    De saisir ce qui est proche
    De plain-pied
    Et passer à l’autre bord.13

    Mais n’est-il pas jusqu’au théâtre classique – tel celui de Racine – dont le rideau narratif s’entrouvre pour laisser passer le chant d’une poésie – quelques fois appelée pure – qui aura pu être la visite improbable et pourtant depuis longtemps attendue de ce que le psychanalyste Masud Khan appelle « le soi caché ». Ainsi dans Andromaque, lorsque Racine dit :

    « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui » la musique donne à l’espace cette configuration d’un ailleurs qui rompt avec le fil de l’histoire, et de son récit, et c’est une suspension comme dans toute mort. On pense à un théâtre de l’intime. Loin du « moi haïssable » que notre auteur janséniste partage avec Pascal. Loin des discours académiques. On aperçoit le grand Racine dans l’exil sans doute impossible de sa vie la plus secrète. Il faudra Rimbaud pour pousser la réalité de l’exil poétique jusqu’à l’emprisonnement dans son désert d’Abyssinie, là où les mots ne seront plus que des pierres et des armes. Cette coïncidence peut nous éclairer ; la poésie confronte l’homme à une vérité dont les mots de la langue si bien apprise tendent à le séparer. Une musique de la perte inscrite dans l’orient de la naissance comme dans l’occident de la mort résonne sous la peau du poème : le corps et l’âme se rejoignent sous le moi, dans cette profondeur des mots errants, visiteurs de l’aube ou du soir qui esquissent la forme sans forme d’un au-delà, ou d’un en-deçà qui ne parle pas mais peut-être au loin, si loin, chante.

    Mais qu’est-ce qui se cache derrière la poésie sinon ce que nous découvrons la nuit en regardant le ciel ou, dans cette présence-absence de l’autre, alors qu’il est là et qu’il s’en va ? Comment en effet ne pas penser à ce que, devant l’ami sur son chemin de mort et bientôt immobilisé dans une figure difficilement adoucie du néant, je ressens dans mon propre corps ? Comme la mer qui se retire, penser mon ami découvre une étendue si proche du désert qu’il me semble qu’elle n’est faite que de souvenirs, comme d’autant de mirages auxquels s’accrocher.
    Pourtant ce qu’a été cet ami me revient d’une autre manière que si je n’avais fait que l’enregistrer sur la surface étale d’une absence. Il m’apparaît non pas comme l’étoile ou la galaxie suspendue au-dessus de moi, ou le beau texte d’un livre dont ma bibliothèque s’illustrerait. Il m’apparaît à l’intérieur d’un espace qui me contient, plus proche du livre que j’écrirais, que j’écris, et qui n’existe encore en moi que dans le mouvement qui le fait. Cette commune appartenance qui nous associait au monde nous associe toujours à ce qui, au-delà de chacun, se constituait comme une intériorité beaucoup plus grande que celle de nos deux moi. Au-delà même du « soi caché » de chacun, c’est bel et bien où la poésie nous emmenait que nous nous retrouvions, non pas seulement dans l’objet de notre rêverie mais dans l’acte même de rêver qui fait partie tout aussi bien du corps et de l’esprit, et qui n’est pas qu’une pensée, comme l’a montré Bachelard, mais une volonté et un geste. La poésie transforme celui qui l’écrit et celui qui la lit, ou l’entend, par le fait même qu’elle l’emmène dans cet ailleurs qui est toujours la place de l’autre, quelque lien qui nous unisse à lui. C’est une illusion, comme le montre Montaigne, de s’appartenir entièrement. L’amitié fonde la présence de soi à soi sur une expérience qui, comme celle de Saint-Augustin dans sa relation à Dieu, fait de l’invisible altérité le moteur d’une participation au monde. La poésie nous recentre dans le monde en y convoquant le plus intime de notre intimité, ce voyage paradoxal avec l’autre. Comme l’amitié, elle va chercher l’autre jusqu’au fond de nous. Elle sollicite ce qui échappe à notre conscience et ce qui se dissimule si bizarrement dans ce que Christian David dans son dernier article appelait « l’étrangèreté » de notre corps. Car c’est aussi notre exil ordinaire de nous sentir hors de chez nous, lorsque, par une mise à distance délibérée, nous réduisons le monde qui nous entoure à un « environnement », alors qu’il est aussi notre peau et peut-être même davantage.

    Mon Jeune homme participait de cette campagne où je vivais comme, non pas tant dans la camaraderie du voisinage, que dans cette extension du corps à un village et à la terre où se tissent des liens pour ainsi dire organiques. Or n’est-ce pas, jusque dans la mort d’un ami, la réalité retrouvée d’une forme de communauté physique, matière humaine émergeant des pensées et même des sentiments, comme si la chair, telle une terre, tremblait dans ses fondations ? Quelle voix remontant de ces profondeurs me parle, et de qui, et de quoi, alors même que la terre s’ouvre, alors même que le corps se disloque si loin, et pourtant si près, alors même que le Jeune homme, tombé de sa montagne de feu sous les balles d’une armée libératrice, annonce et prophétise à sa façon le mélange des mondes ?

    Oui la poésie nous ouvre à ce monde qui pour être « nôtre », n’en est pas moins aussi l’autre monde, ce visiteur inattendu, ce prophète venu d’ailleurs, cette voix d’outre-tombe qu’interrogeait Victor Hugo et que Rilke attendait au château de Muzot, quand l’ange de l’invisible lui dicta ses Elégies.

