Que faire ?

Prendre le gouvernement de vitesse en se retirant à la campagne dans un trou. Ou se glisser incognito dans la future flèche de Notre-Dame tel un rayon céleste et regarder de haut la situation.

Cette suggestion, adressée aux cadres par le Conseil de Résistance, tombe à point nommé. Comme dit le Premier Ministre, on n’est jamais trop prudent : savoir garder les distances n’interdit pas de penser. Si chacun se tenait à sa place, l’horizon finirait bien par se dégager. Miser sur les laboratoires pharmaceutiques, le numérique et les stupéfiants. La Bourse, c’est la vie !

Nous avons donc décidé de surseoir à la Révolution.

Nous allons manger des racines et boire l’eau des nuages. Faire simple. Revenir à la terrestre base et au ciel. Mâcher lentement et voler (de ses propres ailes façon auto entrepreneur).

Ce que nous préférons dans cette époque méticuleusement épique (lavage régulier des mains ou Pilatomanie), c’est l’humour politique : réussissez, bon dieu ! Montez les échelons de l’échelle sociale et, une fois là-haut, faites ruisseler charitablement vos excédents, et bonne nuit, les petits !

L’avantage de la vraie guerre sur la chasse aux virus, c’est que les bombes ne trompent pas leurs cibles. Aujourd’hui la grande bonté institutionnelle nous endort, chers enfants qu’on aime, n’en demandez pas davantage. Regarder la science : elle se débrouille !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 14 juillet 2020

Défaite(s)

Un livre intitulé « 1940 Vérités et légendes 1» nous offre l’occasion de réfléchir aux causes et aux conséquences d’une guerre que nous avons alors perdue. Cet exposé, aussi documenté qu’impartial, résonne étrangement. Ne nous dit-on pas aujourd’hui que nous sommes en guerre avec un virus2 bel et bien parti à la conquête du Monde ? Or cette guerre n’est pas finie et elle débouche déjà, qu’on le veuille ou non, sur une Défaite.

Quelque soit en effet le nombre de vies épargnées – et à supposer que la Guerre défensive que nous avons menée en soit la cause – il est bien difficile de crier victoire, quand on regarde de près l’état de notre pays. Son peuple désorienté, désillusionné, envahi par la peur et demandeur de protection revit à sa façon le malheur d’une époque qu’on voulait croire révolue. Ces tourments qui firent en ce temps-là le succès de Vichy et de Pétain seraient-il de retour ? 1940-2020 : quatre-vingts ans marqué – rappelons-le – par le déni d’une effroyable Défaite dont pourtant nous aurions dû tirer les leçons.3

Mais venons-en précisément à aujourd’hui. Au-delà des chiffres, manipulables et interprétables à souhait (s’agissant des vies sauvées), nous assistons à la faillite morale et politique d’un pays dont la peur – la Grande peur – aura été l’arme de guerre. Arme si lourde en vérité qu’elle continue sans aucun doute d’occulter le Mal dans sa profondeur.

Comment en effet ne pas penser tout d’abord qu’un gouvernement (débordé par ses propres carences) s’est tout de suite défaussé de ses responsabilités en s’en remettant aveuglément à « la Science » – c’est-à-dire un groupe de savants qui, en l’occurrence, ne savaient rien du virus et donnaient des informations aussi vagues que contradictoires. « Tous aux abris ! » Tel aura été le modèle de fonctionnement d’une équipe elle-même désarmée et qui, s’appuyant vainement sur la consultation des « experts », s’est avérée incapable de penser politiquement le problème qui lui était posé.

Un tel gouvernement prend donc des « mesures d’urgence » (en grande partie justifiées par l’impréparation, c’est-à-dire l’insuffisance criante des moyens hospitaliers. Il fait alors comme la Chine, comme l’Italie, sans savoir ou vouloir savoir que les mesures qu’il prend mettent à mal les libertés individuelles et l’avenir économique du pays. Pour soutenir ses mesures, il active délibérément le levier de la Peur, laissant à la chancelière Merkel le choix de responsabiliser calmement le peuple allemand. Il choisit donc – comme cela aura tout de même été dit4 – cette forme d’infantilisation collective qui ne permettra bien sûr ni d’éviter le rejet des consignes par ceux et celles qui les rejettent à priori, ni même de laisser les autres assumer tranquillement leurs responsabilités.

Ainsi donc une politique de la Peur s’est mise en place selon l’ordre démago-communicationnel d’une information digne des médias les plus racoleurs. Un ministre en forme de journaliste et d’instituteur a rendu compte chaque jour du nombre des victimes (des chiffres et des préceptes comme en méritent depuis toujours les mauvais élèves). Cette « méthode » qu’il serait clairement contre-productif d’utiliser en (vrai) temps de guerre, répond ici à un principe auto-protecteur de « transparence » : au prix de la Peur distillée, il offre l’image d’un Pouvoir irréprochable. Pédagogie de l’analyse quantitative et prescriptrice qui empêche de penser le qualitatif où se situent de fait les responsabilités en jeu. Car, faut-il rappeler qu’un « chef » (à fortiori s’il s’adresse à ceux qui l’ont désigné comme tel) doit trouver le juste partage entre ce qui lui revient d’assumer au titre de sa charge et ce qui relève de la responsabilité de ceux sur lesquels il exerce son autorité. Mais ces finesses n’intéressent pas un Pouvoir qui ne sait guère que compter les morts et effrayer les vivants. Ainsi voit-on ce même gouvernement à la fois procéder à la confiscation autoritaire des décisions et à leur dilution dans le partage émotionnel de la Peur, remède évidemment pire que le mal !

C’est qu’en effet la Peur entraîne des confusions qui vont toujours plus loin que les bonnes raisons qui la justifient. Ainsi la Santé publique, érigée en cause nationale, a-t-elle pu servir de caution à des pratiques tout à fait incompatibles avec les Droits de l’homme et les notions mêmes d’Homme et d’Humanité. Car il faut le dire – et le redire5 – un gouvernement républicain qui fait profession d’humanisme, a sacrifié l’accompagnement affectif des mourants et des morts à la lutte contre un virus qui ne saurait nous contraindre à renoncer aux exigences de notre spécificité humaine : ce qui fait de nous non seulement des individus mais des personnes. Il s’est donc agi là de beaucoup plus que d’un dysfonctionnement. C’est un choix de valeurs qui remet en cause la personne humaine dans la droite ligne non seulement d’un matérialisme réducteur mais d’un totalitarisme qui ne dit pas son nom.6 À ce niveau, le véritable danger n’est pas la contagion d’une maladie mais celle d’une confusion anthropologique, psychologique et morale qui renvoie la République à cette barbarie contre laquelle luttait en son temps Antigone, celle qu’honora autrefois Sophocle et, plus près de nous Jean Anouilh et Henry Bauchau.

