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La haine des jeunes – J-P. Bigeault – décembre 2006

La haine des jeunes est une vieille affaire qui plaît aux moralistes (et aux politiques), pour ne parler que de ceux-là !

Les beaux jours des massacres guerriers ayant fait long feu (avec la der des der de 14-181), comment reprendre en main, au-delà des banlieues, cette jeunesse d’autant plus menaçante que ses lendemains ne chantent pas.

Cette question sécuritaire est aujourd’hui posée et sa réponse se dessine entre les lignes d’un « combat pour le savoir » au nom duquel il deviendrait urgent de débarrasser l’école de ses pédagogues.

Mais les meilleures croisades ont des visées plus hautes !

On ne meurt pas pour la défense d’une méthode de lecture. Mais si, derrière la technique, on peut apercevoir le principe d’une procédure et d’un ordre qui la dépasse de toute sa hauteur, alors tous les espoirs sont permis !

C’est donc, rattaché comme il se doit au savoir et à la science, un humanisme qu’il faut défendre.

Une passion comme celle que nourrit aujourd’hui l’amour des syllabes, mobilise, au-delà des malheureux parents d’enfants dyslexiques, la troupe effarée d’une société qui a du mal à déchiffrer son propre texte quand l’Ecole (sans parler de l’Eglise, du Parti ou du Syndicat) ne lui en donne plus les clefs.

Car si les enfants ne savent plus lire, cela rappelle quelque chose aux adultes. La jeunesse n’est que le miroir dans lequel se reflète leur image de lecteurs qui ont perdu leurs repères.

***

Au-delà donc d’un retour rassurant à des techniques solidement accrochées à la rationalité retrouvée des logiques cognitivistes, comportementalistes et neurobiologiques, il faut exhumer ces principes dont la jeunesse dans sa sauvagerie constitue le déni.

Car il n’est d’humanisme que contre la barbarie.

C’est pourquoi la haine des jeunes s’inscrit comme une nécessité dans la reconquête de l’ordre perdu. Briser le miroir où se donnent à lire les balbutiements de la vie qui se fait – tâtonnante – telle est l’urgence d’une philosophie douceâtre et hargneuse comme celle d’un donneur de leçon parmi d’autres, dont les récents succès ont défrayé la chronique. Il s’agit de l’œuvre et des manœuvres de Monseigneur Tony Anatrella, prêtre de son état, psychanalyste, spécialiste de la psychologie juvénile et chercheur en psychiatrie sociale.

La multiplicité des approches grâce auxquelles cet auteur s’est illustré pour traiter d’un sujet tel que l’homme, son corps et son âme, ne surprendra que ceux qui ne comprennent pas que l’ordre du monde est une totalité dont la cohérence doit subsumer le peu de connaissance que nous en avons !

Mais l’unité du propos, arraché à une psychanalyse taillée à la demande2, ne fait aucun doute : « la société dépressive »3  tournée irrésistiblement vers la mort est malade d’une régression dont elle va chercher les forces destructrices dans son modèle identificatoire qui est l’adolescence.4

Nous retiendrons de cette hypothèse lumineuse la face la plus cachée : la haine des jeunes.

La forme évidemment compassionnelle qu’elle prend chez un humaniste chrétien mérite en effet d’être retournée – psychanalytiquement – au bénéfice d’une autre idée, celle-là bien freudienne, qui est celle de l’ambivalence.

Car accuser la société de sombrer dans le narcissisme, l’absence du sens de l’autre (censée en découler comme une évidence), l’engluement dans la sexualité infantile5, l’impossibilité de lier un lien dans la fidélité…, et soutenir que ces traits affectifs et comportementaux proviennent d’une identification massive à l’adolescence, n’est-ce pas développer une conception de la « psychologie juvénile » aussi réductrice que disponible à la malveillance ?

Appelée à la rescousse, la psychanalyse vouée contre elle-même aux partis pris d’un moralisme et d’une apologétique qui lui sont totalement étrangers, voit ses concepts pervertis au profit d’une construction qui n’a pour fondation que des tabous convertis en dogmes.6

Dans cette manipulation, la pensée doit abdiquer sa liberté. Quant à l’analyse des processus qu’elle conduit, il lui faut sacrifier, chaque fois qu’il est possible, la complexité de sa dialectique à la simplicité de son application bien pensante.