    Mais ces grands noms de la poésie ne doivent pas nous faire oublier que l’acte poétique est un acte aussi simple et pourtant riche en complexité qu’un dessin d’enfant. Dans un atelier d’écriture que j’animais il y a quelques décades, des adolescents exclus de l’école écrivaient des poèmes qui m’étonnaient tout autant qu’eux. Portés sans même le savoir par le désir d’aller au-delà de la langue, et à coup sûr de la situation fermée où ils croupissaient, ces « mauvais élèves » accédaient à un autre monde que celui dans lequel, tout en y errant, ils se sentaient emprisonnés. Ne sommes nous pas tous, un jour ou l’autre, les mauvais élèves d’une vie qui ressemble à « l’Orient désert » de Racine ? Comme dans la dépression, nous nous laissons porter vers la mort, sans vouloir lui laisser prendre en nous la place qui lui revient, qui est celle de l’étranger, notre « soi caché ». Comme les morts viennent un jour éclore en nous, il faut bien pourtant que notre propre mort nous habite, la même où, dans l’amour, nous touchons à cette frontière du pays qui nous rappelle à la fois le nôtre et lui tourne le dos. Des passages que l’effraction amoureuse ouvre ainsi, telle chez les mystiques la percée de l’extase, nous sont donnés par la poésie. Il est probable que cela vient de son origine physique. Le poème a pris sa forme d’une perception qui ne prétend pas comprendre le monde, ni même le prendre dans sa réalité convenue d’objet offert à la connaissance et qui, une fois remis à sa place, servirait au poète de repère sinon de guide ? C’est un son, une vue, la sensation d’un toucher qui, détaché de l’ensemble où il aurait pu ou dû se situer, s’impose en intrus, alors même qu’un signe, venu de si loin, n’est pas sans évoquer quelque origine retrouvée et cependant aussi difficile à délimiter que le souvenir dans un roman de Modiano. Notre corps en sait plus long sur nous que nos longues études. Il prend l’espace et le temps dans leur corporéité partagée, puisqu’il en est fait. N’a-t-il pas déjà vécu dans un corps qui n’était pas le sien et qui pourtant le produisait dans une gestation où, comme dans le fameux poème de Baudelaire intitulé « Correspondances »

    « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

    Notre connaissance du monde et de soi dans le monde s’est-elle nourrie des lointains symboles qui éclairèrent la nuit de notre vie d’avant la vie ? C’est sans doute le fil d’Ariane que dévide dans son labyrinthe, notre vie même, relancée de si loin par les images sonores et visuelles, que la poésie retrouve sous et entre les mots, comme entre les pierres le ruisseau d’une eau déterminée à suivre son cours.

    Ainsi donc, si la poésie prend tout son sens dans le dernier échange que nous pouvons avoir avec celui qui s’en va, comme on dit, dans l’autre monde, c’est qu’elle y opère selon sa nature. N’est-elle pas en effet cette sourcière – et sorcière à sa façon – qui, pour avoir fracturé la couche apparente du langage, s’applique à en retrouver la dynamique originelle, retrouvant par là-même ce que, pour grandir, nous avons dû sacrifier de notre plaisir, quand il nous fallut sortir de ce bain où les mots n’étaient encore que musique. Et par sa capacité à nous offrir un tel retour, ne pourrait-on penser que cette poésie nous facilite le nouveau passage auquel nous contraint non seulement la mort dans sa radicalité mais la vie, sans cesse appelée à son propre dépassement dans la rencontre de l’autre, ne fût-il que l’ombre encore projetée de soi-même sur l’écran du monde.

    Car nous ne cessons guère, y compris dans notre désir de nous approprier les choses, ou les mots si souvent devenus des choses, de tenter cette « sortie » qu’il se peut que nous jalousions aux animaux, aux amants, et peut-être même à nos morts dont l’expérience nous effraie autant qu’elle nous fascine : nous voudrions que notre moi et le monde, ce monde dont il nous a fallu nous détacher pour nous sentir plus libres et plus forts, se retrouvent au bout du compte, et c’est ainsi que nous tentons d’en faire la conquête, de le coloniser, y compris tout justement par le langage qui en fait une projection de notre pensée. Mais nous savons bien que même la connaissance objective de notre corps, son appropriation raisonnée, ne nous le rend pas assez proche, loin s’en faut, pour que notre esprit s’y reconnaisse comme tout à fait chez lui. Nous sommes jetés hors de ce paradis comme de ce ciel étoilé dont la physique ne nous permet pas – malgré ce qu’elle nous en apprend – de nous sentir les enfants plus ou moins prodigues.

    Or c’est bien à la poésie qu’il revient de nous faire sortir, comme les anciens juifs de la terre de Pharaon, du rude pays de l’exil. Sortir pour rentrer au pays du « soi caché » qui est fait de la même matière que le monde et qui inexorablement y retourne. La poésie nous fait faire ce travail que l’amour dans sa folie et la mort dans son désordre nous imposent. C’est par la nuit d’une parole délivrée que nous retrouvons la lumière sans nom, telle qu’elle vibre en nous, ne fût-ce que par le lent passage où nos morts s’en vont et nous reviennent. Chaque fois notre souffle de vie nous emmène où il veut et nous le suivons. De même nous suivons des airs, des mots devenus comme chez Homère des oiseaux, et la parole parle presque sans nous, petits et grands poètes que nous sommes.

    Le vieil homme et le jeune homme autour desquels j’ai fait voler mes oiseaux se sont envolés autour de moi, autour de vous, mais, comme les mots qui n’arrivent à l’intérieur de la parole que pour l’enlever au-dessus de la langue, ils nous prennent sur leurs ailes et nous font nous perdre au loin sur les cimes du silence aux sombres arêtes.

    L’un de ces mots tout justement me revient, qui me montre la chair retrouvée dans l’ombre, comme si c’était de l’esprit revenu de son éclat au grain terreux de l’origine. Quel champ de blé chante au plus bas, à la racine de la racine, sous l’eau brouillée de l’enfance, là où commence le mot « pain » qui dit « le pain » ?

    Je reprends le mot au temps de la guerre, lorsque le pain était rare comme le sont les amis. Nous le mangions avec respect. Nous l’avions connu fort et abondant. Il n’était plus qu’une ombre grise. Si je redis son nom, ce qui me revient n’est presque plus un mot mais la matière foisonnante, et à la fois pauvre dans sa nudité, qu’on attribuerait plutôt à quelqu’un.

    C’est que nous devons passer par dessus le mot « pain » pour aller chercher les soleils du blé coupé, battu et écrasé, dont, sous la croûte fermée, s’avance doucement la pâte aussi lente et durable que l’air, quand nos mains devant nous lui donnent fièrement sa forme.

    Nos morts sont notre pain.

    La poésie, par les temps difficiles où il manque, redonne au pain sa présence presque divine.

    Il y a pour nous au-delà des mots un autre monde : l’air que nous modelons toujours plus loin devant nous, jusqu’aux amis qui se font rares, les morts mêmes, et c’est avec tous ceux-là que nous marchons sous le ciel étoilé et dans la nuit de nos poèmes.