Ici apparaît non seulement la faiblesse (dont témoigne l’excès) d’un Pouvoir abuseur mais sa perversion. Ce pouvoir trahit nos valeurs fondamentales, lorsqu’il met la survie physique de l’Homme au-dessus de l’Homme. Peut-être plus grave encore, le Peuple apeuré est abusé, il se tait, comme s’il avalisait ce choix.

Telle est notre Défaite !

Mais elle ne tombe pas du ciel. À lire en effet l’ouvrage consacré à 1940, on voit bien que la défaite militaire de la France est une défaite de la force républicaine. Elle met en cause non seulement les divisions d’un peuple et de son gouvernement, mais un système – qui affecte déjà à l’époque – le fonctionnement de nos « élites ». Ce n’est pas un hasard si la conduite de la guerre manque en 1940 à la fois d’unité et de souplesse, si les incohérences et les rigidités du haut commandement s’ajoutent les unes aux autres. Centralisation et divisions ruinent les efforts d’une armée courageuse et même assez bien équipée. Les failles sont du côté du grand pouvoir décisionnaire. De ce point de vue il semble bien que les difficultés – irréductibles à une certaine impréparation – soient surtout liées à la formation, à la sélection et à l’esprit de concurrence de ceux qui tiennent la Haute autorité. La centralisation des pouvoirs s’inscrit d’ailleurs dans un schéma qui se veut correcteur des divisions en place. C’est ainsi que l’unité formelle des décisions est appelée à la rescousse d’une dérobade devant la singularité et la complexité des objets à traiter. Qu’il s’agisse en effet des responsables politiques ou militaires, « ce qui fait défaut du côté français n’est pas l’intelligence mais la capacité à passer rapidement du concept à la réalisation »7. Ces hommes, académiquement « bien formés » ignorent la réalité du terrain, voire la fuient. Jaloux de leurs prérogatives, ils noient leurs rivalités dans le respect des procédures et la bureaucratie. Ils sont favorables à une concentration des pouvoirs qui entrave les initiatives, voire la créativité des responsables directs, ceux qui agissent précisément sur le terrain et qui sont à même d’en évaluer la réalité. Ainsi voit-on des ordres venus d’en haut contredire les exigences concrètes de l’action. Enfin le souci des carrières l’emporte trop souvent sur la prise de risque. Un tel mode de fonctionnement ne caractérise pas seulement le monde politique, il touche l’organisation militaire elle-même et procède des mêmes causes. Par comparaison avec la culture allemande de la responsabilité et de la décentralisation, il met en cause l’état d’esprit et donc la formation des responsables français. Le primat des savoirs théoriques sur l’expérience concrète, le déficit en matière de ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement personnel (un développement distinct de la culture du narcissisme), l’incapacité de travailler en équipe expliquent cet état des choses. Encore faut-il rappeler que le système sacro-saint des concours et autres promotions administratives fixent symboliquement par avance et dans la durée de l’exercice le cadre d’une évaluation trop souvent déconnectée des vrais résultats et de l’engagement qu’ils nécessitent.8

En d’autres termes une guerre peut être perdue parce que, entre l’armée et l’élite qui la dirige les relations ne sont plus que des instructions technocratiques parachutées.

Ainsi la guerre contre notre Coronavirus a-t-elle largement pâti d’une forme de commandement à la fois autoritaire et erratique. S’appuyant sur les données médicales aussi incertaines qu’essentiellement contradictoires, nos « chefs » n’ont su qu’imposer par la peur (Jean Castex en tête) des mesures qui attentaient de façon globale aux droits et en particulier à la liberté des citoyens9. Un peuple, récemment fragilisé par le terrorisme, par le sentiment grandissant de l’injustice sociale et les incertitudes d’un réformisme confus, s’est vu traité « pour son bien » comme une foule inconséquente, étrangement dépossédée des qualités qu’on lui accorde lorsqu’on lui demande d’aller voter. Cette incohérence ajoutée à l’autorité sans recours a fait du gouvernement le monstre à deux têtes d’un protecteur plus ou moins sadique qui humilie ses enfants pour les sauver. Les mesures prises ont paru d’autant plus discutables (malgré la Peur) qu’elles ont notoirement répondu à l’insuffisance des moyens (en particulier hospitaliers) disponibles pour parer au danger. L’autorité d’un chef qui se laisse surprendre par « l’ennemi » ne convainc pas plus de sa légitimité que la peur dont il se sert pour tenir ses troupes.

De tout cela il résulte qu’au moment où, pour faire repartir l’économie d’un pays qu’on a sacrifié sans nuance à la Santé publique, on en appelle au Peuple sur qui repose l’action réparatrice. Ce peuple est tiraillé entre la dépression et la colère. En retrouvant sa liberté, il tente d’oublier que la guerre n’est pas finie et que l’avenir n’appartient pas seulement à l’État (et ses nouvelles mesures) mais à lui-même. Il ne sait où mettre son espérance quand il comprend que l’Etat ne l’a protégé qu’en le tenant pour irresponsable, alors qu’il n’a donné lui-même à ce peuple que l’image d’un service imprévoyant et dépassé. Il n’est pas jusqu’aux promesses de secours par le déploiement et l’augmentation de la Dette publique qui, dans ce contexte, ne renvoie, d’un État jusque-là soucieux de freiner les dépenses, l’image d’un opportunisme aléatoire. Et les évolutions qui se dessinent autour de la crise ne manquent pas davantage de donner à penser qu’à l’heure où les plus faibles (particuliers comme entreprises) sont menacés comme jamais, d’autres déjà bien en place sauront tirer profit du malheur collectif. Car le peuple se méfie des « crises » et de l’usage qu’on en fait. Surtout quand les crises, comme en 1940 (dont il sent confusément ce qu’il ne sait pas) justifient la remise en ordre (moralo-politique) d’un pays mal-en-point. Une crise élevée au rang de « guerre » et traitée dès son apparition comme possiblement révélatrice de l’irresponsabilité collective donne à ce peuple l’impression que le Pouvoir – au prétexte de remodeler le pays selon les exigences de l’Economie – ne vise qu’à asseoir son autorité sur une technocratie de plus en plus déshumanisée. Car qui n’a pas déjà compris que si, d’un coup, la Santé publique a pu paraître l’emporter (comme s’en est vanté le Pouvoir) sur l’Economie, cette victoire a déjà fait long feu. Devenue clairement économique, la crise sera traitée selon le jeu des forces et des intérêts qui détiennent le vrai pouvoir. Si la Santé publique a pu justifier non seulement la privation des libertés essentielles mais le renvoi des mourant et des morts à la case « Déchets », qui ne se dit en effet, fût-ce à demi-mots, c’est qu’ « il y’a quelque chose de pourri dans le royaume… » de France.