C’est ainsi que la sexualité, concept d’une telle ampleur qu’il intéresse l’ensemble du champ psychique jusqu’à en soutenir, par le biais du désir, toute la dynamique relationnelle7, devient, pour le clinicien transformé en géomètre, un simple repère de maturité.

Quant à la jeunesse, dont l’auteur lui-même se prend à embrasser l’incertaine étendue jusqu’à l’horizon brumeux d’une post adolescence « qui ne parvient pas à faire le deuil de sa sexualité infantile », elle ne serait elle-même que le stade interminable d’un développement qui ne concerne le psychisme que sous l’aspect de la conscience morale du sujet.

Globalement, cette jeunesse, plus fantasmée que réelle, se donne à voir pour ce qu’elle est chez l’adulte qui, faute de s’en être une bonne fois extirpé, reste enfermé dans « les perversions détournées du plaisir génital et recherchées pour elles-mêmes »8 dont T. Anatrella oublie qu’elles sont, pour Freud, normalement constitutives de la sexualité humaine.

Ainsi catégorisée, une telle jeunesse se caractérise par l’incapacité à sortir de soi et donc à aimer. Il en va génériquement du jeune comme de l’adulte homosexuel, voire hétérosexuel non marié (sic), dont l’immaturité psycho morale se mesure à son incapacité à intégrer la dimension de l’autre et la procréation9 dans une sexualité dite « objectale ».

La messe est dite !

On le voit bien dans les dérives pulsionnelles de la violence, de la délinquance, de la toxicomanie et du suicide, les jeunes ne sont pas doués comme leurs pères pour la sublimation10, et c’est pourquoi il est urgent que leurs pères cessent de vouloir leur ressembler !

Et même, quand ces jeunes sont doués pour les études, « le sentiment de toute puissance, le refus de la société, le narcissisme et la pensée magique » ne les conduisent-ils pas à produire des idéologies telles que le marxisme léninisme ou l’existentialisme sartrien « élaborés pendant la période juvénile de leurs auteurs »11 dont il est clair aujourd’hui qu’elles relèvent peu ou prou du « passage à l’acte » !

Car les « pulsions partielles » qui conduisent l’adolescent comme le sujet dépressif à « tourner en dérision, casser, détruire », inspirent ces esprits brillants  « qui n’ont pas pu mettre en place un Idéal du moi » et développent en conséquence « les symptômes d’une crise de sens de l’idéal ».12

Les faux prophètes (dont le Rimbaud de Paul Claudel sera sans doute retiré de la liste13) ainsi clairement désignés comme les fossoyeurs de « la loi des pères », le pseudo humanisme laïque qui s’en est gavé – en particulier depuis « les années 60 » – n’est donc qu’un humanisme des pulsions partielles, fomenté par la jeunesse.

Qu’ont-ils donc fait de cette belle jeunesse qui n’aura manqué que d’une éducation délivrée des ses illusions rousseauistes14 et rendue à sa fonction de transmission de la culture (« cette boussole ») pour échapper au « tags, graffitis, aussi bien que rap », qui ne sont que les épiphénomènes d’une « subjectivité vide et d’une intériorité laissée en friche ».15

Ainsi, entre la culture immature des surdoués et l’anti-culture des nouveaux débiles, l’adolescence ne sera délivrée de son « infantile perversion polymorphe » que si elle accède aux « valeurs » qu’on lui a trop souvent cachées16 et que dans son humanité tronquée (ou pour mieux dire, partielle), elle n’a jamais entraperçue qu’à travers son narcissisme.17

Au bout du compte, la psychanalyse et la morale chrétienne ajustées l’une à l’autre à grands frais de liaisons pour ainsi dire adultères, on en vient à penser que la dépression guette, dans son nomadisme conceptuel, notre directeur de conscience happé par l’épicier d’un inconscient vendu à la coupe !

La jeunesse dont il parle ressemble à quelqu’un pour qui, l’altérité de l’autre serait, comme l’inconscient lui-même, une terre de mission dont les sauvages (nettement moins « bons » que ceux de J.J. Rousseau) flirteraient sans vergogne avec l’animalité d’avant l’Œdipe.

Comme il est urgent de sauver les homosexuels de cette dégradation d’humanité dont ils sont les tristes victimes18, il faut sortir les jeunes de la pré génitalité qui les poursuit jusqu’à faire de leur vie, comme disait Bossuet, « la vie d’une bête ».