    1Histoire de la nuit.
    2Les matinaux.
    3In L’art et la lyre.
    4In Une figue de paroles et pourquoi.
    5En 1959 dans Sable mouvant.
    6Rue Traversière 1978 «  à propos de Miklos Bokor ».
    7Le Guetteur mélancolique.
    8In Variations sur un sujet.
    9In La bibliothèque est en feu.
    10Jours ouvrables.
    11Les petits châteaux de Bohême.
    12Une saison en enfer Alchimie du verbe en Délires II.
    13Poèmes traduits par André Du Bouchet, Paris, Mercure de France, 1963.

    J.-P. Bigeault, juin 2015

CE QUI NOUS ARRIVE DIT CE QUE NOUS SOMMES - mars 2015

  • Les « événements » constituent la partie visible de processus qui nous échappent, et c’est ainsi que, venant d’un monde avec lequel nous pensons n’avoir rien à voir, ils nous tombent dessus. Bons et mauvais anges d’une annonciation de vie ou de mort !

    En amour, l’heureuse rencontre, le coup de foudre, n’apparaissent pourtant dans le ciel que parce que nous en sommes les artisans discrets (cf. André Breton).

    Les éléments maléfiques nous semblent devoir être rejetés hors de nous-mêmes comme des intrus avec lesquels nous n’aurions aucun lien ; comme des envahisseurs. Il ne fait pourtant guère de doute que, dans une maladie comme le cancer, la complicité de notre organisme – au sens psycho-physique – est engagée. Quoique souvent rejetée par la victime, cette réalité ne la rattrape pas moins sous la forme à la fois vague et insistante d’une idée qui est celle de la punition.

    Les événements récents liés au terrorisme pourraient aussi bien nous révéler un mal qui ne nous serait étranger qu’en apparence. Au-delà en effet de leur inscription dans une histoire qui, plus ou moins, semble nous dépasser (entre autres celle du colonialisme), il n’est pas dit que « la barbarie » dont témoignent ces événements n’exprime pas quelque chose que nous porterions en nous. Ainsi notre fascination (la fascination médiatique en étant l’expression collective) pour le déchaînement meurtrier visant un groupe (une communauté plus ou moins symbolique) ou une foule, tout aussi bien que le raffinement sadique centré sur un individu, pourrait résulter d’un écho que ces excès trouveraient au fond de notre conscience. Car qui peut dire que le plaisir infantile de tourmenter l’autre -l’insecte ou, comme on le voit dans le harcèlement scolaire, le plus faible- ait totalement déserté notre monde pulsionnel ? Mais au-delà de cette nostalgie toujours possible d’un plaisir en partie perdu (si ce n’est, trop souvent, dans le monde du travail, cf. les suicides à la poste), il y a la haine pour ainsi dire constitutive de notre réalité sociale : celle que nous avons repoussée à la périphérie de nos villes pour mieux escamoter l’exclusion discrète des « autres » à laquelle conduit l’individualisme narcissique de nos modèles. On peut y ajouter la montée du racisme et même le sacrifice d’une grande partie de la jeunesse, abandonnée à l’échec scolaire et au chômage. Il faut donc bien que les égorgeurs ne nous ressemblent pas, de crainte que, dans leur miroir, ne se montre une barbarie qui, moins spectaculaire mais tout autant destructrice, serait nôtre.

    Il n’est pas jusqu’à notre démocratie qui ne nous serve de cache-misère en recouvrant de son voile notre inavouable désir d’en revenir au dogmatisme d’une religion révélée. Il n’est pas exclu que nous continuions à envier la toute-puissance des taureaux sacrés et des dictateurs : nous avons vite fait de parler au monde, fût-ce au nom de Voltaire, du haut de notre chaire, quand nous ne sommes même pas capables (d’un gouvernement à l’autre) d’humaniser nos prisons.

    Ne pourrait-on penser (comme je l’ai défendu dans mon livre sur le Curé d’Uruffe) que l’Idéal mange au râtelier de la pulsion. Il prospère sur son fumier à l’odeur de rose. Une société comme la nôtre ne se nourrit-elle pas d’un système qui lie la liberté à la production et à la consommation, comme la démocratie athénienne se soutenait de l’esclavage ? Éduquer à quelle citoyenneté, quand une culture essentiellement matérialiste (au sens le moins noble du mot) se prend pour une église et se fait complice du morcellement identitaire de sa jeunesse (pour la partie visible) et de son comportement autodestructeur (comme on le voit dans l’usage de la drogue) voire sacrificiel, alors même qu’elle se complaît au spectacle – social tout autant que climatique – de son propre écroulement. Une radicalisation suicidaire qui ne dit pas son nom ne se cache-t-elle pas derrière le pseudo élan vital d’une production qui débouche sur la « ferme industrielle », figure du destin de l’homme post moderne, animal immatriculé comme dans les camps. La production communicationnelle faisant partie de ce massacre.

    Vis à vis de la crise identitaire que nous traversons nous-mêmes dans un tel monde, les personnalités de ces terroristes, accrochés à leur prophète par défaut, nous ressemblent tellement que nous n’avons plus qu’à les faire disparaître comme vient de le faire Nicolas Sarkozy en se refusant à prononcer leur nom. Mais l’innommable n’est-il pas en nous ? A quel dieu inavouable sacrifions-nous les vies non seulement de ceux qui n’arrivent pas à vivre, mais de ceux qui, vivants, ne sont pourtant que des arrivistes.

    C’est là notre honte.

    Ce qui arrive nous dit ce que nous sommes. Le sens traverse tout, y compris les murs de notre rejet du Mal, hors de notre nature, hors de notre Culture, étranger à nous.

    Plus je regarde les mannequins de notre très haute Couture, plus je pense que les femmes masquées de mort ne sont pas l’apanage de ces musulmans qui nous en renvoient l’insupportable image.

    Balayions devant notre porte !

    Car « l’intestin écoute aux portes », comme disait un médecin du siècle dernier.
    De l’autre coté de soi, la société comme le corps écoute le monde humain…

    Jean-Pierre Bigeault
    Mars 2015

D'UN AVEUGLEMENT À L'AUTRE - mars 2014

  • ou
    les avatars de l’observation dans la connaissance
    des faits de maltraitance et d’abus sexuels

    Après avoir longtemps sous-estimé la réalité des actes de maltraitance et des abus sexuels dont les enfants sont depuis toujours les victimes désignées, on entre aujourd’hui dans une « ère du soupçon » qui ne connaît plus ses limites. La montée en puissance de l’accusation de pédophilie est là pour ne témoigner. Ce renversement, qui oppose à l’obscurantisme présumé du passé les lumières d’une conscience moderne éclairée, appelle – comme toujours en pareil cas – un vigilance critique.