La Défaite essentielle se mesure donc au sentiment de n’être plus respecté au-delà même du corps et de la santé pourtant si précieux. Le cœur et la raison réclament leur dû. Comme les soldats, fussent-ils courageux, les humains ne se contentent pas de la vie pour crier victoire. N’en déplaise aux « Elites » qui les regardent de haut, la hauteur des gens d’en bas leur passe trop souvent par-dessus la tête. Le citoyen, quel qu’il soit, doit être traité comme un homme et une femme responsable, et c’est d’ailleurs ainsi qu’il le devient.10 Les lois et les règlements – même à l’Ecole – ne sont pas éducatifs par eux-mêmes. C’est la qualité de l’autorité chargée de les appliquer qui en fait l’instrument d’une formation digne de ce nom. Quand l’autorité n’est plus reconnue, elle discrédite jusqu’au pacte social, et c’est une défaite qui, s’agissant de l’épidémie actuelle, ne se mesure pas seulement au nombre de morts mais au nombre de citoyens non seulement dépossédés de leurs droits mais de leur identité. Qu’on ne s’étonne pas si la violence remonte à la surface !

Et si cette conclusion générale peut paraître excessive à ceux que la peur à privés de leur liberté critique, qu’on mesure plutôt la Peur même du pouvoir à l’aune des productions technocratiques dont le virus a justifié l’épandage ! qu’on lise les recueils de consignes adressés aux enseignants comme aux entreprises ! On n’y trouvera l’art et la manière d’aller aux toilettes dans le respect des principes de précaution. Spécialiste des déchets humains (on l’a bien vu pour les mourants et les morts), le Pouvoir paterno-maternel se penche (pour le moment sans caméra mais avec l’attention médico-politique du surveillant général) sur le dernier refuge de notre intimité. C’est que les citoyens, comme les enfants, mettent leurs mains dans leurs crottes et donc leur gouvernement aussi.11

Ô grandeurs de la République, quand tu éduques enfin ton Peuple ! Que ces mesures servent à dédouaner le Pouvoir à la merci des procès que lui feraient quelques citoyens querelleurs, c’est bien là l’évidence de sa couardise. Où sont donc les élites courageuses dont il arriva parfois qu’elles risquent jusqu’à leurs têtes pour asseoir le Pouvoir sur le mérite ? Car les victoires sont un échange vertueux entre le Peuple et ceux qui le gouvernent. Et quant aux Défaites, elles sont le produit d’une évidence connue depuis au moins Rabelais. La Science (y compris celle dont s’inspire, faute de mieux, le Pouvoir politique), si elle ne s’associe la conscience (on dirait aujourd’hui l’Ethique) n’est que « ruine de l’âme ».

On aura noté que la bataille de chars conduite en 1940 à Montcornet par le colonel De Gaulle a fait l’objet tout récemment d’une célébration. Que pour clore symboliquement le débat – sinon « la guerre » – du coronavirus, un gouvernement, ou en tout cas son Président, revienne sur le De Gaulle d’avant la Résistance proprement dite donnerait à sourire, s’il ne fallait y voir la pauvre recherche d’un effet de miroir. Une bataille autrefois gagnée n’aura pourtant pas assuré la victoire d’une armée globalement mal conduite. Quant au succès technico-militaire du Colonel inspiré, il ne devint politique ultérieurement qu’en raison du désintéressement de l’homme devenu Général et de sa capacité à déléguer. Un peuple ne se donne à sa République que s’il la fait, et si les hommes à qui il en confie le gouvernement sont à la hauteur morale de son rêve. Bien sûr De Gaulle ne fut pas un saint, mais il incarnait la France en la mettant au-dessus de lui-même. Et quand il disait « l’intendance suivra », il indiquait une direction plus réconfortante que le « Marché ». Nos valeurs cotées en Bourse ne servent pas la cause qui fait d’un peuple un pays digne de ce nom. Les Résistants qui, en leur temps, sauvèrent notre liberté et notre dignité n’étaient pas une élite technocratico-politique. C’était des citoyens engagés au risque de leur vie.

Cette leçon pourrait inspirer aujourd’hui ceux qui mesurent le danger d’une « occupation » par l’étranger le plus intime. Car, qui veut sauver notre peau aux dépens de notre âme ? Notre liberté ne saurait être conditionnelle. Elle est même la condition de notre honneur et cela ne s’achète pas. La vie ne vaut que ce qu’on en fait et la réussite ne se mesure pas à l’aune des résultats narcissiques, voir financiers, voire sanitaires qu’on propose au peuple.

Le combat est moral bien avant d’être économique. Fût-il écologique – et par là même financier – il fait appel à une conscience des enjeux que comporte notre lien non technocratique avec ce qu’on appelle encore la Nature. Et, par là-même, il renvoie, qu’on le veuille ou non, notre vie à la pensée agrandie de notre lien avec le Monde. Une philosophie politique est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Fermons nos grandes écoles et apprenons à penser la réalité en la vivant. Les créateurs sont les élèves-maîtres d’une matière qui les invente en même temps qu’ils lui impriment leur élan.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 10 juillet 2020

1 Rémy PORTE, Ed. Perrin, juin 2020.

2 Coronavirus SARS-COV 2.

3 Rappelons que pour tenter d’apaiser une France désunie, le Général de Gaulle lui-même invita le pays à regarder vers l’avenir. La « noble » Résistance ne fut elle pas utilisée malgré elle comme une sorte de « cache-misère » ?

4 Cf. Johann CHAPOUTOT, entretien à Médiapart le 24 avril 2020.

5 Cf. lettre du 11 juin et autres articles ou poèmes, in « Actualités », blog : www.jeanpierrebigeault.com

6 Qu’on regarde plutôt derrière nous les crimes de l’eugénisme.

7 Rémy PORTE, opus cité, p. 112 et 122.

8 A quand une véritable réflexion sur la « réussite » de nos Enarques, Polytechniciens et autres premiers élèves ?

9 Cf. l’article de Dominique BOMPOINT, avocat : « Nous ne sommes pas des prisonniers en liberté conditionnelle », in Le Figaro du 12/05/2020.

