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Éros mutilé

La sexualité de la personne handicapée – comme d’ailleurs celle du vieillard – fait plutôt mauvais genre ! C’est que, si Éros, « engendré du chaos primitif, représente la force attractive qui assure la cohérence de l’univers » (Petit Robert), la personne handicapée, comme le vieillard, semble davantage nous ramener à la disgrâce originaire qu’au paradis de l’harmonie rassembleuse. Éros doit être jeune et bien portant pour faire l’unanimité sur le bonheur qu’il annonce et qu’il promet. La situation de la personne handicapée – et du vieillard – est d’autant plus difficile à cet égard que ses déficits ne font qu’ajouter à la fragilité constitutive du sexe vis-à-vis de l’assez grandiose entreprise d’Éros.

Faut-il rappeler en effet que ledit sexe étant ce qu’il est – sans parler des pulsions qui en constituent la force – sa capacité de séduction a bien besoin du corps tout entier et de sa grâce (à grands frais d’amour convoquée) pour assumer sa tâche ? L’Éros de Praxitèle tout autant que les Vierges pudiques du Quattrocento sont là pour en témoigner. C’est aussi – ne faut-il pas également le rappeler ? – que les soupçons qui pèsent sur le sexe n’ont pas attendu la chrétienté pour se manifester : le désordre dont il reste en effet le flambeau subversif n’évoque-t-il pas déjà davantage la dysharmonie que le paradis relationnel des liens musicaux ?

On se souviendra que, dans cette ligne, une esthétique du présumé retour aux sources (épurées) de la Nature inspira en son temps un culte qui rassura tout un peuple et même davantage : le corps magnifié de la jeunesse hitlérienne ne justifia-t-il pas, entre autres sacrifices, celui des déviants et des handicapés ?

L’émotion, d’ailleurs tardive faut-il le rappeler aussi, que cette monstruosité provoqua n’atteignit pourtant pas en profondeur le système d’exclusion dont s’accommode encore notre monde civilisé. Comme si la personne handicapée, et pire encore sa sexualité, menaçait l’ordre que la normalité du corps (ou d’ailleurs de l’esprit) permettrait d’opposer au toujours menaçant chaos primitif. Sans parler de la castration, figure omniprésente de la mort jusqu’au fond du plaisir, que le handicap et toute déchéance font entrevoir à l’horizon temporel de toute vie.

Contre ces peurs, n’est-il pas temps d’associer Éros à la Victoire mutilée de Samothrace, comme à l’Art dit (par les nazis) « dégénéré » dont les corps, tels aujourd’hui chez le peintre Bacon, reprennent au poète Rimbaud, amputé de sa poésie avant de l’être de sa jambe, les mots fameux : « O saisons ! O châteaux ! Quelle âme est sans défaut ? »

Jean-Pierre Bigeault, psychanalyste,
Membre du Conseil scientifique de l’EFPP,
In Les Cahiers de l’EFPP – N°17 – p.15-16 – Printemps 2013