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LA PÉDOPHILIE DES PRÊTRES – L’arbre qui cache la forêt – J-P. Bigeault – Mars 2010

La pédophilie des prêtres suscite une indignation qui ne contribue pas nécessairement à en éclairer les causes, voire plus largement la signification. Les mesures dont on veut croire qu’elles endigueraient le phénomène (une meilleure évaluation des aptitudes à la prêtrise, la non obligation de célibat) pourraient bien clore un débat difficile avant même qu’il ne soit ouvert.1 Car enfin ce retour des célibataires en brebis galeuses a un arrière goût de XIXème siècle qui sent, qu’on le veuille ou non, la discrimination !

La pédophilie en effet ne résulte pas seulement dans la plupart des cas d’une simple perversion individuelle. Elle se développe souvent dans le cadre d’une famille, voire d’une famille « unie » au sens où elle fait bloc, y compris et surtout lorsqu’elle se sent attaquée par le monde extérieur. Il faut donc croire que la famille n’est pas davantage une garantie contre l’insatisfaction sexuelle que contre l’immaturité affective. La pédophilie y résulte spécifiquement d’une situation de confusion qui affecte généralement le couple lui-même, jusqu’à rendre plausible ou effective sa complicité objective dans le crime. La famille ferme d’autant plus les yeux que la violence des actes s’y dissout dans un bain de bons sentiments.

Ce fonctionnement familial d’une « pédophilie ordinaire » – que tendent à faire oublier les viols caractérisés – n’est sans doute pas évacué par hasard, lorsqu’on imagine que le mariage des prêtres – c’est-à-dire des mêmes qui, célibataires, seraient devenus pédophiles – ferait disparaître la pédophilie. On ne veut en effet pas voir que l’Eglise, comme la Famille, se trouve confrontée aux mêmes risques de confusions perverses auxquels elle ne sait opposer que la pratique, sinon la règle, du secret et, s’il le faut, de l’union sacrée contre ceux qui lui veulent du mal ! Le secret en effet, par lequel ces institutions s’appliquent à contenir le scandale, constitue l’une des pierres angulaires sur lesquelles se construit un espace privé qui se veut au-dessus des lois. Le modèle patriarcal y prévaut. Et dans le cas de l’Eglise, sa référence directe à Dieu en assoit l’autorité sur une Loi supérieure à toutes les autres.

Ainsi, au-delà d’une hypocrisie institutionnelle somme toute assez banale, on devrait s’alarmer davantage que l’Eglise, comme la Famille dite traditionnelle, protège d’autant plus naturellement ses pédophiles qu’elle contribue à les produire, en les plaçant, par délégation, dans une situation de toute puissance dont elle est elle-même la dépositaire. Identifié au Père, voire au Saint Père, voire encore à Dieu le Père, et soutenu par la Mère (alma mater), le prêtre est aspiré par l’abus de pouvoir comme l’ancien « pater familias », ou en tous cas son simulacre. Il y est porté par la poussée infantile de ce qui, dans sa sexualité y compris normale, participe d’un archaïsme où le narcissisme se pare de la séduction d’une force supposée supérieure.

Faut-il encore ajouter que le prêtre, en même temps qu’il lui faut être père, doit aussi rester un enfant ? Sa soumission, illuminée par son innocence sexuelle (démentie par les faits avérés d’auto-érotisme, d’hétéro et d’homosexualité) doit imprégner la force d’un idéal que son orientation spirituelle est censée délivrer de sa source trouble et tumultueuse. « Priez, mon fils », disait l’évêque de Nancy au tristement célèbre curé d’Uruffe !

C’est que l’Eglise, dans un singulier déni de réalité, pose que l’idéal du prêtre atteint la sublimation par le seul double effet de la volonté soutenue par la grâce. Elle s’obstine à méconnaître que les forces psychiques constitutives de l’Idéal appartiennent, dans l’histoire de chacun, à un fonds pulsionnel dont la gestion solitaire et approximative ne permet pas d’atteindre cette maturation sans laquelle le détenteur du moindre pouvoir (fût-il spirituel !) a tôt fait d’instrumentaliser l’autre. Certes, l’Eglise recommande le « discernement ». Elle va jusqu’à conseiller à certains de ses prêtres de consulter un psychanalyste, pourvu qu’il soit prêtre lui-même ou apparenté, comme si on ne lavait jamais aussi bien son linge sale qu’en famille ! Pourtant l’entre soi au nom de l’idéal partagé n’offre que peu de chances de servir la recherche d’une vérité autre ! Surtout lorsqu’on sait que plus l’idéal est élevé – et c’est bien le cas de l’idéal sacerdotal – plus le refoulement menace et, avec lui, sous la forme d’un renversement qu’on qualifiera de démoniaque, le passage à l’acte plus ou moins criminel.

Décidément, pour lutter contre la pédophilie de ses prêtres, l’Eglise devrait revoir non seulement ses positions en matière de sexualité et de vie affective, mais sa conception du pouvoir. Il lui faudrait réexaminer les représentations pour le moins ambigües qu’elle en donne et qu’elle légitime en les intégrant à une pédagogie du « c’est pour ton bien » qui a fait ses tristes preuves dans la gestion politique des hommes.

En un mot « la famille ecclésiale » devrait développer une autre forme d’autorité que celle qui condamne ses membres – y compris les plus sincères d’entre eux – à dissimuler leur vie, leur pensée, leurs liens affectifs et sexuels pour se reconnaître comme des hommes en marche vers eux-mêmes et vers les autres, et autrement qu’en jouant le rôle auquel on les a affectés.

La pédophilie des prêtres n’est que l’arbre qui cache la forêt. Une perversion larvée fissure l’édifice que les marbres et les dorures, comme les discours, ne cachent même plus !

Jean-Pierre BIGEAULT
Mars 2010


1 Cf. Lucrèce Luciani-Zidane, Le Monde , 15-03-2010