10 Ce principe éducatif – comme nous l’avons-nous-même appliqué à, l’éducation d’adolescents en difficulté – devrait trouver sa place dans une école repensée. Car tout se tient ! Cf. « Une école pour la République » in blog www.jeanpierrebigeault.com

11 On reconnaît bien là l’hygiénisme directement dicté par un pouvoir médical qui se prévaut d’hospitaliser la France à domicile quand l’hôpital public a perdu ses moyens. Mais qui ne se souvient – à l’occasion – qu’en son temps le nazisme a pu aussi compter sur ses médecins ? (Cf. Dr Asperger).

Chers amis

Chers Amis,

Le 29 février dernier, j’avais cette chance, avant le confinement, de vous présenter mon dernier livre « Chemin de l’arbre-dieu » et vous me faisiez l’honneur et le plaisir d’être là … pour fêter aussi mes 90 ans !

Depuis cet heureux jour nous avons vécu séparés les uns des autres et nous nous sommes trouvés confrontés à l’étrangeté d’une situation, à bien des égards, inquiétante. J’y ai réagi pour ma part comme vous pouvez le voir en vous connectant sur mon blog. Ce que j’ai ressenti m’est venu pour partie de l’expérience de la Guerre et de l’Occupation. Mes remarques ne prennent sans doute leur véritable sens que par rapport à un moment de notre Histoire dont il me semble que, plus ou moins méconnue ou refoulée, elle remonte à la surface d’un monde qui se trouve confronté à une véritable et nouvelle « Défaite ».

A mes yeux cependant, la Défaite la plus grave concerne certaines valeurs dont nous nous réclamons par-delà nos opinions personnelles. L’une d’elle est celle qui concerne le traitement de la mort et des morts en tant que pratique précisément spécifique de notre Humanité.

La manière en effet dont, sous le prétexte de prévenir le risque de contagion, « on » a décidé de traiter nos mourants et nos morts hospitalisés en les privant de toute présence familiale ou amicale porte atteinte à notre humanité (en tant que « nature humaine). Ce traitement dit que la santé publique est une valeur supérieure à ce qui fait de l’homme un homme et donc ce qu’on appelle, non seulement un individu mais une personne. Il porte atteinte, par-delà même toute conviction religieuse, non seulement à notre liberté individuelle (celle d’accompagner nos mourants et nos morts) mais au concept même de ce qui nous définit en tant qu’homme au-delà de notre réalité corporelle. A croire que les leçons de l’eugénisme et de la protection de la race contre de supposés « virus humains » sont oubliées par un pouvoir médico-politique qui fait de la survie physique un absolu.

Faut-il donc le redire ? Rien ne saurait justifier qu’on abandonne nos mourants à la solitude, ni qu’on les laisse aller sans notre présence à leur sépulture. Nous refusons qu’on réduise les derniers moments de leur vie à une réalité biologique désaffectivée et déliée ne fût-ce que symboliquement des liens qui jusqu’au bout font de cette vie une vie humaine.

Encore un mot ! A quelque voix près le scandale que constitue aujourd’hui le traitement de nos morts n’a pas été dénoncé par des « autorités morales » devenues muettes devant une Science pourtant bien dépassée par l’Evènement. Je pense donc que cela nous revient à tous et à chacun de faire savoir ici et là notre indignation. Tel est le sens de cette lettre qui s’inscrit, vous l’aurez compris, dans la ligne de mes interventions pour la Poésie, c’est-à-dire pour l’Homme et sa culture.

Encore merci, chers Amis, de votre présence et de votre soutien,

Avec mes amitiés …les plus humaines,

ce 11 juin 2020,

Jean-Pierre Bigeault,

PS – Permettez-moi d’ajouter, qu’ayant été moi-même atteint par le virus (et menacé en raison de mon âge), nous avions convenu, Marie-Christine et moi, qu’au cas où il serait question de m’hospitaliser, je resterais chez nous pour y mourir dans la dignité et… l’amour. Telle était la « liberté » que nous octroyait notre République égarée !

Ô morts privés d’amour

Ô morts privés d’amour

Par une Science imbécile

Et les petits chefs de gare

D’un pays qui déraille.

Nous pensons à vous

Figures de la relégation des cœurs

Quand l’Homme n’est plus

Que cette menace à lui-même

Loup pelé

Qui se mange le corps.

Frères humains devenus choses

Parmi les choses

La loi des chiffres pervers

Vous a coupés de votre vie

Et vous êtes nos visages.

Frères votre mise à mort

Loin des vôtres

Dit le confinement de nos esprits

Par la peur

Quand la liberté devient dangereuse

Le masque des sauveurs

Fait grimacer la démocratie.

Ô morts déportés de l’amour

Pour le camp des Déchets

Vous nous montrez notre désert

Une société s’y bat

Pour consommer sa vie.

Quelle écologie de la plénitude humaine

Sera-t-elle au programme

De nos chères écoles

Et de la triste administration

Qui nous gouverne ?

Car nos morts abandonnés

Préfigurent notre destin

Et nous demandent

De rendre à l’Homme

Ce qui le fait Homme.

Jean-Pierre Bigeault
Le 28 mai 2020

Malheur aux faibles

Dans un livre célèbre intitulé « De la horde à l’Etat »1, le sociologue Eugène Enriquez écrivait en 1983, que le sacrifice des fils par les leurs pères avait pu trouver dans la guerre la réalisation non dite d’un désir inconscient. Il n’en rappelait pas moins que, comme l’avait dit Hegel, « l’enfant vit la mort de ses parents ».

Une société comme la nôtre semble bien satisfaire ce double programme. Sa jeunesse, à la fois flattée et abandonnée, promise au remboursement de la Dette publique et à la crise de l’Economie, ne devra-t-elle pas, elle aussi, vivre « sa Guerre ». Et, dans le même temps, à la faveur d’une épidémie aussi imprévue que dramatisée, les personnes âgées auront fait l’objet d’un souci et d’un soin qui cachent difficilement le désir inavoué d’en finir avec « les Vieux ». Sous le prétexte en effet de les préserver de la maladie, on a tenté de les enfermer chez eux, tandis que dans les Ehpad on les condamnait à l’isolement. Enfin, pour faire face au risque de contamination, et au mépris des droits comme des besoins fondamentaux de la personne, on a interdit aux proches des mourants d’accéder à l’hôpital et on a procédé dans les mêmes conditions d’abandon réel et de déshumanisation symbolique pour ce qui concerne leurs obsèques.