    Il ne suffit pas en effet de décréter que nous allons au devant des faits – faits dont la nature, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas neutre – pour que soit levé le voile qui a si longtemps fait écran à leur connaissance.

    Au cas où nous serions amenés à confondre la liberté – de principe – qui nous est donnée de « dévoiler » la violence fait aux enfants, avec notre capacité concrète à en « observer » les conditions (pour analyser avant d’intervenir), nous serions bien inspirés de revenir sur l’histoire – somme toute récente – d’un aveuglement singulier. Nous y verrions que les difficultés à mettre en oeuvre non seulement une « volonté de savoir » mais des stratégies et des méthodologies appropriées ont généralement moins tenu au déficit des équipements disponibles qu’à des empêchements spécifiques à les utiliser. L’analyse de ces empêchements – telle que nous l’avons menée auprès d’un certain nombre d’intervenants1 fait apparaître que les incapacités à voir et donc à juger et agir sont liées pour l’essentiel à des résistances psychologiques, à la fois diluées dans une société donnée et cristallisées dans les personnalités des intervenants concernés.

    Faut-il en effet rappeler que, par leur nature même; les violences -en particulier sexuelles – exercées sur les enfants ont longtemps appartenu à ce monde de l' »impensable » dans lequel les institutions comme les intervenants individuels se sont enfermés avec leur bonne conscience de relais familiaux. Une sidération, qui rigidifiait la pensée sous l’effet d’un afflux d’affects mal identifiés, paralysait alors non seulement l’intervention mais l’enquête et la recherche elle-même. Tant ile st vrai que les traumatismes de l’enfance (réels aussi bien que fantasmatiques) ont tôt fait de se réactualiser en chacun … « lorsque l’enfant paraît ».

    Les fondements archaïques de l’aveuglement qui tient des o-souffrances la plupart du temps indicibles hors même de la représentation suffisent à expliquer les clivages et les dénis sur lesquels se rebâtit, tant chez les anciennes victimes que chez ceux qui ont la vocation de les aider, l’illusoire paradis des origines.

    En comprenant ainsi – un peu mieux ! – les véritables raisons de l’ignorance et de l’inaction, souvent étranges, de spécialistes pourtant confirmés, on pourrait se demander si nos propres résistances ne sont pas toujours capables d’agir en sous main de nos interventions vertes « libérées » de certains tabous, mais, par là-même, assez souvent hâtives et brouillonnes, pour ne pas dire plus passionnelles que rationnelles !

    Car comme l’a montré autrefois Bachelard2, la levée des « obstacles épistémologiques » qui tendent à enfermer toue science, toute connaissance, dans la statu quo de ses à priori le plus souvent implicites – c’est à dire inconscients – ne s’opère ni par décret ni par l’effet magique d’une illumination plus ou moins collective.

    C’est pourtant ce qu’une campagne largement médiatisée laisse actuellement espérer.

    Or, sous prétexte de luter contre un passé marqué par une sorte d' »obscur consentement à l’horreur », la suspicion, voire la dénonciation systématiques qui s’y trouvent promues répondent curieusement – sur le registre spectaculaire d’une « chasse aux sorcières »3 – à la même violation de l’intime que celle qu’on prétend combattre.

    Il y a donc lieu d’interroger l’excitation informative et interventionniste qui affecte plus particulièrement l’approche actuelle des abus sexuels, comme il y a toujours lieu de remettre sur le métier l’analyse des déficits (irréductibles à des hypocrisies) qui nous ont valu – et nous valent encore – de faire passer par la trappe du refoulement4 des faits et des images dont la fascination nous paralyse.

    Un constat vient aujourd’hui confirmer nos craintes quant au « retour du refoulé » dans le traitement des faits de maltraitance et d’abus sexuels concernant les enfants : le statut – supposé si peu que ce soit scientifique – de l' »observation » dans la mise à jour des faits incriminés nos parait en effet mal assuré, si l’on s’en tient à la pauvreté méthodologique (pour ce qui est de la France en tout cas) d’un certain nombre de procédures.

    Tout se passe trop souvent comme si la « parole de l’enfant » ou de l’adolescent – par ailleurs si souvent dévalorisée – retrouvait en la circonstance la valeur quasi absolue d’une révélation. Au discours de cette catégorie de victimes semble s’appliquer non seulement le principe qu' »il n’y a pas de fumée sans feu » mais qu – dans la ligne quelque peu classiquement déviée d’une pensée de Platon « la vérité sort de la bouche des enfants.. ».5

    A lire nos meilleurs auteurs6, on reste étonné devant leur souscription presque unanime à ce postulat. on s’en étonne d’autant plus que, s’agissant notamment des adolescents, les fluctuation quasi normales et bien connues du fonctionnement psychique à cette époque de la vie, réintroduisent plus d’une fois dans la pensée, comme bien entendu dans le discours, des « confusions » qui ont tôt fait d’ébranler les critères habituels de la réalité vis à vis du roman largement enrichi (fût-ce dans la discrétion) de leur vie fantasmatique. Et les expertises psychologiques et psychiatriques (pour ne parler que d’elles) ne sont pas les dernières, dans un certain nombre de cas, à soumettre leur méthodologie à cette même présomption de la « crédibilité à priori » des jeunes plaignants.

    On est donc en droit de se demander si les « inhibitions » qui ont bloqué si longtemps l’observation voire la perception des faits de maltraitance et d’abus sexuel n’ont pas tout simplement fait place à des « passages à l’acte » dont le soubassement psychologique ne serait guère différent de celui qui fut à l’origine du vieil aveuglement. Le crédit inconditionnel accordé à la parole de l’enfant répondrait alors comme un même « déni de réalité » au doute systématique qui en dévalua si souvent ne fût-ce que la fonction d’appel.

    C’est donc à réfléchir à la signification psychologique et culturelle de ce « déni » que les intervenants sociaux doivent en tout cas s’atteler, s’ils veulent éviter les pièges que tend à l’observation des situations complexes l’idéalisation simplificatrice, ce barrage à l’ambivalence qui reste si souvent le support de l’action en particulier éducative.

