poésie

L’autre monde

« L'autre monde »? Et s'il était ici, juste à la fin de celui que nous appelons pompeusement notre « moi », là où commence « l'autre », cet étranger dont nous partageons l'intimité comme de « personne »? Oui ! personne est quelqu'un, ou mourir dans le vivre, selon cette frontière invisible que chaque jour et chaque instant nous franchissons de notre pas d'enfant.

Editions l'Harmattan, Paris - Août 2022


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Présentation du livre le 3 décembre 2022, aux Editions L'Harmattan

Captation Benoît Maréchal - Montage Dominique Morlotti

L’autre monde

J’en arrive à « l’autre monde » - que je vous présente aujourd’hui – dans la droite ligne, au moins apparente, de mon avant-dernier livre intitulé « Et mourir ».

Mais ce n’est là, en partie, qu’une opportunité. Car ce passage, quasi officiel, d’une vie à l’autre, me pose question. « L’autre monde », dans l’acception courante de ce mot, désigne un lieu souvent dit « céleste », qui oppose à la vie terrestre et physique de l’homme la vie de l’âme telle que, dans un ailleurs, elle échapperait d’une façon ou d’une autre à la disparition du corps.

Je ne saurais traiter de ce point.

Par contre je m’interroge sur la présence ici-bas d’un « autre monde ». Je me demande même si la projection humaine d’un monde hors du monde ne sert pas une autre cause que le questionnement métaphysique auquel elle tente de répondre. Est-ce que cet « autre monde hors du monde » ne nous permet pas de penser notre monde et, accessoirement notre moi lui-même comme des entités compactes opposant leur réalité à l’irréalité de nos rêves ? Ou, pour le dire autrement, est-ce que les mondes objectifs dans lesquels nous vivons sont véritablement, malgré les conflits qui les divisent, les totalités plus ou moins continues et unifiées, telles que nous les nommons : Moi, République, Nature, … et bien d’autres constructions assimilées à des choses relativement bien définies dans ce qui nous semble leur essence. Que ces « évidences » expriment d’abord et avant tout notre espérance de conservation et de continuité, voilà qui semble tout à fait clair : n’entendons-nous pas nous protéger de ce que notre monde comme d’ailleurs la vie et aussi bien notre Moi, contiennent eux-mêmes de diversités, voire de conflictualités et de ruptures ?

Il n’empêche que ma pratique de psychanalyste et de poète me conduit à penser que, s’agissant de la vie psychique comme du langage, nous ne vivons pas seulement de continuité et d’unité. Même notre rapport à notre histoire est, comme chez mon héros préféré Ulysse, une invention irréductible aux faits qui n’en sont que le récit plus ou moins convenu. En vérité, les faits eux-mêmes sont souvent beaucoup plus riches de leur ambivalence que de leur présumée unité.

Et quant aux mots de la langue, souvenons-nous de nos ancêtres de l’ancienne Egypte, pour qui les mots pouvaient dire à la fois une chose et son contraire.

Ainsi peut-on soutenir que notre monde, celui que nous vivons, selon l’expression « ici et maintenant », n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. Comme la vie elle-même, il est fait de pièces et de morceaux et cette composition nous le rend à la fois proche et étranger. On peut alors dire qu’il est traversé par un « autre monde » dont la présence, irréductible à ce que nous pourrions appeler notre « vie intérieure », nous accompagne comme au théâtre, ce qui relève du spectacle et pourtant fonctionne comme un message venu d’ailleurs. A ce que nous appelons par commodité « ici et maintenant » s’ajoute, que nous le voulions ou non, un lieu et un temps qui excèdent ces fausses évidences.

Aussi bien, et pour le dire autrement, ce que, par prudence et facilité, nous avons si vite fait d’assimiler au même, nous dissimule ce qu’il lui appartient d’altérité : ce que j’appelle « moi » et « amour » ne sont-ils pas que des œuvres en route ? Notre « soi » ne s’y trompe pas toujours, et, par là même, il nous rappelle que notre dualité n’a pas attendu la découverte de l’inconscient pour bousculer notre unité de principe.