Une telle monstruosité – officiellement justifiée par le « principe de précaution » – répond à un désir d’ordre et de rationalité qui en dit long sur la nature du Pouvoir en cause. Ce Pouvoir se révèle en effet criminel, non seulement vis-à-vis des personnes concernées mais vis-à-vis de l’humanité en tant qu’espèce identifiée depuis les origines par son attachement au culte de ses morts. Un tel pouvoir politique révèle son véritable mépris de la « Cause humaine » ainsi sacrifiée à la « Santé publique ». Faut-il ajouter qu’il entraîne démagogiquement dans son sillage tous ceux qui, au prétexte du danger, préfèrent sacrifier des valeurs morales essentielles à une survie inconditionnelle ?2 Et c’est ainsi, comme l’expose aussi bien Eugène Enriquez, qu’un Pouvoir – fût-il officiellement démocratique – devient lui-même ni plus ni moins pervers. Au nom même d’une fausse rationalité, il assimile par exemple l’urgence sanitaire à un état de guerre qui, sans que cela ne soit dit, autorise la violation des valeurs qui nous font Homme.

Ce mensonge – par un simple glissement de sens – et la cruauté effective de ses conséquences, répondent de fait aux exigences d’une technocratie déshumanisée dans son principe même. Cette technocratie met en cause à la fois des hommes et un système. A travers elle le Pouvoir décisionnaire s’instaure sur le déni des réalités (républicaines et démocratiques) auxquelles il prétend se soumettre : il fonctionne en effet comme le seul producteur de la loi, se situant ainsi, comme on vient de le voir, au-dessus des lois humaines.3 Son discours est un discours de savoir 4 et de vérité tel que confirmé par « les chiffres ». La maîtrise totale qu’il entend exercer sur le peuple s’exprime technocratiquement par des directives aussi précises que fondées sur des données quantifiables et qui sont surtout destinées à protéger le Pouvoir contre les accusations dont il pourrait être l’objet. Un tel Pouvoir est à ce titre, dit Enriquez, « le représentant privilégié de la mort en tant qu’il n’est intéressé que par les statistiques et le savoir immobile ».5 Ainsi, quelle que soit sa prétention scientifique et sa réussite technobureaucratique, le dit Pouvoir ne comprend rien à la réalité existentielle (psycho-socio-affective) de la personne humaine et donc à ses besoins fondamentaux. C’est en effet que l’Homme n’a de vraies valeurs – à l’aune de cette « vue du monde » – qu’en raison de ce qu’il « produit ».

Selon cette conception, les « Vieux », comme d’ailleurs les « Jeunes », coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Ils évoquent un savoir qui n’entre pas dans les catégories de l’efficience économique et financière. Ils montrent même les limites de tout savoir en représentant la fragilité, sinon la chute, dans un monde sensé obéir aux principes de l’ascension (sociale) et … de la victoire sur la mort.

Ainsi, l’évacuation des « Vieux », livrés à la notoire insuffisance des Ephad, ou à l’ultime liquidation hospitalière (sans parler de la réduction des retraites et bientôt de l’épargne non productive) est-elle le signal d’une guerre qui ne dit pas son nom : une guerre contre les faibles.

Quant aux Jeunes, malgré les protestations d’usage, ils sont soumis à l’écrémage organisé de l’élite et voués au service d’une machinerie formative qui ne les prépare guère à affronter la réalité. Cette escroquerie tranquille qui flatte un peu tout le monde semble bien soutenue par un inconscient collectif qui permet de noyer le poisson d’une jeunesse idéalisée et bel et bien renvoyée à son immaturité.

Que si l’on s’étonne de cette dernière référence à la notion aujourd’hui mal reçue d’inconscient, on se rappellera que nos grands moralistes n’ont pas attendu Freud pour nous dire que « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

L’enfer des totalitarismes connus n’est-il pas d’abord la promesse d’un paradis ? les peuples, bernés par la posture et le discours de leurs représentants, sont conduits sans le savoir vers des formes de pouvoir qui ne manquent pas de s’appuyer sur ce qui a été appelé dès le XVIème siècle « la servitude volontaire ». Les fléaux – épidémies, crises financières et/ou économiques – la peur et les malheurs, nous poussent à nous en remettre à des pervers déguisés en sauveurs.

Faut-il donc le redire, le vrai combat avec la mort est d’abord un combat contre et avec soi-même. Personne ne mènera ce combat à notre place. L’organisation de notre santé, si souhaitable soit-elle, peut aussi bien servir les politiques à nos dépens, pour peu que nous leur abandonnions notre liberté et notre responsabilité de personnes citoyennes. Quant aux irresponsables ou réputés tels, ils disent le déficit de notre système éducatif, sans parler de la non-gestion politique des problèmes sociaux. A la peur des uns fait écho la colère dépressive des autres.

Quoi qu’en pensent trop de médecins, on ne traite une maladie qu’en traitant le contexte dans lequel elle s’inscrit. Le virus de la peur nous assure de nos défaites. Un pouvoir qui joue de cette peur nous promet de tristes lendemains.

Jean-Pierre Bigeault,
le 31 mai 2020

1 De la horde à l’Etat – Essai de psychanalyse du lien social, NRF, Paris, Gallimard.

2 Des peuples n’ont-ils pas cédé à de tels pactes avec le diable sous des régimes politiques qui désignaient les Juifs « ou d’autres minorités » comme des « virus » justifiant les traitements que l’on sait.

3 Cf. ENRIQUEZ (E.), opus cité, p. 374.

4 Qu’on se rappelle les assemblées populaires organisées par le Pouvoir pour répondre aux Gilets jaunes.

5 ENRIQUEZ (E.), opus cité, p. 376.

Honte Honte Honte

Honte honte honte

Quel monument devons-nous dresser

Pour dire aux Représentants du Peuple

A ses prétendues élites

Aux bricoleurs de la République

Aux apôtres du « sauve-qui-peut » chez soi

A ces marchands de peur

A ces fuyards :

Nous avons perdu la guerre

Encore une fois nous avons sacrifié notre âme

A la survie médiocre

A nos passions d’arrière-boutique

Aux fausses libertés

De la bonne et mauvaise fortune

Notre défaite annoncée.

Car dans nos hôpitaux débordés

Nous avons balancé « nos morts »

Par-dessus le bastingage du bateau

Où s’entassent nos valeurs

Et ces morts flottent devant nous

Soldats connus et méconnus

Miroirs de notre honte

Nous leur avons craché au visage.

Et en effet, qui peut admettre qu’au nom de la prétendue « protection sociale » (de quelle injustice s’agit-il donc enfin de nous protéger ?) on condamne des malades en fin de vie à mourir seuls, hors de la présence de ceux qu’ils aiment et qui les aiment – et qu’il en soit ainsi pour leur sépulture même ?