    On doit en effet tout aussi bien se demander si la défense aveugle des « droits de l’enfant » ne court pas le risque de s’aligner inconsciemment sur les principes idéologiques qui assurèrent en leur temps la protection théorique de la famille en l’innocentant par avance de tout dérèglement. A la place de l’impossible « mauvaise mère » (pour ne parler que d’elle) l’enfant pourrait bien devenir le repère atomisé d’une société incertaine de sa cellule familiale.

    Le développement de l’individualisme, l’épanouissement conceptuel d’une notion telle que la subjectivité (l’enfant sujet de l’éducation) prêteraient alors main forte au retour irrépressible du mythe qui oppose à la sauvagerie redoutée de l’enfant sa pureté angélique revisitée.

    Vis à vis de tels dangers, qui ne plaideraient aujourd’hui pour que l’observation rationalise ses méthodes ? Encore cette rationalisation – précisément scientifique – doit-elle passer par l’élucidation de ce qui – au nom de l’Ethique voire de la Science elle-même – lui oppose un amalgame faussement généreux de « croyances ».

    D’avoir déjà souvent été pris pour un « sauveur », l’enfant – qui, pour cela même, décevait bientôt – s’est souvent vu diabolisé. Et n’est-ce pas ce qui arrive, lorsqu’en contrepoint de notre foi quasi mystique en l’enfant (et sa parole), nous vouons à l’abandon agressif une fraction (c’est le mot!) – supposée menaçante – de notre jeunesse ?


    1 BIGEAULT (JP) et AGOSTINI (D), Violence et savoir, Paris, L’Harmattan, 1996
    2BACHELARD (G), La formation de l’esprit scientifique – Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 15ème Ed., 1993
    3 Ou plutêt « chasse aux sorciers » si l’on s’en rapporte aux comportements d’un certaine presse anglaise.
    4 Ce que nous avons appelé ailleurs (opus cité) « l’interdit de savoir ».
    5« Et – poursuite Platon – des alcooliques » ce qui infléchit l’interprétation dans le sens d’un discours de l’inconscient, discours dont la vérité doit être décodée.
    6 Cf. « Les enfants victimes d’abus sexuels » publié sous la direction de Marcelin GABEL, Paris, PUF Psychiatrie de l’enfant, 1992.

LA PÉDOPHILIE DES PRÊTRES - L'arbre qui cache la forêt - Mars 2010

  • La pédophilie des prêtres suscite une indignation qui ne contribue pas nécessairement à en éclairer les causes, voire plus largement la signification. Les mesures dont on veut croire qu’elles endigueraient le phénomène (une meilleure évaluation des aptitudes à la prêtrise, la non obligation de célibat) pourraient bien clore un débat difficile avant même qu’il ne soit ouvert.1 Car enfin ce retour des célibataires en brebis galeuses a un arrière goût de XIXème siècle qui sent, qu’on le veuille ou non, la discrimination !

    La pédophilie en effet ne résulte pas seulement dans la plupart des cas d’une simple perversion individuelle. Elle se développe souvent dans le cadre d’une famille, voire d’une famille « unie » au sens où elle fait bloc, y compris et surtout lorsqu’elle se sent attaquée par le monde extérieur. Il faut donc croire que la famille n’est pas davantage une garantie contre l’insatisfaction sexuelle que contre l’immaturité affective. La pédophilie y résulte spécifiquement d’une situation de confusion qui affecte généralement le couple lui-même, jusqu’à rendre plausible ou effective sa complicité objective dans le crime. La famille ferme d’autant plus les yeux que la violence des actes s’y dissout dans un bain de bons sentiments.

    Ce fonctionnement familial d’une « pédophilie ordinaire » – que tendent à faire oublier les viols caractérisés – n’est sans doute pas évacué par hasard, lorsqu’on imagine que le mariage des prêtres – c’est-à-dire des mêmes qui, célibataires, seraient devenus pédophiles – ferait disparaître la pédophilie. On ne veut en effet pas voir que l’Eglise, comme la Famille, se trouve confrontée aux mêmes risques de confusions perverses auxquels elle ne sait opposer que la pratique, sinon la règle, du secret et, s’il le faut, de l’union sacrée contre ceux qui lui veulent du mal ! Le secret en effet, par lequel ces institutions s’appliquent à contenir le scandale, constitue l’une des pierres angulaires sur lesquelles se construit un espace privé qui se veut au-dessus des lois. Le modèle patriarcal y prévaut. Et dans le cas de l’Eglise, sa référence directe à Dieu en assoit l’autorité sur une Loi supérieure à toutes les autres.

    Ainsi, au-delà d’une hypocrisie institutionnelle somme toute assez banale, on devrait s’alarmer davantage que l’Eglise, comme la Famille dite traditionnelle, protège d’autant plus naturellement ses pédophiles qu’elle contribue à les produire, en les plaçant, par délégation, dans une situation de toute puissance dont elle est elle-même la dépositaire. Identifié au Père, voire au Saint Père, voire encore à Dieu le Père, et soutenu par la Mère (alma mater), le prêtre est aspiré par l’abus de pouvoir comme l’ancien « pater familias », ou en tous cas son simulacre. Il y est porté par la poussée infantile de ce qui, dans sa sexualité y compris normale, participe d’un archaïsme où le narcissisme se pare de la séduction d’une force supposée supérieure.

    Faut-il encore ajouter que le prêtre, en même temps qu’il lui faut être père, doit aussi rester un enfant ? Sa soumission, illuminée par son innocence sexuelle (démentie par les faits avérés d’auto-érotisme, d’hétéro et d’homosexualité) doit imprégner la force d’un idéal que son orientation spirituelle est censée délivrer de sa source trouble et tumultueuse. « Priez, mon fils », disait l’évêque de Nancy au tristement célèbre curé d’Uruffe !

