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Du « confinement »

          L’ironie dont joue aujourd’hui un certain virus – surgi, dit-on, de quelque animal servi à la table chinoise – devrait bien ramener à la réalité ceux qui la cuisinent pour nous la faire avaler comme une potion magique !

Car la vie et la mort ont un lien selon la loi de Nature.

Un virus – à défaut d’être prophète et de pratiquer l’emphase métaphysique – vient donc de crier cette vérité sur les toits, et même dessous. N’a-t-on pas vite oublié que les ormes et plus récemment les buis ont été les victimes désignées d’un diable de service ?

Et si le vrai Démon de l’Homme était cette culture infantile de la toute-puissance dans laquelle l’enferment les marchands de machins et de machines promis à son bonheur ? Alchimie du grand commerce appliqué à la transformation du plomb de la vie en or plutôt coûteux ! N’arrive-t-il pas que notre immunité même, soumise au jeu de l’angoisse et de ses réputés remèdes nous livre aux assauts de force aussi insaisissables que des fantômes ?

Fantomatique en effet, tel virus échappé de l’enfer, l’air imbécile, s’en prend au paradis intelligent dont nous avons fait notre demeure : technologie béate, figures de l’homme sans visage et bientôt sans corps !

Sans parler de l’Etat, ce pouvoir dit démocratique dont la vocation tutélaire s’étend sous cette forme de totalité organisationnelle dont la figure salvatrice n’en paraît pas moins menaçante que d’autant plus nécessaire.

Ambiguïté d’une situation qui, dans le jardin de notre monde, présente à la fois son fruit et le vers qui s’y loge.

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Que l’Etat, dans sa bienveillance, nous condamne au confinement selon la loi d’une guerre bien ordonnée pourra servir au philosophe. C’est supposer, bien sûr, qu’il échappe à l’infantilisation que crée l’autorité, quand elle émane d’un « système », déshumanisé qu’on le veuille ou non. Au prétexte d’épargner des vies humaines, faut-il en effet délivrer de leur libre-arbitre et de leur responsabilité, des citoyens qu’on s’applique à faire voter selon l’idéal démocratique ? On peut légitimement en douter ! Ne serait-il pas plus urgent – bravant les exigences d’un pragmatisme à courte vue – de remettre l’éducation dite « civique » au cœur de la vieille école ? En finir avec l’idée que l’acquisition des savoirs se suffit à elle-même et qu’elle développe la responsabilité de l’individu et sa capacité de vivre en société. Et, à défaut, puisque tel est le cas, ne faudrait-il pas plutôt renvoyer chacun à la réalité individuelle et collective que l’épidémie l’oblige à affronter ?

Qui peut croire en effet que les mesures de coercition suffiront à endiguer les errements comportementaux de ceux qui ne veulent pas savoir et qui d’ailleurs ont souvent bien des raisons de se sentir « hors la loi » ? En tous cas, l’assujettissement des citoyens en tant que tel, le protectionnisme qui prétend le justifier, sont eux-mêmes les virus d’un organisme politique devenant consciemment ou inconsciemment totalitaire. Et qu’importe à vrai dire ce qu’il y met de calcul ! La culture du « salut par l’Etat » – à laquelle succombe, y compris pour de bonnes raisons, un peuple qui se sent abandonné – constitue un danger, non seulement pour la démocratie mais pour la personne humaine. Que par ailleurs ce protectionnisme vienne s’inscrire dans une démarche technocratique habituellement centrée sur l’économie ne fait qu’y ajouter la perversion d’un marchandage qui ne dit pas son nom : votre survie contre la liberté !

Mais le « confinement », s’il renvoie chacun à chacun, peut aussi bien nourrir le sentiment d’une perte que dissimule à sa façon la vie sociale dite normale. Qu’en effet la pensée de « l’autre » – comme celle du pain quand il manque à l’occasion d’une guerre – vienne chercher sa place dans la solitude obligée pourrait être le bénéfice d’une situation à laquelle s’attacherait le mérite d’échapper non seulement au virus, mais au bruit qu’on en fait et qui paralyse la pensée. Comme l’isoloir réservé au vote, le confinement citoyen, hors des simulacres du bonheur consommable et des slogans de la foule, pourrait alors redonner le goût de la liberté à celles et ceux qui se la font dérober sous les meilleurs prétextes.

Mais sans doute le remède peut il être pire que le mal. « L’exode » et les réflexes défensifs du repli sur soi – dès lors qu’en effet s’efface la vraie vie sociale – peuvent n’être qu’une fuite en avant. Le « retour » – comme on l’a vu lors de la dernière guerre, peut se solder par une demande accrue de protection. L’angoisse des peuples profite à de prétendus sauveurs.

Une pensée conjointe de la solitude et du lien social exige la capacité d’accéder à un « lieu psychique » qui abrite le sentiment de liberté. La vie post moderne et ses prisons dogmatiques n’en facilitent pas l’existence. L’idée d’une intégration librement choisie – soutenue par une minorité active de jeunes et de moins jeunes – en favorise ici et là l’émergence. La remise en cause des « élites » et de l’Etat, sans parler de l’Eglise, dans un pays qui les a longtemps idéalisés, révèle un besoin profond, sans doute irréductible au modèle connu des révoltes qui en ont déjà été historiquement l’expression.

Il serait en tous cas hasardeux pour nos gouvernants d’espérer noyer ce poisson en dramatisant une épidémie opportune et qui en cache beaucoup d’autres ! Pour que le peuple soit rendu au Peuple, chacun doit l’être à soi par sa propre démarche d’ouverture au monde.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 17 mars 2020

NB – Paris vide et « sous contrôle » dégage un triste parfum d’«Occupation », pour ceux qui, comme moi, ont vécu les tristes suites de la Débâcle en 1940…