Ce scandale donne la mesure de la déshumanisation dont sont d’abord responsables nos représentants politiques et tous ceux qui se réclament dans notre pays d’une quelconque autorité morale. Le matérialisme béat des technocrates qui nous gouvernent, la misère philosophique du Conseil scientifique qui leur souffle les réponses à une situation qu’ils n’auront maîtrisée, ni techniquement, ni moralement, le repli sur soi, à la fois originaire et ordonné (par le Pouvoir) de trop de citoyens, ont livré notre âme collective au Mal que dénonçait en son temps l’Antigone de Sophocle.

Dans une Europe qui a connu cette déshumanisation absolue dont la « solution finale » aura été l’instrument concret et le symbole de portée universelle, la France, donneuse de leçons devant l’Eternel, s’est alignée – au prétexte de sauver son peuple (et pourquoi pas sa race ?) – sur l’administration et la gestion dont se réclamait en son temps un certain Eichmann qui, lui aussi, « faisait son devoir ». Quand le ver est dans le fruit, le pourrissement n’est pas loin !

Quant au « rattrapage « qu’offriraient des cérémonies et autres médailles (dédiées aux morts comme aux soignants) dont raffole le pouvoir de nos « petits maîtres », il ne fait qu’occulter le sens des « devoirs les plus élémentaires » en les rapetissant à l’aune de leur vision de l’Homme.

Qu’on se le dise en effet, nos morts – ni d’ailleurs nous-mêmes – ne sont pas des choses !

Qui donc nous rendra à la fois ce que nous sommes et ce que nous voulons être ?

Jean-Pierre Bigeault,
Le 27 mai 2020

Grand Inquisiteur

Enfin le Grand Inquisiteur est arrivé ! Il s’appelle Mr. STOP COVID (on trouvera son vrai nom dans le Magazine du Monde du 23 mai et aussi quelques éléments biographiques).

Ce technocrate chrétien, socialiste aujourd’hui « libéral », semble bien un pur produit du Système, tel que nous le voyons à l’œuvre dans un pays à cet égard depuis longtemps « macronisé ». Rien que de très banal ! Mais enfin ce technocrate parle ! Il dit (toujours selon Le Monde) dans une Tribune publiée sur le site Médium : « chacun pourra refuser cette application1 pour des raisons philosophiques », mais cela reviendra « à accepter le risque de morts supplémentaires ». Le choix est donc clair : renoncer au respect de sa liberté (valeur démocratique par excellence) ou devenir potentiellement un assassin.

L’idée que les citoyens disposent encore d’un sens de la responsabilité étant évacuée par principe, on se demande pourquoi ces mêmes citoyens ont encore le droit de voter ! On appréciera par ailleurs le déplacement de l’ordre politique sur l’ordre moral.

Ainsi, la bonne vieille culpabilisation, nourrie de la peur, est-elle appelée à l’aide, quand on ne sait plus quoi faire, ou plutôt, tout aussi bien, quand on y trouve avantage en matière de pouvoir. Un plan d’urgence pour une éducation citoyenne dès l’école n’étant pas au programme, on voit à quelles vieilles recettes – dignes de Vichy – nous ramène la technocratie et sa culture a-morale des résultats.

Qu’on se le dise une fois pour toutes : l’homme est mauvais par définition (sauf lorsqu’il gagne beaucoup d’argent puisqu’il fait tourner la Machine) et il faut encore une fois le « sauver » – autrement dit, le « surveiller et punir », fût-ce en recourant à une police des mœurs.

A bon entendeur, salut !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 23 mai 2020

1 Il s’agit, rappelons-le, d’une enquête sur la vie privée – en l’occurrence relationnelle – et fondée sur une atténuation voire violation du Secret médical.

Et si on réinventait…

Et si on réinventait cette société…

en commençant par le début …

Pour ne parler que d’eux, Monsieur Macron comme Monsieur Hollande, ont fait de belles études. Que les meilleurs élèves parviennent aux plus hautes responsabilités, cela coule de source dans une culture qui conçoit l’intelligence à partir des « résultats » qu’elle obtient, c’est-à-dire à l’aune de ce qu’il est convenu d’appeler une « réussite ». Il reste que l’intelligence dont il est ici question n’est pas celle qui prévaut dans ce qu’on pourrait appeler pour chacun « l’art de vivre ». Une culture de la vie centrée sur l’épanouissement de la personne dans son rapport tant avec elle-même qu’avec les autres, fait appel à une intelligence dont le modèle échappe à la standardisation de la pensée et à son corollaire, la prétendue répudiation des sentiments qui s’y trouve associée. En vérité, cette prétention à une forme d’intelligence déjà insuffisante par elle-même n’est qu’un leurre. Les passions s’en font un masque plus ou moins élégant, comme chez Monsieur Mitterrand. La volonté de puissance y tient sa place, sans parler du narcissisme. La démocratie voudrait oublier ces réalités qui pourtant la minent. Elle cède au mirage infantile d’un chef qui, par l’élection, échapperait vertueusement à l’impact de ses désirs personnels sur le projet politique. Une telle naïveté pourrait surprendre. Mais n’est-ce pas toujours le modèle du « premier de classe » qui refait surface, l’école restant, par-delà la famille, la référence d’une culture prétendument égalitaire et objective ? Le chef serait donc celui qui sait, plutôt que celui qui sent. N’y-a-t-il pas des artistes pour sentir ? La tête d’un côté, la sensibilité de l’autre. Et, pour ce qui est de l’amitié ou simplement de la camaraderie … ne mélangeons pas tout ! Cela ne relève-t-il pas de ce qui, par définition, doit échapper à l’école : les relations de personne à personne ?

Que, dans son effort de laïcité, l’école républicaine se soit méfiée de la morale, qu’elle ait fait le pari de la connaissance et du progrès pour tous en laissant le reste à la famille, procède bel et bien d’une conception tronquée de l’homme en tant que personne entre les personnes.

Entre cette conception et celle dont « l’économisme » se trouve être actuellement la manifestation la plus coûteuse (non seulement pour la planète mais pour l’homme), il y a un lien que les élites d’aujourd’hui voient cyniquement ou ne veulent pas voir.