Il existe donc un autre monde ici-bas et nous le savons bien sans trop vouloir le savoir. L’expérience du « temps qui passe », reprise par Proust, nous apprend que l’oubli précède la mémoire qui est un travail. Nous enfouissons dans un « autre monde » ce qui contrarie la supposée droite ligne de notre histoire. L’étrangeté de ce que nous avons été d’abord, nous embarrasse : la peur de l’étranger en nous se veut constitutive de notre moi. Elle dit – reprenant la peur ancestrale du fou – le risque d’altération du moi qui reste celui de l’altérité. « Je est un autre » déclare Rimbaud et il s’en va loin de la Poésie déclarative en lui préférant le désert. Ulysse avait déjà dit au Cyclope : « je m’appelle, personne » ; ruse et raillerie, ou vérité du héros rendu à la vie civile. Il y a de « l’autre monde », non seulement dans ce monde, mais en nous. Je m’appelle « Bigeault » et « personne », en tout cas pour ce qu’il me reste à vivre. Je ne suis qu’une personne, c’est-à-dire « un masque », comme le dit l’étymologie, et cette personne héberge quelqu’un, mais qui ? Et aussi bien, nous n’avons pas attendu la psychanalyse pour savoir que notre moi n’est pas seul. Il existe avec un soi qui lui ressemble et cependant n’est pas lui. Le duel qui dit le « nous deux » dans la conjugaison grecque honore une dualité sans doute plus fondamentale qu’il n’y paraît. Ainsi, le père et le fils, dans une tradition chrétienne où la dualité semble s’imposer dans une relation extra-œdipienne laisse entendre que le moi engendre le soi. Ce modèle culturel nous renvoie à une organisation intime obsédée par l’identité ; mais en réalité je suis celui qui est le même et l’autre à la fois. Dualité de l’unité, la messe, si j’ose dire, est dite. Ou plutôt, elle se dit, fût-ce violemment, dans le questionnement actuel sur les identités fondées sur la différence sexuelle. Un tel débat ne montre-t-il pas que les évidences d’une lecture « naïve » ne couvrent pas la totalité du réel dans sa complexité ?

Il y a donc de « l’autre monde », non seulement dans le monde que nous vivons, mais en nous. Et cela se vérifie, hors du pathologique, dans certains de nos rapports à la réalité. J’ai tenté, il y a quelques années d’en rendre compte, dans mon livre intitulé « Ce qui apparaît ». L’histoire d’une certaine bergère illettrée et en bonne santé psychique – cette Bernadette Soubirous qui a fait le succès de Lourdes – m’ayant aidé à comprendre qu’on pouvait voir plus loin que le bout de son nez. Notre monde peut s’ouvrir, comme le dit et le fait le poète Rilke dans ses Elégies, à un monde plus ou moins libéré de ses frontières. Il n’en reste pas moins que le monde clos nous colle à la peau : l’imaginer troué pour d’incertains passages nous effraie. Ces échappées que nous assure l’Art – et la Poésie en particulier – nous font craindre le pire. C’est ce qui aura valu à Van Gogh de ne vendre aucune toile de son vivant, tandis que son œuvre est aujourd’hui réduite à un tas de dollars.

Mais sans doute, derrière ces rétrécissements du monde à un seul, bel et bien verrouillé par la toute-puissance que nous tentons d’exercer sur lui, faut-il voir une lutte désespérée du moi contre le risque de sa propre désintégration identitaire. La peur de la mort – comme on a pu le voir tout récemment – n’est sans doute que la partie visible d’un iceberg : le « moi orphelin » que crée peu à peu son identification à la chose consommée ou consommable n’a plus accès en lui à ce que j’appelle « l’autre monde ». Son moi clos est d’ores et déjà aspiré par le trop plein, c’est-à-dire le vide. Un souvenir personnel de confrontation à la mort – lors d’une attaque par des avions américains au cours de la dernière guerre – m’a appris que l’ultime confrontation peut mettre le moi devant ce qu’il garde d’ouverture en lui. Ce qu’on appelle la foi n’est sans doute que ce que, paraphrasant la philosophe Simone Weil, j’appellerais « l’attente de l’autre ».