    C’est que l’Eglise, dans un singulier déni de réalité, pose que l’idéal du prêtre atteint la sublimation par le seul double effet de la volonté soutenue par la grâce. Elle s’obstine à méconnaître que les forces psychiques constitutives de l’Idéal appartiennent, dans l’histoire de chacun, à un fonds pulsionnel dont la gestion solitaire et approximative ne permet pas d’atteindre cette maturation sans laquelle le détenteur du moindre pouvoir (fût-il spirituel !) a tôt fait d’instrumentaliser l’autre. Certes, l’Eglise recommande le « discernement ». Elle va jusqu’à conseiller à certains de ses prêtres de consulter un psychanalyste, pourvu qu’il soit prêtre lui-même ou apparenté, comme si on ne lavait jamais aussi bien son linge sale qu’en famille ! Pourtant l’entre soi au nom de l’idéal partagé n’offre que peu de chances de servir la recherche d’une vérité autre ! Surtout lorsqu’on sait que plus l’idéal est élevé – et c’est bien le cas de l’idéal sacerdotal – plus le refoulement menace et, avec lui, sous la forme d’un renversement qu’on qualifiera de démoniaque, le passage à l’acte plus ou moins criminel.

    Décidément, pour lutter contre la pédophilie de ses prêtres, l’Eglise devrait revoir non seulement ses positions en matière de sexualité et de vie affective, mais sa conception du pouvoir. Il lui faudrait réexaminer les représentations pour le moins ambigües qu’elle en donne et qu’elle légitime en les intégrant à une pédagogie du « c’est pour ton bien » qui a fait ses tristes preuves dans la gestion politique des hommes.

    En un mot « la famille ecclésiale » devrait développer une autre forme d’autorité que celle qui condamne ses membres – y compris les plus sincères d’entre eux – à dissimuler leur vie, leur pensée, leurs liens affectifs et sexuels pour se reconnaître comme des hommes en marche vers eux-mêmes et vers les autres, et autrement qu’en jouant le rôle auquel on les a affectés.

    La pédophilie des prêtres n’est que l’arbre qui cache la forêt. Une perversion larvée fissure l’édifice que les marbres et les dorures, comme les discours, ne cachent même plus !

    Jean-Pierre BIGEAULT
    Mars 2010


    1 Cf. Lucrèce Luciani-Zidane, Le Monde , 15-03-2010

ANNIE MEUNIER, PASTELS - septembre 2010

  •  

    Les tableaux de l’été que nous gardions en réserve de nos coeurs sont sortis un beau jour avec les enfants. Ils s’étaient cachés à notre insu (c’est ce que nous disions) dans la grande maison où il y avait tant de choses entreposées que la lumière n’y entrait pas.

    Ce fut alors un village entier qui se découvrait avec ses maisons, ses jardins et ses oiseaux. L’eau de la rivière y avait ouvert une voie pour la parole, c’est-à-dire le passage musical par où les hommes pourraient faire descendre les pensées qui, dans les chambres, auraient fini par s’étouffer. Les fleurs et les fruits s’y rencontraient, un peu au dessus de l’eau, dans les feuillages de son miroitement mangé par le soleil, et à la hauteur des toits enfantins où vont jouer les maisons, quand elles en ont assez de se regarder, plantées devant les passages de la lumière, comme des messieurs et des dames d’autrefois.

    Ce monde-là, suspendu au dessus de notre mémoire, se balançait sur un fil ténu, pas plus gros qu’un chant d’oiseau, et il résistait à la mélancolie des gros nuages, comme il en arrive qui nous pénètrent, si nous rentrons trop vite à l’intérieur de notre passé ! Mais les années, retravaillées par l’eau crue des moulins ou par les mains érodées des laveuses, n’avaient-elles pas ravivé leurs couleurs dans la profondeur retrouvée des images que blanchit le temps qui passe ? aLavées de neuf, transportées dans les arbres et accrochées aux plis du ciel que le vent avait pailleté de pluie, n’avaient-elles pas enflammé la fleur grande ouverte au fond des choses ?

    Car l’été vient prendre aussi les choses, là où leur poids de simples choses les retient de s’aventurer jusqu’au désir humain. Il les aspire de tout le souffle dont il s’est gonflé en chevauchant les forêts d’eau. Il les pousse à traverser leur propre matière et à s’élever jusqu’au regard d’où, comme des dieux invisibles, elles sont capables de se modeler sur l’esprit, cette forme qui les tire du sommeil et, une fois réveillées, qui les fait accéder à la noble fluidité des signes. Les tableaux de l’été ainsi vus de tant d’yeux, le monde ancien qui s’était durci d’un hiver à l’autre s’est mis à s’écouler aussi doucement que le lait du jour, quand il affleure à la limite de l’eau et de l’air, devant la bouche d’un visage encore pris dans la nuit. La peau de ce visage, comme celle d’un fruit, avait développé, bien au-delà de sa chair, des bondissements qui avaient fait sauter les arbres, les clochers, les proclamations, les hymnes, sur des plages qui volaient. Car chaque chose, entrée dans le visage, y avait soulevé des sables, le désert de l’attente humaine y ayant enfoui ses puits pleins d’oiseaux.

    Ainsi le moindre vase, veilleur précieux d’une table insulairement sommeilleuse, ou quelque silencieux fauteuil inféodé à l’ombre de ses assises, en savent-ils toujours plus long sur les recours de l’amour que le sentiment insistant de la perte, quand ce qui est perdu l’est depuis si longtemps que les choses – comme le corps – de ce temps-là où elles pleuraient déjà l’effacement ardent de la chute, n’étaient que des météores.

    Mais la lumière dont elles sont aujourd’hui nourries est une aube sans cesse reprise à la nuit. Nous sommes de cette aube-là. Notre été, par la transparence de sa pierre, nous fait voir la vie touffue des feux d’étoiles, lorsqu’ils s’interpellent et se répondent dans notre sang.

    Autour de nous, le village, d’une folie à l’autre – tout aussi secrète – faisait tourner son manège de collines à cheval et de vallons volants. Il y avait entre nos chemins d’intimité furtive et la grande roue de campagne cascadante, des accointances qui nous rendaient le jour plus familier dans son amoncellement de bagues et de bracelets aux reflets d’eau. Une femme dont le pinceau est un enfant les avait poussées jusqu’au soleil.

    Jean-Pierre Bigeault – septembre 2010


     Pour aller plus loin, lire l’article de Karine Ringot :  « Annie Meunier, une montmartroise haute en couleur », sur le site montmartre-addict.com

LA HAINE DES JEUNES - décembre 2006

  • La haine des jeunes est une vieille affaire qui plaît aux moralistes (et aux politiques), pour ne parler que de ceux-là !