Il est donc grand temps de se réveiller ! Si le système économique et social doit être remis à plat et céder la place à une réinvention nécessairement complexe, on devra d’abord se mettre d’accord sur une refonte de l’éducation. Le seul espoir que nous ayons est en effet d’ouvrir l’homme à lui-même et aux autres, tout en s’ouvrant au savoir.1 Les tristes querelles sur le pédagogisme n’ont fait que marquer, à droite comme à gauche, l’incapacité de repenser le modèle de base d’une école qui, du début jusqu’à la fin, a cessé de croire dans le seul vrai progrès qui compte, celui de l’homme et des hommes dans leurs liens personnels et sociaux.

Les « violences » qui n’ont pas attendu le virus pour éclater dans notre société doivent être entendues comme des signaux d’alerte. Faudrait-il véritablement en appeler à une « guerre » – comme l’a fait le Président Macron – pour tenter d’unir en nous et entre nous, ce qui est séparé ? Les réformes à la hâte et sans autre perspective qu’immédiate ne suffiront pas. L’Etat et la nation sont à réinventer ! Tâche ardue s’il en est, et qui ne saurait s’improviser. D’autant que nous ne pouvons nous couper du monde, ni même de l’Europe. On ne saurait imaginer une révolution plus rapide que le temps qu’il faut pour y intéresser les esprits et les bonnes volontés. Ce travail peut demander une génération. Encore doit-il commencer par une « révolution éducative » digne de ce nom ! De nouveaux hussards de la république sont à recruter : une jeunesse d’espérance qui découvre déjà à quel marché de dupes on la convie depuis trop longtemps.

D’ores et déjà l’expérience même du confinement permet de ré-évaluer l’importance décisive du lien social dans le traitement d’un malheur collectif. Comme la guerre en effet – et toutes proportions gardées – la situation mobilise le cœur là où manquent toujours les armes. La solitude morale, voire bien sûr physique, reste le confinement le plus mortifère. Les vrais héros ne sont-ils pas ceux du partage ? On mesure le chemin qu’il reste à parcourir dans une société que trahissent les nantis et, largement au-delà, la masse déprimée et agressive des repliés sur soi. On réalise à quel point la fausse « communication », substitut technologico-obsessionnel de la « rencontre », détruit le vrai lien social au profit des cancans haineux dont le village traditionnel fut longtemps le fief. Il est toujours plus facile d’exclure que d’associer, et de dénoncer que d’inventer. Le Mal, comme le virus, touche tout le monde. La destructivité humaine, sous sa forme quotidienne, vaut bien la guerre. Le remède à cette maladie passe d’abord par la prise de conscience des égoïsmes les plus répandus et de l’encouragement que leur apporte notre culture elle-même. Le vrai travail est donc immense et, pour l’essentiel, il se fera sans bruit. Il demande en effet le courage silencieux, la colère retournée en enthousiasme du combattant social, lequel, comme le travailleur du même nom, se bat sans jouer les vedettes.

Contre la Chute, il y eut en leur temps les Résistants. Il y eut aussi les poètes. Rendre aux mots leur force, leur liberté. Le jeu homérique des images et de la musique avec la réalité des faits, des idées et des sentiments, doit reprendre sa place dans une culture parcellaire et trop souvent désertique. Les hommes valent mieux que les discours fabriqués de ceux qu’ils dénoncent et réclament à la fois : leurs sauveurs !

L’eau vive de la Parole est une source en chacun, l’Ecole doit en être la terre commune.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 2 avril 2020

1 Espoir qui, après la guerre, se trouva bel et bien déçu, tant on redouta qu’un changement de paradigme ébranle le système.

Guerre

Guerre

J’ai 14 ans sous les bombardements de l’aviation américaine et bientôt l’artillerie alliée déployée sur nos campagnes (nous sommes en Normandie et c’est le « Débarquement » ; l’omniprésence de la mort s’impose. Il faut « se faire une raison » – raison d’adolescent par temps de guerre !

Comme passer de l’ordre au désordre – en tout cas civil – quand le ¨Pouvoir est aux armes, aux armées, et que la protection de l’Etat n’est qu’un souvenir, d’ailleurs ambigu ? Quelles consignes, quels abris désignés, voire, comme au bon vieux temps, quelles contraventions pour – par exemple – les paysans qui se hasardent sur des routes avec des carioles chargées de foin1 ? On est dans le brouillard, ou plutôt la fumée inhérente à la guerre. Il revient à chacun de se débrouiller, seul ou à plusieurs, avec ce qu’on appelle les « moyens du bord ». Ainsi donc : penser, rire, prier, s’appliquer au fatalisme et bien sûr « s’occuper » – le travail, quel que soit sa forme, restant le premier remède. Dormir aussi !

J’apprends donc de mon père (qui a fait ladite Grande guerre de 14-18) que l’abandon d’une « position », comme on dit chez les militaires, peut s’imposer. Ce qui compte dans une stratégie, c’est la souplesse ! La rigidité d’une manœuvre, comme d’ailleurs d’une conduite morale, n’est souvent que l’effet de notre peur. Dormir donc, après la fatigue, démarche primitive du civilisé qui s’en remet à la vieille Nature ! Le corps rappelle à l’âme que le sommeil et le rêve (sans oublier le temps diurne de la rêverie) sont aussi nécessaires que le pain quotidien (d’ailleurs rare à l’époque !)

Voilà ce que dit mon philosophe de père : se couler dans la nuit comme dans la terre (y compris, quand il le faut, celle de la tranchée au fond du jardin), comme dans le ventre de la mère, et se réveiller, drapeau, lance héroïque en main ou, simple fleur ou flûte de musicien ambulant.

Mais l’ancien soldat a bien d’autres idées : m’emmener avec lui en vélo – malgré et justement à cause de la guerre – dans une petite ville des environs, pour y trouver le matériel (deux roues de bicyclette) dont nous aurons besoin, si nous sommes évacués de force. C’est une expédition hasardeuse, mais la vie est ainsi faite. La mort n’est pas au bout, mais au milieu de la vie comme le noyau d’un fruit. Le chant de l’âme s’élève au-dessus de la perte.2

Une autre aventure m’a appris ce qu’il peut en être d’une peur partagée.