Or, tout ce que notre culture vouée à l’objet, voire à la prétendue objectivité, oppose assez puérilement à l’angoisse du vide, n’est sans doute pas que le résultat d’un refoulement ordinaire. Il s’agit en effet, d’un déni beaucoup plus large : nous ne voulons pas savoir que la vie n’est pas plus éternelle ici que ce bloc de gaz dont est fait le soleil. A l’autre bout de ce spectre, le dualisme des philosophes est à la manœuvre.  « L’autre monde » n’est-il pas dans ce monde, abîme, aspiration céleste, altérité, contre « l’unique élément » dont parle le poète Paul Eluard dans son poème « Pour vivre ici » et qui désigne tout simplement la mort ? Car oui ! « L’autre monde » est dans le monde de « l’ici et maintenant », et, comme par un effet de couple, il lui donne vie. Je l’ai observé dès l’enfance, dans un milieu rural, qui articulait, avec la fréquentation de la matière (alors tellement méprisée par les Parisiens), celle des contes pratiquée le soir à la veillée sous les auspices du feu.

Mon « autre monde » vaut donc bien une méditation anectodico-philosophique et poétique sur la réalité de notre vie en partie cachée voire refoulée. S’agissant en effet du passage d’un monde à l’autre, le monde supposé rationnel dans lequel nous croyons évoluer n’échappe pas à la pression restrictive qu’il s’impose, tant par son recours désespéré à la Science qu’à son culte de l’économie trop souvent devenue une fin plus qu’un moyen. Ce monde dit réaliste en arrive à se détruire lui-même, qu’il s’agisse du climat ou du recours à la guerre. Un monde fermé a-t-il d’autre issue ? « L’autre monde » refoulé revient par le passage à l’acte, sous la forme négative d’une mort auto punitive. En de telles circonstances, la poésie me semble plus utile et même plus nécessaire que jamais. Elle seule – inapte à la spéculation – peut offrir au monde cette porte d’accès à l’autre monde que réalise la prière de l’enfant quand, par le jeu créatif, il s’adresse à la vie. « L’autre monde » est plus proche de la sensibilité que de l’intelligence et, par ces temps de robotique, le corps aimable et l’esprit libre ont mieux à faire que servir les dieux d’un monde unique et d’essence totalitaire. Mieux à faire tout autant sans doute, si j’en juge par la crise d’une religion comme la religion catholique, que d’en référer à une « autorité » tellement externalisée sur un autre monde détaché du nôtre, que la réalité d’une présence modeste et intense – évangélique pourrait-on dire – s’y perd. Car, comme disait le philosophe « qui veut faire l’ange fait la bête ».

C’est pourquoi le genre littéraire autrefois appelé « mélange » me convient, s’il faut parler de choses sérieuses. Les mondes se mélangent et nous-mêmes n’échappons pas à la règle. Nous sommes sérieux et pourtant nous jouons avec les mots comme la vie avec ses trous et ses bosses. Les vieilles routes nous reposent des autostrades et, comme on revient à la campagne, sans doute faut-il revoir notre vue du monde et de ses frontières. Et « soi », comme Dom Quichotte et Sancho Panza.

Mon livre « L’autre monde » est donc un plaidoyer pour la vérité d’un monde qui ne s’endorme pas sur les lauriers de sa propre réussite. Nos inventions comme celles de la matière elle-même, y compris cette construction de référence qu’incarne notre moi ne sont que des victoires à la Pyrrhus. Elles nous dissimulent trop vite les fragilités qui sont la condition de notre ouverture à ce monde autre qui est, non seulement celui de notre « soi caché » - pour reprendre l’expression du psychanalyste anglo-indien Mazud Khan – mais celui de « l’autre », le différent, celui dont l’étrangeté devrait plutôt nous mettre devant la nôtre comme devant ce qui nous manque.

L’amour n’est-il pas d’abord un aveu : je ne suis pas que de moi. Même formellement seul, il m’est possiblement donné d’ouvrir ce qui est et ce que je suis, à la mesure de cette présence de l’autre en moi, quand bien même je n’en ferais pas un dieu, ce que d’ailleurs il n’est pas. Car « l’autre monde » est le village d’à côté, mais ce village habitable est l’oublié d’une culture de la prétention à un « autre monde » qui lui ferait un moi idéalisé, quand l’herbe des champs se contente d’être. Le soi de chacun est « l’autre monde » retrouvé parmi les ruines des basiliques et même par-delà les livres sacrés. C’est un air de flûte au-dessus de la mer comme depuis les tombeaux des Etrusques, non loin de Rome. Par ces temps de bruit et de fureur, il fait bon de les réentendre.

Jean-Pierre Bigeault,

03-12-2022