    Les beaux jours des massacres guerriers ayant fait long feu (avec la der des der de 14-181), comment reprendre en main, au-delà des banlieues, cette jeunesse d’autant plus menaçante que ses lendemains ne chantent pas.

    Cette question sécuritaire est aujourd’hui posée et sa réponse se dessine entre les lignes d’un « combat pour le savoir » au nom duquel il deviendrait urgent de débarrasser l’école de ses pédagogues.

    Mais les meilleures croisades ont des visées plus hautes !

    On ne meurt pas pour la défense d’une méthode de lecture. Mais si, derrière la technique, on peut apercevoir le principe d’une procédure et d’un ordre qui la dépasse de toute sa hauteur, alors tous les espoirs sont permis !

    C’est donc, rattaché comme il se doit au savoir et à la science, un humanisme qu’il faut défendre.

    Une passion comme celle que nourrit aujourd’hui l’amour des syllabes, mobilise, au-delà des malheureux parents d’enfants dyslexiques, la troupe effarée d’une société qui a du mal à déchiffrer son propre texte quand l’Ecole (sans parler de l’Eglise, du Parti ou du Syndicat) ne lui en donne plus les clefs.

    Car si les enfants ne savent plus lire, cela rappelle quelque chose aux adultes. La jeunesse n’est que le miroir dans lequel se reflète leur image de lecteurs qui ont perdu leurs repères.

    ***

    Au-delà donc d’un retour rassurant à des techniques solidement accrochées à la rationalité retrouvée des logiques cognitivistes, comportementalistes et neurobiologiques, il faut exhumer ces principes dont la jeunesse dans sa sauvagerie constitue le déni.

    Car il n’est d’humanisme que contre la barbarie.

    C’est pourquoi la haine des jeunes s’inscrit comme une nécessité dans la reconquête de l’ordre perdu. Briser le miroir où se donnent à lire les balbutiements de la vie qui se fait – tâtonnante – telle est l’urgence d’une philosophie douceâtre et hargneuse comme celle d’un donneur de leçon parmi d’autres, dont les récents succès ont défrayé la chronique. Il s’agit de l’œuvre et des manœuvres de Monseigneur Tony Anatrella, prêtre de son état, psychanalyste, spécialiste de la psychologie juvénile et chercheur en psychiatrie sociale.

    La multiplicité des approches grâce auxquelles cet auteur s’est illustré pour traiter d’un sujet tel que l’homme, son corps et son âme, ne surprendra que ceux qui ne comprennent pas que l’ordre du monde est une totalité dont la cohérence doit subsumer le peu de connaissance que nous en avons !

    Mais l’unité du propos, arraché à une psychanalyse taillée à la demande2, ne fait aucun doute : « la société dépressive »3  tournée irrésistiblement vers la mort est malade d’une régression dont elle va chercher les forces destructrices dans son modèle identificatoire qui est l’adolescence.4

    Nous retiendrons de cette hypothèse lumineuse la face la plus cachée : la haine des jeunes.

    La forme évidemment compassionnelle qu’elle prend chez un humaniste chrétien mérite en effet d’être retournée – psychanalytiquement – au bénéfice d’une autre idée, celle-là bien freudienne, qui est celle de l’ambivalence.

    Car accuser la société de sombrer dans le narcissisme, l’absence du sens de l’autre (censée en découler comme une évidence), l’engluement dans la sexualité infantile5, l’impossibilité de lier un lien dans la fidélité…, et soutenir que ces traits affectifs et comportementaux proviennent d’une identification massive à l’adolescence, n’est-ce pas développer une conception de la « psychologie juvénile » aussi réductrice que disponible à la malveillance ?

    Appelée à la rescousse, la psychanalyse vouée contre elle-même aux partis pris d’un moralisme et d’une apologétique qui lui sont totalement étrangers, voit ses concepts pervertis au profit d’une construction qui n’a pour fondation que des tabous convertis en dogmes.6

    Dans cette manipulation, la pensée doit abdiquer sa liberté. Quant à l’analyse des processus qu’elle conduit, il lui faut sacrifier, chaque fois qu’il est possible, la complexité de sa dialectique à la simplicité de son application bien pensante.

    C’est ainsi que la sexualité, concept d’une telle ampleur qu’il intéresse l’ensemble du champ psychique jusqu’à en soutenir, par le biais du désir, toute la dynamique relationnelle7, devient, pour le clinicien transformé en géomètre, un simple repère de maturité.

    Quant à la jeunesse, dont l’auteur lui-même se prend à embrasser l’incertaine étendue jusqu’à l’horizon brumeux d’une post adolescence « qui ne parvient pas à faire le deuil de sa sexualité infantile », elle ne serait elle-même que le stade interminable d’un développement qui ne concerne le psychisme que sous l’aspect de la conscience morale du sujet.

    Globalement, cette jeunesse, plus fantasmée que réelle, se donne à voir pour ce qu’elle est chez l’adulte qui, faute de s’en être une bonne fois extirpé, reste enfermé dans « les perversions détournées du plaisir génital et recherchées pour elles-mêmes »8 dont T. Anatrella oublie qu’elles sont, pour Freud, normalement constitutives de la sexualité humaine.

    Ainsi catégorisée, une telle jeunesse se caractérise par l’incapacité à sortir de soi et donc à aimer. Il en va génériquement du jeune comme de l’adulte homosexuel, voire hétérosexuel non marié (sic), dont l’immaturité psycho morale se mesure à son incapacité à intégrer la dimension de l’autre et la procréation9 dans une sexualité dite « objectale ».

    La messe est dite !

    On le voit bien dans les dérives pulsionnelles de la violence, de la délinquance, de la toxicomanie et du suicide, les jeunes ne sont pas doués comme leurs pères pour la sublimation10, et c’est pourquoi il est urgent que leurs pères cessent de vouloir leur ressembler !

    Et même, quand ces jeunes sont doués pour les études, « le sentiment de toute puissance, le refus de la société, le narcissisme et la pensée magique » ne les conduisent-ils pas à produire des idéologies telles que le marxisme léninisme ou l’existentialisme sartrien « élaborés pendant la période juvénile de leurs auteurs »11 dont il est clair aujourd’hui qu’elles relèvent peu ou prou du « passage à l’acte » !