La confrontation directe des armées se rapproche. Il faut se dégager de l’espace concerné, celui où pleuvent d’abord les obus. Les canons se cherchent et se rencontrent à cet endroit ; c’est celui où nous sommes. La peur devient terreur, nasse dans laquelle tournent en rond des gens qui, comme nous, ne savent plus où trouver refuge. Ce sont des voisins qui connaissent bien mon père et apprécient sa sagesse et son histoire. Ils l’interrogent. L’autorité, en telle circonstance, ne peut se fonder que sur la confiance. Et en effet, mon père prend la tête de l’évacuation. Mais il ne fait – m’expliquera-t-il – que tirer le bénéfice d’une communauté qui s’est peu à peu formée sous l’Occupation. N’a-t-elle pas développé certains échanges, le plus souvent pratico-pratiques, et même verbaux, selon cette économie de mots qui, à la campagne, laisse encore la place à un sentiment de partage ? Nous partons sous les tirs d’obus à travers champs, les shrapnels cisaillant les branches d’arbres. Nous gagnons des fermes perdues au milieu des collines…

A 14 ans, j’ai donc un peu appris ce que l’Ecole (de l’époque) évoquait devant nous comme un idéal. Les grands mots de « citoyenneté » et de « solidarité » n’étaient guère prononcés. Le Pouvoir revient aux hommes que la relation directe avec la mort rend quelquefois plus avisés sinon meilleurs, et unis par-delà différences et divergences, y compris celle du sexe, de l’âge et de la culture. Moment de grâce au milieu du malheur – et du bonheur espéré de la Libération. Parer au danger, seul et aussi ensemble, sans en exclure l’occasion qu’il donne de grandir un peu, fut notre chance. Je lui dois sans doute de m’être engagé très tôt dans la cause de l’éducation, en particulier celle des adolescents en difficulté de l’après-guerre. Car la Paix contient des guerres qui ne disent pas leur nom.

Puissions-nous faire de « l’épidémie » autre chose qu’un accident de parcours !

Amen !

Jean-Pierre Bigeault,
Le 22 mars 2020

1 La question étant à l’époque : ne charrient-ils pas sur ordre du matériel de guerre allemand ?
2 J’ai raconté cette histoire dans mon livre, Le jeune homme et la guerre, Paris, L’Harmattan, 2015.

D’une angoisse

D’une angoisse …

…qui n’est pas la peur

Nous avons peur et nous sommes angoissés. D’un côté un ennemi invisible mais « nommé », contre lequel une « guerre » (c’est le mot officiel) doit être déclenchée ; de l’autre, une situation confuse de menace mélangée d’un vague espoir, l’idée d’un changement radical se dessinant au milieu des ruines attendues.

L’exploitation politique du danger réel – le Pouvoir se dérobant devant l’Angoisse – semble une évidence. Les guerres, on le sait, sont supposées faire taire les dissensions internes au nom de « l’union sacrée ». Illusion certes coûteuse. L’adhésion à l’ordre de la guerre est une obligation morale. On fusille les dissidents. Les héros sont consacrés, oriflammes souvent pathétiques ! Derrière ces opérations et au fond des consciences, voire des inconscients, l’angoisse se terre. Elle constitue un socle sablonneux qui défie l’idée de construction. C’est un amas de souvenirs et de sentiments qui se dérobent tout en pesant leur poids. En attendant – la Victoire et la Paix – il faut « tenir », se tenir, serrer les poings, les dents, se serrer les coudes et la ceinture, serrer les rangs ! L’angoisse, malaise qu’on assimile à un étranglement, se retourne en cette « prise en main » de soi-même, contrôle quasi musculaire d’une vie qui, laissée à elle-même, se déroberait sans doute.1

Les guerres remettent un peu d’ordre dans la boutique !

Là ou le Terrorisme n’aura provoqué qu’une « union sacrée » émotionnelle plus ou moins passagère, un virus, chez nous, ferait-il l’affaire ?

Dans la mesure où l’angoisse déborde les peurs identifiables – s’articulant elle-même avec ces « crises » de tous ordres et qui mettent en cause les « systèmes établis » – on peut douter que la victoire relative sur un ennemi identifié suffise à calmer les esprits. La « montée de la violence » contre les inégalités (gilets jaunes) dit un trouble profond dans lequel les trois-quarts d’un peuple se sont plus ou moins reconnus. L’éclatement du tissu social d’un côté, et de l’autre, l’incertitude commune sur les évolutions en cours, le caractère menaçant de ces évolutions, l’absence de référence, un véritable progrès humain, le culte du profit aux dépends non seulement de la Justice mais de la Vie, la médiocrité d’une élite technocratique et d’une classe politique coupées du vécu réel sont les éléments constitutifs les plus clairs de cette angoisse.

Que les « représentants » du peuple ne soient pas à la hauteur n’est certes pas une nouveauté et il n’est pas dit que le procès qu’on fait à leur moralité ne vise pas surtout leur absence de génie. Ce qui, du génie de De Gaulle aura survécu à l’œuvre même – bien évidemment contrastée – appartient à sa personnalité, sans doute plus qu’à ses idées. L’autorité nécessaire d’un chef repose sur son authenticité. Nos gouvernants, quelque doués qu’éventuellement ils soient, en manquent cruellement.

Mais ces déficits ne suffisent pas en tant que tels à expliquer l’angoisse. Ils ouvrent devant eux le gouffre que représente l’avenir : l’avenir de la Planète, l’avenir de la France, l’avenir de chacun. Le Monde fait en effet plus que peur : « Rome n’est plus dans Rome ». La nécessité d’un changement de perspective (en particulier de Développement) s’impose et nul doute qu’il exigera de toutes façons des sacrifices. Vers quel monde, vers quelle société, vers quelle vie personnelle pouvons-nous aller, et comment ? Le vertige de la « révolution » quels que soient sa forme et son contenu, s’impose à l’esprit de beaucoup, sinon de tous. Nul n’en voit se construire une élaboration si peu que ce soit rassurante : un projet. « Du bruit et de la fureur » ou des utopies, mais comment donner corps au « monde nouveau » ?

L’angoisse ne nourrit de cette incertitude. Elle ré édite, selon Freud, l’expérience traumatique de la naissance. Comment passer d’une enveloppe connue à cet espace physique et cette culture également inconnus d’après toute naissance ?

Notre liberté de l’imaginer – produit pour une part de notre expérience démocratique – nous met à l’épreuve. Comment avoir les moyens de cette liberté ? S’il est un paradoxe, c’est qu’en effet « l’espoir » lui-même nourrit l’angoisse. Plutôt donc qu’éliminer ce fardeau ambigu (et Dieu sait que la Consommation nous offre les moyens de le faire), il nous faut l’apprivoiser en lui donnant forme. C’est ce que tente de faire le psychanalyste et poète qui signe ce propos. Un chemin dans le soi et le partage avec d’autres nous sont aussi nécessaires que le jeu avec le monde et ses objets – tel le langage – qui sont aussi notre tissu vivant.

Jean-Pierre Bigeault,
Le 8 mars 2020

1 On voit bien sûr ici le rôle anxiolytique des dictatures ou assimilés.