Revenons donc à la tradition coloniale19 de l’empire sur les autres, comme – au nom d’un Idéal du moi dressé en bannière – sur son propre soi, délivré de tout narcissisme !

La haine des jeunes rejoint ainsi la haine de soi, quand la culpabilité des faux-pères lève, contre le « plaisir », les tables morcelées de la loi.

L’ennui, c’est que dans les moments de transition (faut-il dire « de crise » ?) entre les cultures, cette projection banale ne sert qu’à déployer l’auto destruction de ceux qui, comme à Sodome et à Gomorrhe, ne savent regarder que derrière eux !

Rendons tout de même grâce à Dieu que, sur le terrain, des éducateurs qui ne confondent pas toujours le respect des jeunes avec leur idéalisation20, n’érigent pas, entre leur immaturité et leur maturité, la barrière ainsi extraite d’une bible freudienne traduite à la hâte et asservie à une cause qui n’est pas la sienne !

Quant au Rap, qu’il n’est d’ailleurs pas question d’enseigner aux élèves de Stan’, on peut espérer qu’il n’est pas pour eux le signe ultime d’une civilisation qui mourrait en même temps que Dieu. Et aussi bien, quant ils voient à l’œuvre la capacité d’aimer des adultes-prêcheurs, n’ont-ils pas lieu de se demander si la masturbation et la contraception des adolescents21 font courir de plus grands risques à l’Idéal que la suffisance et la stérilité de ses défenseurs ?

Car, ce que T. Anatrella appelle « la pseudo vie amoureuse des jeunes »22 vaut bien le pseudo amour de la vie de ceux qui les accusent de leur propre mort !


1 Cf. ENRIQUEZ (Eugène), De la horde à l’Etat, Paris, Gallimard, 1975,
2 Cf. Revue GOLIAS, N° 103-104, juillet/août/septembre/octobre 2005, pp. 85-104.
3 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, Paris, Flammarion, 1994.
4 Cf. ANATRELLA, Interminables adolescences, Paris, Le Cerf-Cujas, 1988.
5 «  Dont les jeunes ne parviennent pas à faire le deuil », ainsi qu’en témoigne la masturbation ! Cf. ANATRELLA, Le sexe oublié, Paris, Flammarion, 1990.
6 Cf. ANATRELLA, Non à la société dépressive, opus cité, p. 128.
7 Dynamique dont les objets sont légion, à la différence de l’instinct dont, quoi qu’en pense Tony Anatrella, la pulsion constitue la perversion normalement humaine. Cf. LAPLANCHE (J.) et PONTALIS (J.B.), Vocabulaire de la psychanalyse, p. 466.
8 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 105.
9 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, ibidem, p. 188.
10 Dont le concept hasardeux, chez notre auteur, semble correspondre à  l’  « idéalisation », laquelle, liée au narcissisme, pourrait devenir suspecte à une lecture psychanalytique.
11 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 42.
12  Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, ibidem, p. 12.
13 Puisque Paul Claudel s’est converti au Christianisme en lisant ce héros de la pré génitalité !
14 L’auteur d’Emile devrait pourtant bénéficier d’une indulgence à un titre au moins : il est contre la masturbation !
15 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 49.
16 C’est la faute aux pédagogues soutenus par Madame Dolto, sans parler des innombrables pseudo thérapeutes et autres praticiens désorientés (devant ces « adolescents baudelairiens ») que dénonce à plaisir Monseigneur Anatrella.
17 Injustement décrié ici, le narcissisme secondaire est constitutif selon Freud de cet « Idéal du Moi » par ailleurs porté aux nues par T. Anatrella.
18 Cf. la conférence de Mgr Anatrella, intitulée : « Quelle place pour les homosexuels dans l’Eglise ? » prononcée en décembre 2005 à l’Eglise Saint-Severin.
19 Conduite, faut-il le rappeler, par des jeunes gens bien élevés : Lyautey, etc…
20 Ni d’ailleurs la psychanalyse avec le huis clos de leurs propres rêves…
21 Sans parler du divorce et bien sûr de l’avortement des plus vieux d’entre eux !
22 Cf. ANATRELLA (T.), Non à la société dépressive, opus cité, p. 92.