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CE QUI NOUS ARRIVE DIT CE QUE NOUS SOMMES

Les « événements » constituent la partie visible de processus qui nous échappent, et c’est ainsi que, venant d’un monde avec lequel nous pensons n’avoir rien à voir, ils nous tombent dessus. Bons et mauvais anges d’une annonciation de vie ou de mort !

En amour, l’heureuse rencontre, le coup de foudre, n’apparaissent pourtant dans le ciel que parce que nous en sommes les artisans discrets (cf. André Breton).

Les éléments maléfiques nous semblent devoir être rejetés hors de nous-mêmes comme des intrus avec lesquels nous n’aurions aucun lien ; comme des envahisseurs. Il ne fait pourtant guère de doute que, dans une maladie comme le cancer, la complicité de notre organisme – au sens psycho-physique – est engagée. Quoique souvent rejetée par la victime, cette réalité ne la rattrape pas moins sous la forme à la fois vague et insistante d’une idée qui est celle de la punition.

Les événements récents liés au terrorisme pourraient aussi bien nous révéler un mal qui ne nous serait étranger qu’en apparence. Au-delà en effet de leur inscription dans une histoire qui, plus ou moins, semble nous dépasser (entre autres celle du colonialisme), il n’est pas dit que « la barbarie » dont témoignent ces événements n’exprime pas quelque chose que nous porterions en nous. Ainsi notre fascination (la fascination médiatique en étant l’expression collective) pour le déchaînement meurtrier visant un groupe (une communauté plus ou moins symbolique) ou une foule, tout aussi bien que le raffinement sadique centré sur un individu, pourrait résulter d’un écho que ces excès trouveraient au fond de notre conscience. Car qui peut dire que le plaisir infantile de tourmenter l’autre -l’insecte ou, comme on le voit dans le harcèlement scolaire, le plus faible- ait totalement déserté notre monde pulsionnel ? Mais au-delà de cette nostalgie toujours possible d’un plaisir en partie perdu (si ce n’est, trop souvent, dans le monde du travail, cf. les suicides à la poste), il y a la haine pour ainsi dire constitutive de notre réalité sociale : celle que nous avons repoussée à la périphérie de nos villes pour mieux escamoter l’exclusion discrète des « autres » à laquelle conduit l’individualisme narcissique de nos modèles. On peut y ajouter la montée du racisme et même le sacrifice d’une grande partie de la jeunesse, abandonnée à l’échec scolaire et au chômage. Il faut donc bien que les égorgeurs ne nous ressemblent pas, de crainte que, dans leur miroir, ne se montre une barbarie qui, moins spectaculaire mais tout autant destructrice, serait nôtre.

Il n’est pas jusqu’à notre démocratie qui ne nous serve de cache-misère en recouvrant de son voile notre inavouable désir d’en revenir au dogmatisme d’une religion révélée. Il n’est pas exclu que nous continuions à envier la toute-puissance des taureaux sacrés et des dictateurs : nous avons vite fait de parler au monde, fût-ce au nom de Voltaire, du haut de notre chaire, quand nous ne sommes même pas capables (d’un gouvernement à l’autre) d’humaniser nos prisons.

Ne pourrait-on penser (comme je l’ai défendu dans mon livre sur le Curé d’Uruffe) que l’Idéal mange au râtelier de la pulsion. Il prospère sur son fumier à l’odeur de rose. Une société comme la nôtre ne se nourrit-elle pas d’un système qui lie la liberté à la production et à la consommation, comme la démocratie athénienne se soutenait de l’esclavage ? Éduquer à quelle citoyenneté, quand une culture essentiellement matérialiste (au sens le moins noble du mot) se prend pour une église et se fait complice du morcellement identitaire de sa jeunesse (pour la partie visible) et de son comportement autodestructeur (comme on le voit dans l’usage de la drogue) voire sacrificiel, alors même qu’elle se complaît au spectacle – social tout autant que climatique – de son propre écroulement. Une radicalisation suicidaire qui ne dit pas son nom ne se cache-t-elle pas derrière le pseudo élan vital d’une production qui débouche sur la « ferme industrielle », figure du destin de l’homme post moderne, animal immatriculé comme dans les camps. La production communicationnelle faisant partie de ce massacre.

Vis à vis de la crise identitaire que nous traversons nous-mêmes dans un tel monde, les personnalités de ces terroristes, accrochés à leur prophète par défaut, nous ressemblent tellement que nous n’avons plus qu’à les faire disparaître comme vient de le faire Nicolas Sarkozy en se refusant à prononcer leur nom. Mais l’innommable n’est-il pas en nous ? A quel dieu inavouable sacrifions-nous les vies non seulement de ceux qui n’arrivent pas à vivre, mais de ceux qui, vivants, ne sont pourtant que des arrivistes.

C’est là notre honte.

Ce qui arrive nous dit ce que nous sommes. Le sens traverse tout, y compris les murs de notre rejet du Mal, hors de notre nature, hors de notre Culture, étranger à nous.

Plus je regarde les mannequins de notre très haute Couture, plus je pense que les femmes masquées de mort ne sont pas l’apanage de ces musulmans qui nous en renvoient l’insupportable image.

Balayions devant notre porte !

Car « l’intestin écoute aux portes », comme disait un médecin du siècle dernier.
De l’autre coté de soi, la société comme le corps écoute le monde humain…

Jean-Pierre Bigeault
Mars 2015