    Car les « pulsions partielles » qui conduisent l’adolescent comme le sujet dépressif à « tourner en dérision, casser, détruire », inspirent ces esprits brillants  « qui n’ont pas pu mettre en place un Idéal du moi » et développent en conséquence « les symptômes d’une crise de sens de l’idéal ».12

    Les faux prophètes (dont le Rimbaud de Paul Claudel sera sans doute retiré de la liste13) ainsi clairement désignés comme les fossoyeurs de « la loi des pères », le pseudo humanisme laïque qui s’en est gavé – en particulier depuis « les années 60 » – n’est donc qu’un humanisme des pulsions partielles, fomenté par la jeunesse.

    Qu’ont-ils donc fait de cette belle jeunesse qui n’aura manqué que d’une éducation délivrée des ses illusions rousseauistes14 et rendue à sa fonction de transmission de la culture (« cette boussole ») pour échapper au « tags, graffitis, aussi bien que rap », qui ne sont que les épiphénomènes d’une « subjectivité vide et d’une intériorité laissée en friche ».15

    Ainsi, entre la culture immature des surdoués et l’anti-culture des nouveaux débiles, l’adolescence ne sera délivrée de son « infantile perversion polymorphe » que si elle accède aux « valeurs » qu’on lui a trop souvent cachées16 et que dans son humanité tronquée (ou pour mieux dire, partielle), elle n’a jamais entraperçue qu’à travers son narcissisme.17

    Au bout du compte, la psychanalyse et la morale chrétienne ajustées l’une à l’autre à grands frais de liaisons pour ainsi dire adultères, on en vient à penser que la dépression guette, dans son nomadisme conceptuel, notre directeur de conscience happé par l’épicier d’un inconscient vendu à la coupe !

    La jeunesse dont il parle ressemble à quelqu’un pour qui, l’altérité de l’autre serait, comme l’inconscient lui-même, une terre de mission dont les sauvages (nettement moins « bons » que ceux de J.J. Rousseau) flirteraient sans vergogne avec l’animalité d’avant l’Œdipe.

    Comme il est urgent de sauver les homosexuels de cette dégradation d’humanité dont ils sont les tristes victimes18, il faut sortir les jeunes de la pré génitalité qui les poursuit jusqu’à faire de leur vie, comme disait Bossuet, « la vie d’une bête ».

    Revenons donc à la tradition coloniale19 de l’empire sur les autres, comme – au nom d’un Idéal du moi dressé en bannière – sur son propre soi, délivré de tout narcissisme !

    La haine des jeunes rejoint ainsi la haine de soi, quand la culpabilité des faux-pères lève, contre le « plaisir », les tables morcelées de la loi.

    L’ennui, c’est que dans les moments de transition (faut-il dire « de crise » ?) entre les cultures, cette projection banale ne sert qu’à déployer l’auto destruction de ceux qui, comme à Sodome et à Gomorrhe, ne savent regarder que derrière eux !

    Rendons tout de même grâce à Dieu que, sur le terrain, des éducateurs qui ne confondent pas toujours le respect des jeunes avec leur idéalisation20, n’érigent pas, entre leur immaturité et leur maturité, la barrière ainsi extraite d’une bible freudienne traduite à la hâte et asservie à une cause qui n’est pas la sienne !

    Quant au Rap, qu’il n’est d’ailleurs pas question d’enseigner aux élèves de Stan’, on peut espérer qu’il n’est pas pour eux le signe ultime d’une civilisation qui mourrait en même temps que Dieu. Et aussi bien, quant ils voient à l’œuvre la capacité d’aimer des adultes-prêcheurs, n’ont-ils pas lieu de se demander si la masturbation et la contraception des adolescents21 font courir de plus grands risques à l’Idéal que la suffisance et la stérilité de ses défenseurs ?

    Car, ce que T. Anatrella appelle « la pseudo vie amoureuse des jeunes »22 vaut bien le pseudo amour de la vie de ceux qui les accusent de leur propre mort !


    1 Cf. ENRIQUEZ (Eugène), De la horde à l’Etat, Paris, Gallimard, 1975,
    2 Cf. Revue GOLIAS, N° 103-104, juillet/août/septembre/octobre 2005, pp. 85-104.
    3 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, Paris, Flammarion, 1994.
    4 Cf. ANATRELLA, Interminables adolescences, Paris, Le Cerf-Cujas, 1988.
    5 «  Dont les jeunes ne parviennent pas à faire le deuil », ainsi qu’en témoigne la masturbation ! Cf. ANATRELLA, Le sexe oublié, Paris, Flammarion, 1990.
    6 Cf. ANATRELLA, Non à la société dépressive, opus cité, p. 128.
    7 Dynamique dont les objets sont légion, à la différence de l’instinct dont, quoi qu’en pense Tony Anatrella, la pulsion constitue la perversion normalement humaine. Cf. LAPLANCHE (J.) et PONTALIS (J.B.), Vocabulaire de la psychanalyse, p. 466.
    8 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 105.
    9 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, ibidem, p. 188.
    10 Dont le concept hasardeux, chez notre auteur, semble correspondre à  l’  « idéalisation », laquelle, liée au narcissisme, pourrait devenir suspecte à une lecture psychanalytique.
    11 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 42.
    12  Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, ibidem, p. 12.
    13 Puisque Paul Claudel s’est converti au Christianisme en lisant ce héros de la pré génitalité !
    14 L’auteur d’Emile devrait pourtant bénéficier d’une indulgence à un titre au moins : il est contre la masturbation !
    15 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 49.
    16 C’est la faute aux pédagogues soutenus par Madame Dolto, sans parler des innombrables pseudo thérapeutes et autres praticiens désorientés (devant ces « adolescents baudelairiens ») que dénonce à plaisir Monseigneur Anatrella.
    17 Injustement décrié ici, le narcissisme secondaire est constitutif selon Freud de cet « Idéal du Moi » par ailleurs porté aux nues par T. Anatrella.
    18 Cf. la conférence de Mgr Anatrella, intitulée : « Quelle place pour les homosexuels dans l’Eglise ? » prononcée en décembre 2005 à l’Eglise Saint-Severin.
    19 Conduite, faut-il le rappeler, par des jeunes gens bien élevés : Lyautey, etc…
    20 Ni d’ailleurs la psychanalyse avec le huis clos de leurs propres rêves…
    21 Sans parler du divorce et bien sûr de l’avortement des plus vieux d’entre eux !
    22 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 92.